Sarkozy, victime du fact checking

Le président est soumis à un phénomène nouveau, que ne subissaient pas ses prédécesseurs: la tyrannie de la cohérence.

Nicolas Sarkozy subit un désamour, pour reprendre le terme d'une députée UMP, qu'il faut aussi analyser à l'aune de l'évolution du débat public de ces dernières années. Outre les raisons classiques liées à la crise, aux promesses non tenues ou même au style du président... il y a aussi le fait que Nicolas Sarkozy est soumis à un phénomène nouveau, que ne subissaient pas ses prédécesseurs: la tyrannie de la cohérence.

C'est sans doute une tyrannie salutaire (si l'on peut employer cet oxymore)... mais c'est pour lui une tyrannie: aucun autre président avant lui ne se voyait à ce point, et en permanence, mis en face de ses contradictions. Sous Mitterrand ou sous Chirac, les médias ne comparaient pas, au jour le jour, ce qui avait été dit avec ce qui était fait ou même ce qui était dit à un moment donné avec ce qui avait été dit avant. Un seul exemple. C'est du vécu... En 1997, quand Jacques Chirac annonce qu'il dissout l'Assemblée nationale...

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... aucun média audiovisuel n'avait mis cette déclaration fracassante en regard avec une autre déclaration faite deux ans plus tôt, lors de la campagne de 1995, dans laquelle il affirmait que la dissolution de l'Assemblée ne pouvait être prononcée que si la République était en danger. Seuls quelques journaux de presse écrite avaient rappelé cette contradiction, presqu'en annexe. Il ne s'agissait pas de censure... ça ne se faisait pas, c'est tout. Pour avoir posé la question à l'époque (j'étais journaliste à RTL mais ça aurait été partout pareil) mes chefs m'avaient répondu qu'on n'allait pas commencer à mettre en contradiction les hommes politiques avec eux-mêmes. Heureusement pour Jacques Chirac, d'ailleurs, quand on connaît, disons, le large éventail d'opinions dont il s'est réclamé durant sa longue carrière.

Aujourd'hui, en 2010, et depuis quelques années, ça a changé. Les raisons sont diverses, mais n'ont rien à voir avec une supposée plus ou moins grande audace des journalistes ou plus ou moins grande liberté de la presse. C'est une question d'abord bêtement technique. Nous sommes passés de la bande magnétique et vidéo au numérique et nous pouvons garder, chacun d'entre nous, journaliste ou non, et classer tout ce qui se dit. Internet fait le reste: tout est à la disposition de tout le monde en un clic. Les sites d'informations comme Slate, Rue89, Mediapart, Arrêt sur Images font ce travail dit de fact checking, le plus naturellement du monde. Le reste de la presse audiovisuelle s'y met aussi dans un même élan. Et c'est absolument ravageur pour le mode de communication de Nicolas Sarkozy qui a été élaboré selon des critères dépassés et par de vieux publicitaires du XXe siècle. Le discours du président de la République, empreint de volontarisme, basé sur des préoccupations de l'instant, lié à l'actualité immédiate, truffé d'affirmation d'actions, ponctué de promesses de résultats rapides et suggérant en permanence la rupture par rapport à un immobilisme du passé, a aussi modifié le rapport du journaliste politique au discours politique. Nicolas Sarkozy subit de plein fouet les conséquences de cette évolution. Quand il abandonne la taxe carbone, les radios, les télés et plus seulement les sites Internet d'information ou le Petit journal de Yann Barthez sur Canal, rappellent toutes les déclarations précédentes: «La taxe carbone c'est aussi important que la décolonisation.» Sur la sécurité, le Grand Paris, demain sans doute sur la réforme de l'instruction, ou la publicité à la télé publique, le président subit le choc audiovisuel que constitue la révélation documentée de la différence entre les discours et les résultats et aussi, presque pire, entre les discours successifs du président (ou leur similitude). Cette «tyrannie de la cohérence» est nouvelle dans le débat politique français. Ce nouvel état de fait doit servir de leçon pour tous les prétendants à l'Elysée pour 2012. Ils devraient faire attention à ce qu'ils disent dès maintenant. Internet et le numérique obligent les hommes et les femmes politiques à davantage de constance en imposant une impitoyable «tyrannie de la cohérence».

Thomas Legrand

Photo: Le 6 avril 2010. REUTERS/Philippe Wojazer

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