Culture

Tricky, maître du trip hop, musicien par accident

Temps de lecture : 14 min

Vingt-cinq ans après «Maxinquaye», disque fondateur du mouvement trip hop, l'artiste vient de sortir «Fall To Pieces», son quatorzième album.

Tricky en mai 2020. | Erik Weiss
Tricky en mai 2020. | Erik Weiss

Nous sommes en avril 1991: la guerre du Golfe vient de s'achever, Nirvana n'a pas encore jeté Nevermind à la face du monde que, déjà, au Royaume-Uni, des lads le font trembler. Ils s'appellent Massive Attack et viennent de sortir Blue Lines. L'album mêle tant de genres qu'il en fonde un nouveau. Surtout, il constitue le moment zéro d'un mouvement qui placera, quelques années plus tard, Bristol en berceau de ce que l'on nommera, faute de mieux, trip hop.

C'est grâce à ce disque que Tricky se fait connaître. À 23 ans à peine, il se pose en architecte de «Daydreaming», la démo qui permet au groupe de signer chez Virgin avant d'être choisie comme premier single. Le titre, composé à partir d'un sample de Wally Badarou, fuse dans un canevas de rap, de soul et de techno pour tisser une musique downtempo, entièrement réinventée, réduisant toute tendance à néant. Modernes aussi bien dans la forme que dans le fond, les paroles de «Daydreaming» capturent le malaise d'un pays en pleine gueule de bois, rongé par des années de sape thatchérienne. Quatre mois après la sortie du disque, Tricky déclare au magazine Rage:

«Cette chanson nous décrit parfaitement. Si G [membre de Massive Attack, ndlr] et moi avions parlé de bastons ou de meurtres, cela ne nous aurait pas ressemblé. J'ai déjà essayé d'écrire du rap dur et agressif, mais ce n'est pas moi. Rapper, c'est imposer sa personnalité.»

Blue Lines drape l'hédonisme de la house d'un voile de spleen avant de faire plonger les années qui suivent dans un bain de fréquences basses. Le ton est donné et le succès, instantané. Mais voilà, peu intéressé par les néons des charts et les sirènes du showbiz, Tricky participe au deuxième album, Protection, puis s'éloigne du groupe en 1994. Dans Hell Is Round the Corner, son autobiographie publiée en 2019, il confie:

«Quand tu crées une chanson, tu n'imagines pas qu'un jour, les gens vont l'écouter. Et puis, ça finit par arriver: tu passes d'un petit studio à des clips diffusés sur MTV partout dans le monde. Lorsque “Daydreaming” est sorti, tout allé très rapidement. On a dû faire des vidéos, des tournées, des interviews. C'était irréel, il y avait un truc qui m'échappait. Ce côté public de la musique ne m'intéressait pas. J'avais juste envie de sortir, fumer un spliff ou d'écouter du son chez un pote. Je me sentais aliéné. Peu à peu, c'est devenu un vrai job avec des horaires, alors je me suis cassé: si j'ai choisi de faire de la musique, c'est justement parce que je ne voulais pas travailler de cette manière.»

Tricky, 52 ans, est devenu au fil du temps un ponte, un maître cité en référence par les artistes d'aujourd'hui, de FKA Twigs à Burial. Beau paradoxe pour celui qui a toujours fui les formules établies, à commencer, justement, par réprouver le statut d'icône.

Salutaire tour en taule

Né Adrian Thaws à Knowle West, quartier pauvre de Bristol, d'un père jamaïcain et d'une mère afro-britannique, il a 4 ans lorsque celle-ci se suicide. À cette époque, les familles veillent les défunts à domicile durant plusieurs jours. La nuit tombée, le gamin se rend dans la pièce où repose le corps, s'assoit et le regarde. Avant cette date, nul souvenir. Son enfance, modeste, sera le limon d'une vie dont les jours disparaissent dans le creuset de la liberté.

C'est sa grand-mère qui l'élève, lui fait découvrir Billie Holiday, lui apprend à voler et le laisse regarder des films d'horreur au lieu de l'envoyer à l'école. Si d'aventure elle le voit se battre, elle le félicite. À 10 ans, son oncle lui offre son premier gun; à 15, sa tante l'inscrit dans une salle de boxe. Tricky grandit entouré de gangsters. Pas du genre petits voyous, non, plutôt parrains du grand banditisme.

En 1999, il produit même Product Of The Environment, un album dans lequel les membres de son entourage racontent les méfaits qu'ils ont commis. Quand le disque sort, le musicien quitte l'Angleterre. Les flics le cherchent. Ils l'accusent, notamment, de faire l'apologie du crime organisé. Une charge qu'il récuse: il voulait simplement relater le quotidien de ces caïds, loin du fantasme glamour auquel il est souvent associé.

Tony Guest, oncle de Tricky, raconte l'un de ses crimes.

Mère suicidée, père absent, mamie relax, tontons flingueurs et une question: à quoi ça tient, un destin? Petite frappe à la gueule d'ange brisé, Tricky voit son adolescence défiler au rythme de larcins qui lui vaudront de rester deux mois en prison, à l'âge de 17 ans, pour trafic de faux billets. Un passage éphémère mais salutaire.

Dans sa cellule, il bâille d'ennui, exaspéré d'entendre les détenus consentir à une fatalité qui pourrait, seule, justifier leur condition. Ajoutons à cela la nourriture qu'il trouve infâme, un épisode où le gardien refuse de lui donner sa Ventoline lors d'une crise d'asthme, et c'est le déclic: plus jamais il n'y remettra les pieds. Malgré tout, ce tour à l'ombre lui apparaît comme un rite initiatique, qu'il raconte dans son autobiographie:

«Quand je suis sorti, je me sentais bien. C'était quelque chose qui devait arriver. Lorsque je suis revenu à Knowle West, je me disais: “Eh ouais, je suis allé en taule.” J'étais chez ma tante et je me souviens que ma cousine m'a demandé: “Alors, comment c'était?” J'ai répondu: “Tranquille!” Et là, elle a dit: “Non, ça ne l'était pas, tu y es allé parce que tu devais y passer.” En fait, j'ai détesté, mais là-bas, j'ai compris que cette vie n'était pas faite pour moi. Je ne dis pas que je n'ai jamais eu d'autres problèmes après ça, mais lorsque je n'avais pas d'argent, je trouvais un job au lieu de voler ou de faire des trucs craignos.»

Quand Tricky sort de prison, nous sommes au milieu des années 1980. La musique ne se streame pas, le rap fleure encore les bas-fonds et les disques se découvrent dans les clubs. Si les premiers albums que le garçon achète sont ceux de UTFO, Eric B. & Rakim et Public Enemy, le groupe qui change sa vie s'appelle The Specials.

Bristol, héritage équivoque

En 1979, les pionniers du revival ska précipitent l'Angleterre, pas tout à fait remise de l'apocalypse punk, dans un trip où la vie se colore en noir et blanc. Avec un front de scène métissé, des paroles militantes et des influences héritées du reggae, du rock et du jazz, ils composent des hymnes aussi cool qu'engagés à l'heure où règne le néolibéralisme. Tricky les découvre à l'âge de 10 ans.

«Lorsque j'ai vu The Specials –des personnes blanches et noires ensemble–, c'était la première fois qu'un groupe me parlait vraiment, confie-t-il encore dans Hell Is Round The Corner. Toutes leurs chansons décrivaient la vie que je menais: se faire poursuivre dans la rue, traîner dans les cités et sortir dans les clubs. Ils étaient les premiers à parler de choses que je connaissais. Quand Terry Hall chantait, c'était un mec blanc entouré de mecs noirs: l'inverse de ce que j'avais vécu à Knowle West, en tant que Noir dans un ghetto blanc.»

Plus tard, Tricky se liera d'amitié avec Terry Hall, le chanteur du groupe. Ils collaboreront plusieurs fois ensemble, comme sur le titre «Poems». En attendant, le musicien erre de squats en clubs, alternant petits boulots et voyages à Londres, Birmingham ou Manchester à la recherche de nouveaux sons. Parfois, lorsqu'il rentre de soirée, Tricky croise son grand-père qui cuisine du poulet, dans la rue, tandis que du reggae couvre la scène.

À son arrivée de Jamaïque en 1962, l'aïeul du musicien fonde l'un des premiers sound systems de Bristol. Cette sono ambulante, constituée de platines vinyles et de haut-parleurs, permettait à la population des ghettos ne pouvant accéder aux clubs d'écouter du reggae lors de street parties.

Rappel historique: à la fin des années 1940, le gouvernement lance un appel pour rebâtir la ville de Bristol, lourdement bombardée pendant la guerre. Des hommes venus des Caraïbes affluent, les mariages mixtes se répandent, les cultures antillaise et britannique infusent. Aussi, il faut l'écrire: Bristol porte en elle un héritage équivoque. Avec son port, la ville devient, au XVIIe siècle, un point stratégique pour l'Angleterre conquérante. Comme Liverpool, elle représente l'une des plateformes principales du commerce triangulaire entre l'Europe, l'Afrique, les Antilles et l'Amérique et s'enrichit, notamment, grâce au trafic d'esclaves.

Un homme, Edward Colston, incarne cette histoire trouble. Il aurait vendu 100.000 personnes dans les Caraïbes et aux Amériques avant d'utiliser son argent pour soutenir le développement de Bristol. Longtemps considéré comme un philanthrope, il descendit en juin dernier de son piédestal: sa statue fut déboulonnée puis jetée à l'eau pour être remplacée par celle de Jen Reid, une manifestante du mouvement Black Lives Matter.

Trois siècles auparavant, déjà, les membres de l'Église anglicane furent les premiers à militer pour l'abolition de l'esclavage. Si la ville porte encore les marques de son passé colonial, une partie de la population s'est toujours illustrée par sa capacité de rébellion face à l'injustice sociale. Dans l'essai En dehors de la zone de confort – De Massive Attack à Banksy, l'historien Edson Burton explique à la journaliste Mélissa Chemam:

«Les Bristoliens sont connus pour savoir aller au-delà de la culture civique, de la politesse anglaise traditionnelle. Tout ce pour quoi Bristol est connue aujourd'hui, sa contre-culture, sa musique, vient de ce mouvement contre l'autorité. Les gens savent que sa richesse s'est construite sur l'esclavage et ils en discutent à présent. Cela a encouragé l'esprit de protestation chez ses habitants. Il ne faut pas avoir une vision trop romantique du caractère socialement mélangé de la ville, mais c'est vrai qu'elle a acquis des valeurs de qualité de relations humaines via cette histoire. [...] Bristol a ainsi développé sa culture DIY, Do It Yourself, venue du punk, faite de défiance par rapport au pouvoir, de fragmentation et de l'importance donnée à un esprit outsider, hors des sentiers battus.»

La création pour seul horizon

Les enfants issus de la deuxième génération d'immigrés, arrivés après la guerre, comme Tricky, grandissent aux confins de cette impulsion rebelle et de ce multiculturalisme, mélangeant encore et encore toutes les musiques, du reggae au funk, du dub au punk. Toutes ces influences convergent et affleurent dans la scène underground au cours de soirées illégales et improvisées. Et puis, Bristol ne compte que 400.000 âmes: une sorte d'écrin à la fois trop proche et trop éloigné de Londres, où les cool kids de toutes origines et classes sociales se connaissent et se croisent dans l'un des trois clubs de la ville.

Le Dug Out est l'un d'entre eux. La BBC le présente ainsi: «Il y a eu l'Haçienda à Manchester, le Studio 54 à New York et le Dug Out à Bristol.» Dans The Bristol Sound, un documentaire réalisé par Wayne Yates, le DJ John Stapleton décrit l'endroit comme un lieu où «se rendaient tous ceux qui n'avaient pas à se lever pour travailler le lendemain».

Face à l'absence de perspectives, la jeunesse vogue à rebours d'un courant beaucoup trop désolant. Quitte à zoner sans horizon, autant se laisser emporter par un flot où souffle le vent de la création: les DJ s'emparent des platines et les MC, des micros. Le collectif The Wild Bunch naît alors, en 1983. En jonglant constamment entre le reggae, le punk et le hip-hop, le crew mixe le passé au présent, le récit à la légende. Parmi ses membres figurent 3D, Daddy G et Mushroom qui fondent quelques années plus tard Massive Attack, le producteur Nellee Hooper, ou encore un certain DJ Milo. C'est ce même DJ Milo qui, un soir, invite Tricky, qu'il connaît depuis l'âge de 7 ans, à une fête organisée par Daddy G. Une trentaine de personnes sont présentes.

Ce jour-là, Tricky rappe pour la première fois devant un public. La session est enregistrée sur une cassette qui circule de mains en mains. Soudain, lui qui a toujours écrit sans la prétention de se faire connaître devient le chantre d'un talent déployé, désormais, comme une évidence. Il rejoint The Wild Bunch, commence à rédiger des textes avec 3D. La suite est connue: Massive Attack, le single «Daydreaming» et les albums Blue Lines et Protection. Et après? Pas grand-chose. L'histoire de quelques mois, du moins.

Tricky vagabonde. Il sort, boit, fume. Parfois, il fait écouter à ses amis un titre qu'il a enregistré un peu plus tôt, grâce à Mark Stewart, membre de la formation la plus weirdo du post-punk: The Pop Group. Croisé par hasard dans un squat de Totterdown, au sud de Bristol, le musicien explique à Tricky qu'il a loué un studio d'enregistrement mais ne peut s'y rendre; il lui propose alors d'honorer la réservation à sa place. Ce dernier accepte. Cela tombe bien: il a dans l'esprit une chanson où se mêleraient un break de LL Cool J et un riff de Marvin Gaye. Dans le même temps, il rencontre une étudiante de 15 ans. Adossée à un mur, elle fredonne un air. Lorsqu'il l'entend, le garçon se dirige vers elle, lui demande si elle sait chanter. Elle acquiesce, il répond: «Allons au studio.» La jeune fille s'appelle Martina Topley-Bird; le titre, «Aftermath».

À ce moment-là, Tricky travaille encore avec Massive Attack. Il fait écouter «Aftermath» à 3D qui refuse d'intégrer le titre à l'album Protection. Le musicien laisse la cassette de côté. Le temps s'écoule, rien ne se passe jusqu'au jour où sa cousine Michelle entend la chanson. Elle le convainc de sortir le morceau lui-même. Problème: l'homme n'a plus de label et plus vraiment d'argent. Coup du sort: un jour, alors qu'il traîne au Montpelier, un pub de Bristol, un vendeur de weed lui promet que s'il a besoin d'argent, il lui en prêtera. Bingo. L'homme lui file 500 livres, l'équivalent de 600 euros. Une centaine de 45 tours de «Aftermath» sont pressés: soixante-dix sont déposés dans un magasin de disques de Bristol, et le reste, donné à des journaux, radios et labels.

Six semaines plus tard, Chris Blackwell, le boss d'Island Records qui a lancé la carrière internationale de Bob Marley et fut le directeur artistique de Grace Jones, tombe sur le titre et signe Tricky. Le musicien souhaite que Martina chante ses productions. Hélas, depuis «Aftermath», il n'a gardé aucun contact avec elle.

Absolutiste audacieux

Mais revoilà le fatum: il se met à sa recherche et la retrouve grâce à un ami qui la croise dans la rue. Ils deviennent amants et enregistrent Maxinquaye, du nom de sa mère, Maxine Quaye. Avec cet album, Tricky propose quelque chose de complètement singulier, une musique qui révèle, à mesure qu'elle fascine, une structure à plusieurs niveaux où les mots se chargent de mélancolie pour l'élever au rang de grâce.

Sorti le 20 février 1995, le disque se classe troisième dans les charts anglais et impose le trip hop sur la scène musicale internationale. Deux fois, le musicien pose pour le NME, le magazine musical le plus influent de l'époque. Maxinquaye est encensé par toute la presse. Le critique Jon Savage le qualifie, dans MOJO, de «travail ambitieux où la voix de Martina Topley-Bird articule la vision de Tricky dans un monde incertain qui ne cesse d'évoluer». Tout au long de son parcours inégal, séditieux et impossible à circonscrire, les voix féminines demeurent une constante qui lui permettent, dit-il, de camoufler les défauts de sa voix de rocaille. En 2008, il déclare sur le plateau de «L'Album de la semaine» (Canal+):

«J'ai beaucoup de mal à chanter. J'entends une mélodie, j'ai les paroles, mais je sais que ma voix ne pourra pas faire ce que je voudrais. Parfois, j'ai aussi l'impression que j'écris du point de vue féminin. Certaines de mes paroles auraient pu être écrites par une femme et je pense que c'est une femme qui devrait les chanter.»

Le producteur change, partout, tout le temps. Jamais il ne se laisse piéger par le parangon de la facilité. Il voyage aux quatre coins du monde, collabore avec Björk, Neneh Cherry ou PJ Harvey, apparaît dans Le Cinquième Élément (1997) de Luc Besson et Clean (2004) d'Olivier Assayas. Tricky le sait: le confort est l'ennemi de l'éveil. Inventer, c'est se réinventer. Quitte à déplaire. La célébrité, il s'en fiche.

Après le succès de son premier album, on lui propose de produire Pop de U2, il refuse. Lorsque Madonna souhaite le rencontrer dans un hôtel de New York, le garçon ramasse sévèrement au lendemain d'une soirée arrosée, si bien qu'il préfère dormir à sortir. Quand David Bowie lui envoie une note pour lui dire à quel point il l'admire, la réponse reste lettre morte –chose qu'il regrette aujourd'hui. En 2011, Beyoncé l'invite à chanter «Baby Boy» avec elle, au festival Glastonbury. Il n'en a pas envie mais son manager le persuade. Une fois sur scène, il attrape le micro mais, paralysé par le cirque ronflant d'un show ultra pro, aucun son ne sort de sa bouche. Ses chansons, à lui, trouvent leur forme scénique dans des concerts happenings qui cristallisent ferveur, fureur et langueur, dans une intensité d'ensemble qui entraîne l'auditeur à la lisière d'un gouffre sans fond.

«Je n'ai jamais voulu avoir du succès ou être célèbre. Comme tout le monde, j'ai des factures à payer, donc je dois gagner de l'argent, mais ce que je voulais surtout, c'était bouleverser le cours de la musique.»
Tricky, dans Hell Is Round The Corner (Blink Publishing)

Devenu musicien par accident, il n'a cessé d'explorer les lignes de son art en restant subversif, de la manière la plus naturelle qui soit, du premier album au dernier en date, Fall to Piecessorti le 4 septembre sur son propre label, False Idols, et enregistré à Berlin où Tricky vit depuis 2015. Il n'avait jamais produit un disque qui soit aussi pop, ou en tout cas, aussi dansant.

On ne parle pas, ici, d'un bouillon destiné aux dancefloors, mais d'une musique empreinte d'une sourde tristesse qui se dérobe sous des mélodies légères, à l'image de «Fall Please», le premier single. «Il n'y a rien qui ressemble à ce morceau parmi ce que j'ai fait par le passé», affirme Tricky dans un communiqué. Sur ce titre, il poursuit sa collaboration avec Marta Złakowska, débutée deux ans auparavant.

Le hasard de la rencontre, encore: alors qu'il est en tournée pour présenter son album Ununiform, la chanteuse de l'époque le lâche la veille d'un concert en Pologne. Le musicien demande au promoteur s'il en connaît une autre pour assurer le spectacle. Ce dernier lui présente Marta. Le courant passe. La jeune femme quitte son petit ami, sa famille et son travail pour partir sur les routes. Depuis, elle a signé sur le label de Tricky et prépare actuellement son premier album.

Avec Fall to Pieces, le producteur fait passer un nouveau cap à ses créations en plongeant encore plus profondément dans les tréfonds de son art. Si les couleurs musicales de ce nouvel album sont davantage lumineuses, ses textes restent piqués de noirceur.

Endeuillé par le suicide de sa fille survenu en mai 2019, Tricky compose un album hanté par ce drame où la catharsis ne pouvait trouver meilleure forme que cette œuvre au long cours, oscillant avec pudeur et finesse sur les sentiments de l'intime, comme sur le titre «Hate This Pain» où un piano borde de contours délicats la voix du musicien qui répète «What a fucking game, I hate this fucking pain». D'autres chansons, comme «Take Me Shopping» ou «I'm In The Doorway», possèdent la douceur de ballades qui embrassent moins l'évanescence qu'elles ne sondent les plaies d'une existence mise à nu.

Depuis près de trente ans, la carrière du musicien a des allures de montagnes russes sur lesquelles le temps ne semble avoir aucune prise. Promis à la marge, Tricky est un artiste, un vrai, un absolutiste qui avance au rythme de sa propre tonalité et défie les modes sans jamais revoir ses prétentions à la baisse ni s'accommoder de rôles à contre-emploi. En constante mutation, sa créativité réside dans l'audace et la prise de risque. C'est peut-être cela qui rend si intéressante son œuvre, à approcher autrement que dans ce qui la définit musicalement: un havre de résistance ou l'écho pur de la liberté.

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