Santé / Société

Faut-il être de droite pour apprécier le couvre-feu?

Temps de lecture : 4 min

Avec une confiance dans le gouvernement et les instances scientifiques en berne, miser sur le respect du couvre-feu est un pari risqué.

Confinement nocturne à Paris, le 18 mars 2020. | Martin Bureau / AFP
Confinement nocturne à Paris, le 18 mars 2020. | Martin Bureau / AFP

Bien que les deux tiers des clusters identifiés de l'épidémie de Covid-19 en France concernent les entreprises, les établissements d'enseignement ainsi que ceux de santé, le président de la République a choisi de lutter contre la deuxième vague de l'épidémie par une nouvelle limitation, nocturne plutôt que géographique, de la liberté d'aller et venir.

Juridiquement empêché par le Conseil constitutionnel de limiter à six personnes les convives autorisé·es dans un espace privé, l'exécutif a choisi de rendre difficile toute forme d'interactions sociales directes, hors écoles et entreprises, en instaurant un couvre-feu. Ce choix est politiquement risqué.

En effet, à la veille de son adoption, une enquête Ipsos-CEVIPOF menée du 9 au 12 octobre 2020 auprès de 2.060 personnes pour le projet «Attitudes des citoyens pendant la pandémie de Covid-19» indique clairement qu'une telle mesure est loin de faire l'unanimité.

41% défavorables

Ainsi, si 35% des répondant·es se déclarent favorables à «l'instauration d'un couvre-feu et d'un contrôle des déplacements par la police, la gendarmerie et l'armée», 41% y sont défavorables (dont 22% tout à fait défavorables), et 24% ni favorables ni défavorables.

Géographiquement, les répondant·es défavorables (41%) constituent également le groupe le plus important dans les régions et métropoles concernées par le couvre-feu. Politiquement, les sympathisant·es de Les Républicains et du Rassemblement national sont, à ce stade initial, les plus favorables à cette mesure (respectivement à 47 et 48%). À gauche, la majorité des répondant·es y est défavorable. Enfin, il y a moins d'un·e jeune sur cinq âgé·e de 18 à 24 ans en faveur du couvre-feu (19%).

La communication gouvernementale est, bien évidemment, susceptible de faire évoluer ces équilibres en offrant un cadrage approprié justifiant l'initiative prise. Le couvre-feu devrait aussi recueillir l'adhésion plus large des sympathisant·es de la majorité. À l'opposé, parmi les sympathisant·es des oppositions, le soutien à la mesure pourrait sensiblement s'affaiblir, particulièrement si les attitudes des leaders des oppositions sont critiques sur la mesure.

En outre, pendant le confinement, le couvre-feu, mis en œuvre dans certaines communes et dont la généralisation avait été discutée, a régulièrement perdu des soutiens à mesure que le confinement durait, passant de 80% d'opinions favorables à la fin de la première semaine, à 52% fin avril 2020. Il y a donc un vrai risque qu'il n'y ait pas d'adhésion large autour du couvre-feu dans un contexte de fatigue vis-à-vis des mesures de restriction.

Par ailleurs, le choix d'avoir recours à une mesure aussi exceptionnelle (la quatrième fois depuis la Seconde Guerre mondiale) implique qu'aucune autre alternative n'est possible. Cela pose donc la question de son respect, au vu de la faible adhésion initiale à la mesure. De ce point de vue, les résultats des études sur le suivi, en France, des préconisations gouvernementales pour lutter contre l'épidémie de Covid-19 sont éclairants. Ils mettent en exergue plusieurs facteurs déterminants.

Trois facteurs à prendre en compte

Premier facteur, les émotions: plus la peur du Covid-19 est forte, plus les préconisations sanitaires sont respectées. Or, depuis la rentrée, la peur du Covid-19 est à son niveau plancher.

Deuxième facteur, le consentement des citoyen·nes concerné·es. Or celui-ci dépend du niveau de confiance dans les autorités publiques et leurs actions ainsi que dans les scientifiques, mais aussi de la perception d'un respect réciproque des règles sanitaires au sein de la population.

Sur ce plan, les indicateurs sont de nouveau inquiétants: la satisfaction vis-à-vis de la gestion de la crise du coronavirus par l'exécutif a retrouvé son niveau le plus faible (38%) et la confiance dans les scientifiques a décliné de 15 points depuis mars 2020. De même, en moyenne, les répondant·es de notre enquête considèrent que moins de 60% des Français·es ont respecté les consignes sanitaires durant les deux dernières semaines.

Enfin, troisième et dernier facteur, le rapport coût-bénéfice informe les comportements sanitaires. Pendant le confinement ou pendant les périodes de télétravail, le respect de la distanciation physique a, par exemple, été plus répandu, les occasions et incitations à ne pas la respecter étant moins nombreuses.

Dans cette même perspective, l'objectif du couvre-feu est de rendre plus probable le respect des mesures sanitaires dans l'espace privé en diminuant les interactions sociales… à condition qu'il soit suivi.

Les bénéfices attendus du respect du couvre-feu seront-ils supérieurs aux coûts associés au refus de s'y plier? Seule une minorité de répondant·es (33%) pensent qu'il est probable d'être contaminé en reprenant leur mode de vie habituel. De même, 28% des répondant·es considèrent les conséquences du coronavirus en France très graves, alors qu'ils et elles étaient 56% fin mars 2020.

Une situation perçue comme différente du confinement

Les citoyens semblent donc majoritairement considérer, à tort ou à raison, que ni le pays ni eux-mêmes ne se trouvent dans une situation comparable à celle vécue lors du confinement. Les effets bénéfiques possibles des sacrifices apparaissent donc mécaniquement moindres.

Les fermetures des bars, restaurants et salles de spectacle à 21 heures vont bien évidemment diminuer les occasions de sortie, rendant plus facile le respect des mesures de distanciation sociale.

Néanmoins, les amendes de 135 euros puis 1.500 euros, et les peines allant jusqu'à six mois d'emprisonnement en cas de récidive seront-elles suffisamment dissuasives pour les personnes souhaitant passer leur soirée avec des ami·es ou de la famille? En effet, il est peu probable que les contrôles soient suffisamment nombreux pour assigner à résidence nocturne, sans leur coopération a minima passive, près de vingt millions de personnes; à moins de transformer l'état d'urgence sanitaire en état d'urgence tout court, ou en loi martiale.

Les prochaines semaines apporteront des réponses à ces interrogations ainsi qu'à la plus importante de toutes, celle de l'efficacité sanitaire du confinement nocturne. Elle seule justifie en effet cette nouvelle remise en cause des libertés publiques alors que, depuis le 13 novembre 2015, les citoyen·nes français·e ont vécu autant sous état d'urgence que selon les règles démocratiques normales.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l'article original.

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