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Aux États-Unis, le long chemin des femmes dans la démocratie

Temps de lecture : 6 min

Cent ans après l'obtention du droit de vote des femmes américaines et à l'approche de la présidentielle de novembre, beaucoup de travail reste à faire.

Une manifestation lors de la Women's March le 20 janvier 2018 à New York, aux États-Unis. | Spencer Platt / Getty Images / AFP
Une manifestation lors de la Women's March le 20 janvier 2018 à New York, aux États-Unis. | Spencer Platt / Getty Images / AFP

Les célébrations ont commencé dès le mois de mars 2020 aux États-Unis dans les cercles féministes et les villes progressistes à l'occasion de la journée internationale des droits des femmes. Août devait s'inscrire dans la continuité, avec un mois dédié aux femmes et à leur mise en avant dans la sphère publique et politique. Le 18 août marquait le centenaire de l'inscription du droit de vote des femmes dans la Constitution étasunienne, et le 26 août sa ratification.

Mais c'était sans compter sur 2020 et ses nombreux chamboulements. Pourtant, et peut-être même à cause de l'élection présidentielle de début novembre, le droit de vote des femmes aux États-Unis est plus qu'à l'ordre du jour. Dans un pays comptant 50,8% de femmes et 70 millions de votantes (d'après le président Donald Trump), elles représentent une partie de la population à ne pas négliger. Cependant, et malgré un nombre d'élues record en 2018, elles ne représentent toujours que 25% du Sénat, 23% du Congrès et 18% des gouverneur·es d'États. Une sous-représentation qui s'accroît quand il s'agit de femmes issues de minorités.

Un anniversaire en nuances

Même le président Trump aura célébré, à sa façon, le centenaire de l'obtention du droit de vote aux femmes: «Les femmes dominent les États-Unis», badinait-il le 18 août dernier, avant de donner la parole à des membres d'associations anti-avortement. Il terminait même son discours du jour par la signature d'un acte de pardon à l'adresse de Susan B. Anthony, suffragette et étendard féministe des groupes pro-life.

«C'est aussi un rappel que le suffrage universel en Amérique ne l'a jamais vraiment été.»
Kamala Harris, colistière de Joe Biden

Mais si le président salue la détermination des femmes et en invite même à siéger à ses côtés lors de cette allocution, il en oublie néanmoins une partie. Où sont les femmes racisées (si ce n'est placées aux extrémités derrière le président), LGBT+, les native américaines et transgenres?

Lorsque le droit de vote des femmes a été inscrit dans la Constitution en 1920, «c'était sans [prendre en compte la possibilité qu'il s'agisse d'une femme] noire. Ou latina [originaire ou descendante d'Amérique latine, ndlr]. Ou asiatique. Ou indigène, a souligné Kamala Harris, candidate au poste de vice-présidente des États-Unis, dans une tribune du Washington Post. Nous ne pouvons pas célébrer cette journée, maintenant connue comme la journée pour l'égalité des femmes, sans se souvenir des toutes ces femmes américaines qui n'étaient pas incluses dans cette victoire il y a un siècle. [...] Alors, malgré le fait que le centenaire du 19e amendement offre un rappel que des progrès extraordinaires sont possibles, c'est aussi un rappel que le suffrage universel en Amérique ne l'a jamais vraiment été», a ajouté la colistière de Joe Biden.

Pour la journée internationale des droits des femmes, la maire de San Francisco London Breed (en tailleur jupe gris) a félicité les femmes engagées de sa communauté, dont Nadia Rahman (à gauche, en tailleur blanc). | Caroline Ernesty

Le déclic des années Trump

Pour Nadia Rahman comme pour Amanda Elise Salas, le souvenir de l'annonce du résultat de l'élection de 2016 est encore vivace. La première a vécu la soirée à Washington D.C., avec des proches. Plus la nuit avançait, plus le candidat républicain gagnait des États-clés. En allant se coucher, elle n'y croyait toujours pas. Stupeur, Donald Trump avait réellement gagné. «Je suis allée travailler, à deux blocs de la Maison-Blanche. Dans la rue, personne ne parlait, c'était comme lors de funérailles.»

Expérience similaire pour Amanda, mais plus au Sud, au Texas. Cette ancienne Républicaine passée Démocrate était chez elle, avec sa compagne de l'époque. «Je me suis couchée le soir, il restait deux États, quand je me suis réveillée, j'ai pleuré. Je suis allée travailler, comme en deuil, en me disant que le pays dont j'étais fière enfant n'était pas celui que je voyais.»

«Sur plus de 4.000 législateurs, je n'étais que la 145e femme.»
Luz Rivas, élue en 2018 à l'Assemblée de l'État de Californie

Comme elles, de nombreuses femmes, démocrates ou apartisanes, ont voulu s'engager après l'élection de Donald Trump. En janvier 2017, la première Women's March réunissait 500.000 manifestant·es à Washington D.C. et environ 4,6 millions dans tout le pays. Si leur fréquentation a baissé au fil des années, de nombreuses femmes se sont depuis engagées en politique, et se sont même présentées pour défendre leurs communautés et idéaux.

C'est le cas de Nadia Rahman, 35 ans, habitante de San Francisco et aujourd'hui activiste et organizer. En 2016, «nous étions tellement focalisés sur qui voter, qu'on en a oublié ceux qui n'ont pas voté», souligne-t-elle. Amanda Elise Salas ajoute même: «C'est la faute de tout le monde, pas seulement des personnes qui ont voté pour Trump, mais aussi de celles qui n'ont pas voté», surtout au Texas où le taux d'abstention était particulièrement haut49% contre 40% au niveau national.

Pour éviter une nouvelle déception en novembre 2020, des associations mettent les bouchées doubles pour inciter l'ensemble de la population à se rendre aux urnes –et ce malgré l'épidémie de Covid-19 et la polémique autour du vote par correspondance. Et pour beaucoup, l'idée derrière ce vote est de se débarrasser de Donald Trump, de le faire sortir de la Maison-Blanche, «Get him out» comme le scandaient les groupes de manifestant·es lors de la Women's March de 2020.

Lors de la Women’s March 2020, ici à San Francisco, beaucoup de groupes de manifestant·es ciblaient directement le président Trump. | Caroline Ernesty

Kamala Harris, AOC... la relève est déjà là

Reste une bonne nouvelle dans cette mandature de Trump: jamais le Congrès ou le Sénat n'avait connu autant de représentantes. En 2018, les élections de mi-mandat ont fait accéder aux hautes sphères de la politique américaine un cortège de femmes (et pas seulement blanches et hétérosexuelles). C'est le cas de Luz Rivas, 46 ans, élue en 2018 à l'Assemblée de l'État de Californie. Son premier jour de siège à Sacramento l'aura marquée: «Quand je suis venue pour la première fois à l'Assemblée, ils m'ont donné à l'accueil mon numéro, le 145, en me disant que j'étais la 145e femme à servir la législature dans l'histoire de l'État californien. Sur plus de 4.000 législateurs, je n'étais que la 145e femme.» Un choc qui lui a donné une preuve supplémentaire qu'il reste beaucoup de travail à faire pour les femmes.

Deux jeunes manifestantes brandissent en exemple des femmes «éligibles». | Caroline Ernesty

Durant ces mêmes élections, des femmes, comme la députée démocrate Alexandria Ocasio-Cortez (AOC), 29 ans en 2018, ont même battu des ténors de la politique. Plus qu'un renouvellement, on a alors vu une prise de position des femmes, qui se sont alliées entre elles, pour s'apporter soutien et assise lors de leur arrivée au pouvoir. C'est le cas de The Squad, formé d'Alexandria Ocasio-Cortez, Ilhan Omar, Ayanna Pressley et Rashida Tlaib, quatre élues démocrates au Congrès américain, positionnées contre la politique du gouvernement Trump et en faveur de mesures plus progressistes et inclusives.

Adhérente du Parti socialiste, proche de Bernie Sanders, AOC représente une Amérique plus jeune et plus fière de sa diversité, aussi bien de genre, d'orientation sexuelle, de religion ou d'origines.

Kamala Harris, candidate démocrate à la vice-présidence, prononce une allocution à l'Université Shaw le 28 septembre 2020 à Raleigh, en Caroline du Nord. | Sara D. Davis / Getty Images / AFP

Autre espoir féminin de la politique américaine, et meilleur espoir 2020, donc: Kamala Harris. Choisie par Joe Biden pour devenir sa vice-présidente en cas de victoire, elle pourrait être la première femme à occuper cette fonction. Ancienne procureure générale de Californie, elle est d'ores et déjà la première femme afro-américaine, mais aussi d'origine d'Asie du Sud à être nominée par un parti majoritaire dans une élection présidentielle.

Une place difficile, comme l'avaient déjà prouvé Hillary Clinton en 2016 et Sarah Palin en 2008. Toutes deux avaient dû affronter la misogynie de leurs opposants (et même de certain·es allié·es) durant leurs campagnes respectives. Ajoutez à cela une dose de racisme, bien ancré, et nous pouvons facilement imaginer ce qui attend Kamala Harris.

Une situation peu enviable, qui lui a valu le soutien de Sarah Palin (Républicaine) sur Instagram. Et qui n'est pas sans rappeler le combat de Shirley Chisholm, première femme noire candidate au poste de présidente, mais interdite de débat télévisé à cause de sa couleur de peau. Elle n'accédera jamais à l'investiture démocrate, mais aura été la première femme afro-américaine à siéger au Congrès des États-Unis.

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