Égalités / Monde

En Hongrie, un livre inclusif crée la discorde

Temps de lecture : 5 min

S'il n'avait pas de visée politique au départ, «Meseország Mindenkié», une anthologie prônant l'ouverture et la tolérance, incarne désormais un symbole de résistance face au conservatisme d'Orbán.

Lors de la Gay Pride en Hongrie, devant le Parlement à Budapest, le 7 juillet 2018. | Gergely Besenyei / AFP
Lors de la Gay Pride en Hongrie, devant le Parlement à Budapest, le 7 juillet 2018. | Gergely Besenyei / AFP

Il était une fois un recueil de contes classiques adaptés avec des personnages issus de minorités marginalisées, qui scandalise le Premier ministre hongrois Viktor Orbán et une large part des traditionnalistes magyars. Un ouvrage taxé de «propagande LGBT+» car une Poucelina lesbienne, un Cendrillon mâle gay et rom, une tueuse de dragons transgenre et un cerf non-binaire figurent parmi les protagonistes des récits.

Depuis sa sortie le 20 septembre dernier, l'anthologie inclusive Meseország Mindenkié (Le pays des contes pour tous, en français) s'arrache comme des petits pains en surfant sur l'indignation de ses critiques.

Cinq jours après la publication du bouquin qui divise la Hongrie, la députée Dóra Dúró, vice-présidente du parti d'extrême droite Mi Hazánk (Notre Patrie), lançait la croisade anti-Meseország Mindenkié en déchirant puis en passant à la broyeuse une copie du manuscrit incriminé lors d'une conférence de presse.

«Ce livre propageant l'homosexualité est une attaque contre la culture magyare», affirmait la parlementaire en arrachant les pages pendant son happening. Mi-août, son mari et député Előd Novák décrochait le drapeau arc-en-ciel accroché au fronton de la mairie de Budapest à l'occasion de la Pride 2020.

«Acte de provocation»

Grâce au coup de Duró, comparé aux autodafés nazis et aux déchiquetages sous le communisme par l'association hongroise des éditeurs et distributeurs, les 1.500 premiers exemplaires sont partis en deux semaines. Le 4 octobre, au micro de la radio publique Kossuth, Viktor Orbán fustigeait un «acte de provocation». Quatre jours plus tard, lors du point presse hebdomadaire du gouvernement, le ministre de son bureau dénonçait quant à lui un «outil néfaste pour les plus jeunes».

Quinze mille copies supplémentaires ont été éditées afin de combler la demande. Une pétition signée par 87.000 personnes sur la plateforme conservatrice CitizenGO exige le retrait de l'ouvrage de la vente.

«L'objectif de ce livre, qui n'a rien d'une “propagande homosexuelle”, est de montrer la diversité du monde .»
Boldizsár Nagy, rédacteur en chef du recueil

Un petit groupe d'extrémistes a même empêché la tenue d'une présentation publique du livre sans que la police n'intervienne. Mais dans Meseország Mindenkié, compilation quasi exclusivement rédigée par des autrices et publiée avec le soutien de l'association féministe Labrisz, les thématiques LGBT+ n'animent que quatre histoires sur dix-sept. Outre le prince épousant un autre et des héroïnes assumant leur identité sexuelle, on croise notamment des familles modestes, des personnes âgées, un individu en fauteuil roulant, des enfants adoptés, des Roms à la peau foncée, des croyants et des SDF.

«Nous avons voulu montrer des situations de vie rarement explorées dans la littérature pour enfants, confie le rédacteur en chef du recueil, Boldizsár Nagy, cité par Index. Cette anthologie contient de nombreux contes inclusifs où les personnages sortent des carcans liés à leur genre. Les garçons peuvent être plus sensibles et cuisiner, les femmes se battre, terrasser des géants ou diriger un empire. [...] L'objectif de ce livre, qui n'a rien d'une “propagande homosexuelle”, est de montrer la diversité du monde pour que chaque enfant s'y retrouve et ne se sente pas différent ou étranger.»

Sensibilisation contre diabolisation

Le message de tolérance et d'ouverture de Meseország Mindenkié détonne dans la Hongrie collet montée de Viktor Orbán ayant sacralisé l'union monsieur-madame au sein de la Constitution de 2012, banni les études de genre des facultés magyares et rendu illégal le changement de sexe à l'état civil.

Ajoutez à cela la criminalisation de la mendicité, la stigmatisation banalisée des Tziganes ou encore la diabolisation constante des migrants par le pouvoir depuis la crise des réfugiés de l'été 2015 et vous saisirez d'autant mieux pourquoi ce livre valorisant l'égalité des chances tient de l'événement éditorial.

«Ce livre est crucial car il présente aux enfants des héros de leur âge aussi divers qu'eux.»
Un collectif de psychologues

Pour ses contempteurs farouches, Meseország Mindenkié ne devrait pas avoir droit de cité dans les classes et encore moins dans les chambres des enfants dont il perturberait le développement. Certaines municipalités dont celle de Csepel, arrondissement populaire du sud de Pest administré par le Fidesz conservateur, interdisent aux établissements scolaires de proposer l'ouvrage à leurs élèves. À Budapest, plusieurs écoles primaires situées dans des arrondissements remportés par l'opposition de gauche lors des municipales d'octobre 2019 ont en revanche annoncé qu'elles achèteraient le recueil.

«L'importance et l'originalité de Meseország Mindenkié résident dans sa diversité. Ce livre est crucial car il présente aux enfants des héros de leur âge aussi divers qu'eux et partageant, malgré leur différence, nombre de souhaits, de combats et de motivations avec la majorité, écrit un collectif de psychologues dans une tribune appuyée par plus d'un millier de spécialistes. Cet ouvrage incarne un excellent outil de sensibilisation à destination des enfants, car il parle dans leur langage de personnes vivant parmi nous mais qu'ils ne rencontrent pas forcément au quotidien», soulignent-ils dans la lettre ouverte.

Comme la Pologne bigote d'Andrzej Duda récemment épinglée à Bruxelles pour ses fameuses zones «LGBT free», la Hongrie patriarcale de Viktor Orbán promeut les valeurs familiales traditionnelles alors que l'union civile entre couples de même sexe est légale depuis 2009. En mai 2019, le président de l'Assemblée nationale comparait l'homosexualité à la pédophilie. Durant l'été 2019, les conservateurs magyars appelaient au boycott de Coca-Cola à la suite d'une campagne pro-LGBT+. Fin novembre, la Hongrie décidait de se retirer du concours Eurovision sur fond de puissants soupçons d'homophobie.

«Atmosphère de haine»

Le 6 octobre, le mouvement de jeunesse du groupuscule néonazi HVIM placardait sur l'entrée d'une librairie de Budapest une affiche anti-Meseország Mindenkié au motif que le commerce «distribue une publication de propagande homosexuelle nocive pour les enfants».

Face au recul des droits LGBT+ en Hongrie, favorisé par une rhétorique discriminatoire adoptée jusqu'au sommet du pouvoir, l'anthologie de contes devient un symbole de résistance. Parents, enseignants, vendeurs de livres de tout le pays et personnalités culturelles apportent leur soutien à cette oeuvre défrayant la chronique.

«Ce climat xénophobe, antisémite, raciste et sexiste ne se dissipera probablement qu'après le départ de ce gouvernement.»
Dorottya Rédai, activiste

«La situation sociale en Hongrie génère une atmosphère de haine et de frustration dans laquelle les enfants grandissent, explique Dorottya Rédai, activiste Labrisz et chargée du projet éditorial interviewée par Time. Nous avons pensé qu'il serait important de s'adresser à eux dès le plus jeune âge avec les questions d'acceptation et de diversité. [...] Nous sommes fatigués d'être accusés de nuire aux enfants. Les propos du Premier ministre légitiment les attaques nous visant. Ce climat xénophobe, antisémite, raciste et sexiste ne se dissipera probablement qu'après le départ de ce gouvernement.»

Dorottya Rédai et Boldizsár Nagy affirment avoir reçu des propositions d'adaptation de Meseország Mindenkié en livre audio, en livre numérique ou en jeu de société mais aussi des offres de traduction. Et tandis que certains libraires se plaignent de harceleurs téléphoniques leur intimant de ne pas vendre ce manuscrit jugé controversé, une grande chaîne hongroise spécialisée restée anonyme mobilise des fonds pour que l'ouvrage parvienne aux enfants défavorisés. Parallèlement, un think tank ultraconservateur se vante d'éditer en magyar un essai signé Marguerite A. Peeters condamnant «l'idéologie du genre».

À deux ans des législatives de 2022, Orbán et le Fidesz hypnotisent leur base en ciblant la communauté LGBT+ alors que les remous économiques de la pandémie de Covid-19 impactent déjà le pays et que l'opposition tente de bâtir un front uni afin d'enrayer un quatrième mandat national-populiste. Comme à la fin des contes les plus plan-plan, le pouvoir veut que des princes épousent des princesses et fassent beaucoup d'enfants pour repeupler la Hongrie et sauver l'Europe chrétienne du précipice. Sauf qu'au XXIe siècle, éclaire Meseország Mindenkié, l'humain ne se réduit pas à un tas de clichés.

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