Médias / Culture

Avec Difool, la radio libre continue sa sucess-story sur Skyrock

Temps de lecture : 5 min

La «Radio Libre» de Skyrock présentée par Difool, l'animateur star de la radio rap, a bercé l'adolescence de plusieurs générations. Et c'est toujours un succès.

Difool et son équipe de l'émission «Radio Libre» sur Skyrock. | Capture d'écran via YouTube
Difool et son équipe de l'émission «Radio Libre» sur Skyrock. | Capture d'écran via YouTube

À l'antenne de Skyrock, Amine, routier de 26 ans, déballe tout: «J'ai un problème l'équipe, ça fait neuf ans que je suis avec ma femme et je n'ai pas confiance du tout en elle, au point qu'il y a deux semaines, j'ai mis des caméras en forme de stylo chez nous.» L'équipe de Difool s'étonne, rigole, interroge et lance un appel à témoignages. Quelques minutes plus tard, l'inusable animateur de «Radio Libre», la cultissime émission nocturne de Skyrock, échange avec Lina, une Marseillaise qui, elle aussi, a espionné son ancien compagnon, en utilisant le babyphone de leur enfant. «Je n'ai jamais rien surpris, mais je me suis fait prendre à mon propre jeu, parce que sur l'application du babyphone on pouvait voir les différentes connexions», lâche-t-elle. Difool s'esclaffe: «Tous les jours on franchit un cap dans la jalousie, c'est de pire en pire! Je ne sais pas ce que vous nous réservez pour demain soir.»

Amine et Lina ne sont qu'un échantillon des milliers d'auditeurs et auditrices que Difool a conseillé tous les soirs de la semaine au cours de sa longue carrière. L'animateur de 51 ans est un vieux de la veille. Après avoir officié sur Fun Radio quelques années, il investit Skyrock en 1997 et fonde la mythique «Radio Libre», de 21 heures à minuit. Pendant trois heures, et souvent plus, Difool et sa troupe échangent avec leur auditoire sur leurs problèmes et tentent d'y apporter des réponses.

Intouchable, la «Radio Libre» trouve toujours son public. L'émission phare de la première radio de rap en France ne semble pas prendre une ride à mesure que ses animateurs, eux, en gagnent: sur le créneau nocturne, Difool occupe toujours largement la place de leader au sein des radios musicales selon les chiffres fournis par une audience Médiamétrie de juillet dernier, loin devant NRJ.

Une recette inchangée

Stéphane, 25 ans, est l'un de ces fidèles qui écoutent l'émission depuis une dizaine d'années. Il a d'abord écouté «MikL Sans Interdit» sur NRJ, avant de passer chez son concurrent Skyrock. «Un jour, je crois que c'était au mois de décembre, l'émission n'était pas diffusée en direct. Alors, j'ai écouté Difool», explique tout simplement le jeune homme, devenu depuis reporter radio. Tout de suite, il accroche. Le créneau 21 heures-minuit convient parfaitement à l'adolescent qu'il était: «Les animateurs de l'émission m'accompagnaient, ils apportaient une présence et des histoires!»

Après sa journée d'école et le dîner avec ses parents, comme de nombreux autres ados, il retrouve la bande de Difool: Romano, Cédric, Karim, Samy et Marie. «Ils ont tous un personnage, chacun apporte sa patte et ses histoires», commente Stéphane. En vingt-trois ans, l'équipe n'a pratiquement pas bougé. Le format et les pastilles animant «Radio Libre» non plus. Pour durer, Difool applique toujours les mêmes recettes: des échanges crus avec les auditeurs et des gags téléphoniques.

De la radio sans filtre

Le soir, les discussions vont bon train. Difool et les siens parlent d'amour, d'amitié, de famille et surtout de sexe. «D'une certaine façon, il m'a fait découvrir une facette du sexe que l'on n'apprend pas à l'école ou avec ses parents, abonde Stéphane. Je trouvais ça génial d'avoir cette présence et d'écouter des gens qui faisait des blagues. Dans leur générique, tout est dit: “Total respect, zéro limite”.»

Cette liberté dans les sujets et dans les tons vaut d'ailleurs régulièrement à l'émission des remontrances de la part du Conseil supérieur de l'audiovisuel (CSA). En 2008, ce dernier condamne Skyrock à une amende de 200.000 euros pour une discussion sur la fellation, alors même que les radios ont l'interdiction de diffuser, avant 22h30, des programmes pouvant heurter la sensibilité des moins de 16 ans. «C'est de la radio sans filtre, loin des codes de la radio classique. Là, c'est comme si on était autour d'un bar avec quelques bières ou dans la cour de récré», résume Stéphane.

La libre antenne des jeunes

L'émission est issue d'une longue tradition de libres antennes, des dialogues nocturnes entre animateurs et auditeurs et auditrices hérités des radios piratesqui diffusaient des programmes de manière illégale à la fin des années 1970. «À la différence des émissions sur les stations nationales, il n'y avait alors souvent pas de standard», explique Marine Beccarelli, autrice de la thèse Micros de nuits: histoire de la radio nocturne en France, 1945-2012.

Europe 1 monte la première libre antenne en 1975, animée par un jeune écrivain du nom de Gonzague Saint Bris. Le principe est simple: de minuit à 1 heure du matin, il reçoit des appels. «L'émission a très vite connu un important succès, signifiant qu'elle répondait à un besoin de communication», décrypte Marine Beccarelli.

«Ça a du succès parce qu'ils se connaissent bien et te font sentir que t'es de leur famille, de leur cercle, sans même les avoir vus.»
Stéphane, auditeur

Deux ans plus tard, France Inter reprend le concept. Mais Skyrock est, en 1991, la première radio à lancer une libre antenne dédiée aux jeunes: «Bonsoir, la planète». En 1992, Fun Radio reprend l'idée à son compte et lance «Lovin'Fun» avec un médecin (le Doc) et un certain Difool. «Le succès a très vite été au rendez-vous et l'émission a fait l'objet de vifs débats au sein de la société française», détaille Marine Beccarelli.

Si Difool et les autres libres antennes persistent, c'est que ce format plaît au public et qu'il est pratique pour les radios. «C'est un format plutôt simple, peu coûteux et facile à mettre en place. D'un côté, il y a des gens qui ont besoin de parler, de l'autre, ces émissions satisfont aussi une sorte de désir de voyeurisme chez ceux qui écoutent. Malgré les moyens de communication instantanés que procure aujourd'hui internet, il semblerait que ceux-ci ne remplacent pas un besoin de parole, d'échanges via la voix dont la présence réconforte.»

«Une famille»

Si «Radio Libre» s'inscrit dans le temps, c'est aussi parce qu'elle a su créer avec les animateurs une communauté et une proximité avec son auditoire. «Ça a du succès parce qu'ils se connaissent bien et te font sentir que t'es de leur famille, de leur cercle, sans même les avoir vus», s'extasie Stéphane.

Adolescent, il est passé en direct sur Skyrock pour évoquer un de ses problèmes. Au standard, Stéphane est tout de suite tombé sur des membres de l'équipe avant d'échanger avec Difool. «Ils parlent crûment, comme si on se connaissait, sans mettre la forme. Tu ne vas pas appeler les autres libres antennes pour des problèmes très crus.»

Pour les jeunes, le ton est aussi une façon de prolonger la journée avec une autre bande de copains. Quitte à dissimuler cette écoute. «Il y a aussi la dimension d'écoute clandestine qui peut avoir un certain charme: les auditeurs adolescents qui écoutent ce type d'émissions le font souvent en cachette de leurs parents, qui peuvent les croire endormis», détaille Marine Beccarelli, qui ajoute que Difool a longtemps joué le rôle de grand frère.

Et si Stéphane n'écoute plus autant Skyrock qu'au temps où il dissimulait cette occupation à ses parents, il confesse, à 25 ans, toujours se brancher sur «Radio Libre» de temps en temps. «Difool, Romano et les autres, ils ont pratiquement tous 50 ans et ils sont toujours au top!»

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