Culture

Victoria Beckham période Spice Girls, la vraie icône mode de 2020

Temps de lecture : 7 min

Avec la polémique autour du crop top, il est plus que temps de se poser la question: et si finalement la mode des années 2020 n'était pas simplement celle des années… 1990?

Les Spice Girls en concert, à Istanbul, le 18 octobre 1997. | Spice Girls Limited 1997 / Reuters Pool / AFP
Les Spice Girls en concert, à Istanbul, le 18 octobre 1997. | Spice Girls Limited 1997 / Reuters Pool / AFP

C'est la polémique textile de ces dernières semaines: le crop top est-il ou non républicain? Le… quoi? Le «crop top», littéralement «haut coupé», ce morceau de tissu taillé généralement au-dessus du nombril qui fait frémir Alain Finkielkraut et Jean-Michel Blanquer –et enchante les lycéennes de France et de Navarre (plus de cinq millions d'occurrences sur Instagram).

Découvert ces dernières semaines par Natacha Polony (voir le sondage IFOP republié par Marianne qui a mis le feu aux poudres) et des commentateurs politiques soudainement habités par l'esprit de Cristina Cordula, le crop top n'est pourtant pas nouveau. Scoop, il a eu son heure de gloire dans les années 1990.

La décennie du nombril

Souvenez-vous, les années 1990. Les réseaux sociaux n'existaient pas, pas plus que Netflix, et Donald Trump était encore cet homme d'affaires vulgaire et arriviste (ah finalement, comme en 2020). À l'époque, le cool se trouvait dans les films de Quentin Tarantino, les disques de Nirvana ou Massive Attack, et les looks de célébrités comme Kate Moss, Winona Ryder, Julia Roberts ou Cameron Diaz. Le moment était grunge, mais aussi R&B et hip-hop, et les Spice Girls dominaient le pop game (80 millions d'albums vendus dans le monde).

Les Spice, ces cinq gamines venues de nulle part et leur antienne féministe «girl power» allaient rapidement imposer une imagerie bitchy-sucrée nouvelle. Mais surtout, un style à base de plateformes shoes, de coiffé/décoiffé savamment gélifié, et de… crop top. Oui, les Spice Girls montraient tout le temps leur ventre, forcément lisse et galbé, voire même avec des abdominaux saillants, pour ce qui est de Mel C (Sporty Spice).

Car dans les années 1990, le ventre est partout dans la pop, que ce soit dans les clips des pop lolitas Christina Aguilera («Genie in a Bottle», 1999), Britney Spears («Baby One more Time», 1998), chez les Destiny's Child ou encore les All Saints (le pendant street des Spice Girls).

Si les stars des nineties dénudent leurs ventres parfaits en toute quiétude, le nombril devient alors une zone érogène –sans que cela ne gêne personne, et surtout pas les proviseurs de l'époque.

Cachez ce nombril…

Pourquoi la vision d'un ombilic est-elle si dérangeante, finalement? Et surtout, de quoi le nombril est-il le nom? À en croire les Pères de l'Église, il serait le symbole du désir féminin, ce qui le frapperait d'un tabou puissant. On trouve dans le Cantique des cantiques un véritable hymne au nombril féminin: «Ton nombril est comme une coupe bien arrondie où le vin parfumé ne manque pas. Ton ventre est comme une meule de blé bordée de lis» (7:3). Ce passage biblique enflammé sera abondamment commenté par les auteurs ecclésiastiques, qui feront alors du nombril le lieu de la libido féminine, voire de la luxure.

Si le sein s'est dévoilé dès le Moyen-âge, le ventre est longtemps resté peu montré, associé à la maternité. On peut pourtant voir des nombrils dans l'art, déjà à la Préhistoire, notamment sur les Vénus (voir celle de Willendorf, environ 24.000 ans avant notre ère).

Pour Yvane Jacob, autrice du livre Sapés comme jadis (Robert Laffont), «avant le XXe siècle, il n'a jamais été question de montrer son nombril en Occident, alors qu'en Inde par exemple, le choli dévoile le ventre depuis des siècles. Si on aperçoit quelques nombrils il y a cent ans en Europe, ce sont surtout ceux des “danseuses exotiques” comme Colette ou Mata Hari. On est là dans le pur fantasme orientaliste.»

Yvane Jacob relève que c'est d'abord grâce aux costumes de bain des années 1940 que les vêtements laissant apparaître le nombril font irruption dans la garde-robe des femmes. Viendra ensuite l'explosion du bikini, au milieu des années 1940, qui banalisera à jamais la zone ombilicale. Par la suite, le nombril se montrera en fonction des modes, notamment dans les années 1960 et 1970, via la vague hippie, inspirée par les voyages de la jeunesse en Orient.

Mais revenons au crop top. Qui est-il, quels sont ses réseaux? Et par quelle diablerie est-il de retour? Pour Yvane Jacob, le crop top n'est finalement que la partie émergée de l'iceberg nineties. Car à y regarder de plus près, ce sont bien plus que des «signaux faibles» qui nous amènent à conclure que cette décennie stylistiquement chargée est pleinement de retour par la fenêtre.

Posh Spice pour toujours

Flashback, août 2020. Sur la scène des MTV Video Music Awards, la top-modèle américaine Bella Hadid affiche un hairstyle déstructuré agrémenté de mèches pointues et gélifiées.

À y regarder de plus près, on croirait le «chignon spécial mariage» du salon Atmosp'Hair de Tulle. Pourtant, il y a fort à parier que cette coiffure douteuse ne doive rien au hasard: scrutée dans ses moindres faits et gestes par près de 34 millions de followers sur Instagram, Bella Hadid est l'une des personnalités les plus influentes en terme de style. Et les faits sont là: Bella a bel et bien piqué son style capillaire à Victoria Beckham, période Posh Spice.

Las! Malgré tous ses efforts pour faire sa mue et laisser derrière elle les errances stylistiques de ses années Spice Girls (elle a fondé sa marque chic et perso en 2008), voilà que le passé rattrape l'épouse de David Beckham. Ses «slip dress» noires et ses mules à bouts carrés sont partout sur les podiums. Chez Jacquemus, par exemple. Le jeune créateur lancé a même baptisé sa collection hiver 2020/2021 «L'année 1997», date à laquelle il a taillé sa première robe dans un rideau. Un signe qui ne trompe pas.

« L’ANNÉE 97 » WINTER 2020/21 JACQUEMUS

Une publication partagée par JACQUEMUS (@jacquemus) le

Autre maison de mode à piocher largement dans le dressing nineties, Balenciaga. Emmenée par le directeur artistique perché Demna Gvasalia, la marque revisite avec ironie le meilleur (ou le pire, tout est question de point de vue) de cette décennie, brouillant les pistes entre bon et mauvais goût. Ainsi a-t-on vu débarquer sur les podiums blazer XXL et jeans bootcut qu'on pensait tombés aux oubliettes de la mode.

Le philosophe Paul B. Preciado, sur l'Instagram de la marque.

Un tour rapide sur les réseaux nous permet de l'affirmer: toutes les icônes mode du moment sont accros au style années 1990. Les top-modèles Kaia Gerber, Hailey Baldwin Bieber, Gigi Hadid ou encore Kendall Jenner semblent comme envoutées par les looks de Julia Roberts (période Pretty Woman) ou Lady Diana (période divorce). Soit: t-shirt blanc, santiags, maxi boucles d'oreilles et jean 501.

@vogueparis shot by @gstyles styled by @virginiebenarroch xx

Une publication partagée par Hailey Baldwin Bieber (@haileybieber) le

Frappée du sceau du ringard pendant trois décennies, l'allure tout droit sortie du film culte Slackers (Richard Linklater, 1991), est donc redevenue le summum du cool.

Génération Z

Jacquemus est né en 1990. Kaia Gerber, en 2001. Quant aux stars sus-citées, elles ont toutes vu le jour juste avant les années 2000. Aucune n'a connu cette époque bénie. Lucile, bientôt 18 ans, fan de crop tops, adore les années 1990. Elle est d'ailleurs, comme 1,3 million de followers, abonnée au compte Instagram 90sanxiety, qui chaque jour poste le meilleur des looks vintage de Winona Ryder, Cameron Diaz, Kate Moss, Keanu Reeves, Kurt Cobain ou encore River Phoenix. C'est simple, Instagram, c'est le moodboard des ados d'aujourd'hui.

Cameron Diaz during the Cannes Film Festival, May 1994

Une publication partagée par Nineties Anxiety (@90sanxiety) le

«Cette époque était vraiment cool, les stars étaient toute jeunes et belles. Et si elles étaient célèbres c'était parce qu'elles avaient du talent, pas comme aujourd'hui. Je trouve que les stars de maintenant n'ont aucune saveur, et puis être une star d'internet, c'est à la portée de tout le monde», estime Lucile. Comme beaucoup de Gen Z, l'adolescente est atteinte d'exostalgie, cette nostalgie d'une époque que l'on n'a pas connue.

Pour ces jeunes biberonné·es aux flux, les années 1990 sont comme une sorte d'Eldorado pré-numérique, un monde perdu: plus spontané, plus authentique. «Quand tu t'habilles dans un style années 1990, ça veut dire quelque chose, que tu connais les références, que t'écoutes des vinyles et que tu prends des photos avec autre chose que ton i-Phone», ajoute Lucile.

En modifiant profondément notre rapport au temps et à l'instantané, la numérisation a accéléré le mouvement des revivals, qui s'enchaînent désormais à une vitesse frénétique. Préparez-vous donc pour le retour des années 2000, qui pointe son nez –et son jean taille basse.

Vivent les pantalons accrochés aux hanches par l'opération du Saint-Esprit. Messieurs les censeurs, bonsoir!

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