Culture

Imaginer le cinéma sans Hollywood

Temps de lecture : 9 min

L'absence de blockbusters dans les salles pour cause de pandémie ouvre la possibilité d'envisager pour le cinéma des avenirs autres que l'écrasante domination économique et esthétique promue par l'industrie lourde, et consommée sans modération.

Crépuscule pour Hollywood. | Apu Gomes / AFP
Crépuscule pour Hollywood. | Apu Gomes / AFP

Après Mulan, parti directement sur la plateforme VOD de Disney, la déprogrammation du nouveau James Bond, ironiquement titré Mourir peut attendre, est le deuxième coup de tonnerre le plus audible –avec en écho sinistre le report de Dune et le basculement directement sur VOD de la très attendue production Pixar pour Disney Soul. En fait, la liste est encore plus longue [1]. Et les cris d'horreur de retentir de toutes parts: le cinéma se meurt, le cinéma est mort!

Ces titres s'ajoutent à la liste de blockbusters hollywoodiens attendus pour le printemps, pour l'été, pour la rentrée 2020, et qui ne sortiront au mieux qu'en 2021. L'une des plus grandes chaînes de multiplexes aux États-Unis et en Grande-Bretagne, Cineworld, a dès lors décidé de fermer complètement ses salles (536 aux États-Unis, 127 au Royaume-Uni, 45.000 salarié·es au total, une paille).

Partout dans le monde, les exploitants enregistrent des chutes abyssales de la fréquentation, entre 60 et 80% sur les neuf premiers mois de l'année. Et c'est aussi le cas en France, même si l'existence de dispositifs d'aides largement abondés par l'État, et dans certains cas par les collectivités territoriales, atténue la dureté de la chute.

En France, pays qui revendique sa diversité culturelle –en tout cas dans le cinéma–, les salles art et essai souffrent aussi, et sont plus fragiles (sans compter les salles municipales, oubliées des subsides publics), mais la perte y est moindre que pour les grands circuits, qui perdent en outre sur des à-côtés d'ordinaire très lucratifs, la confiserie et la publicité.

L'annonce du couvre-feu va encore aggraver l'état actuel des choses. Cette nouvelle configuration ne fait que renforcer les positions existantes face à la situation instaurée depuis le printemps dernier. Et rendre plus nécessaire d'envisager de réfléchir autrement.

Trois attitudes possibles

Face à cette situation, il existe en effet trois attitudes possibles. La première consiste à en tirer la conclusion d'un déclin inexorable du cinéma, au profit d'autres formes de loisirs, d'autres accès à d'autres récits et à d'autres images.

C'est la réponse paresseuse ou intéressée de nombreux commentateurs et commentatrices, qui s'empressent d'ajouter cette nouvelle version à l'interminable chronique des morts annoncées du cinéma, qui ne se sont jamais vérifiées.

Comme l'avait bien vu André Bazin, le cinéma répond à un besoin et à un désir humain, que ne comblent pas les autres formes de narration et de d'expériences audiovisuelles (qui peuvent avoir bien des qualités par ailleurs). Et dans des circonstances économiques, sociales, technologiques qui n'ont cessé d'évoluer, il n'a cessé de se réinventer, il y a de bonnes raisons de croire qu'il continuera à le faire.

La deuxième attitude consiste à tenir bon en espérant un retour aussi rapide que possible et aussi peu meurtrier que possible au statu quo ante. C'est-à-dire un cinéma défini depuis une trentaine d'années par la traduction dans ce domaine du processus général connu sous le nom de «mondialisation», et qui s'appelle Hollywood.

De quoi Hollywood est-il le nom?

Hollywood n'est pas, n'est plus principalement, le nom de ce quartier de Los Angeles désignant les productions des Majors basées en Californie. Hollywood est le nom d'un dispositif économique et idéologique globalisé, où les États-Unis continuent de peser d'un poids considérable, mais pas hégémonique.

La question se pose aujourd'hui, au regard de la situation sanitaire, politique et économique, d'une modification du poids spécifique de cette forme industrielle et commerciale dans le cinéma de demain.

L'organisation du cinéma pratiquement partout dans le monde (sauf en Corée du Nord) repose sur un ensemble de facteurs économiques et comportementaux mais aussi mythologiques, imaginaires, esthétiques, définis par Hollywood.

Depuis la dernière décennie du XXe siècle s'est imposée une standardisation quasi-monopolistique des modèles, qui est ce que désigne désormais le mot «Hollywood».

Et même le pays qui a le mieux organisé les possibilités d'existence d'autres manière de faire des films, la France, est profondément déstabilisé lorsque viennent à manquer les recettes des blockbusters. Recettes qui, au passage, alimentent aussi le compte de soutien du CNC, lequel contribue à la production et à la diffusion des films français et européens.

«Impur» au sens où il a constitutivement lien avec la technique, le commerce, l'art, la pensée (dans des proportions différentes selon les films), le cinéma fonctionne depuis 120 ans comme un continuum auquel contribuent, là aussi de manières inégales mais toutes nécessaires, la prospérité des grandes sociétés et l'originalité des artisan·es singulièr·es, et plus généralement la multiplicité conflictuelle d'acteurs et d'actrices très différentes.

C'est à l'intérieur de ce continuum que s'est imposé depuis la dernière décennie du XXe siècle une standardisation quasi-monopolistique des modèles (économiques, commerciaux, narratifs, visuels), qui est ce que désigne désormais le mot «Hollywood».

Les États-Unis en sont le principal lieu de fabrication, mais loin d'être le seul, tandis que la financiarisation du secteur ne connaît guère de frontière –exemplairement, si Spielberg peut aujourd'hui filmer, c'est en grande partie grâce aux géants indien Reliance et chinois Alibaba.

Changer de logiciel

Au moment où le cinéma mondial connaît une brusque pénurie de produits hollywoodiens, la question pourrait, et devrait se poser, de savoir comment faire émerger d'autres modes d'existence possibles du cinéma.

C'est-à-dire ne pas simplement essayer de revenir à la situation antérieure, mais interroger le modèle, intériorisé bien au-delà des États-Unis, de cette forme d'existence du cinéma qui prévaut depuis quelques décennies.

Et si les États-Unis pèsent en effet d'un poids toujours dominant dans ce processus, il n'est pas exclu de le voir diminuer à mesure que s'étiole la domination planétaire d'un pays qui a fait du cinéma à la fois un outil important et un reflet de sa puissance –économique, militaire mais aussi idéologique et fantasmatique.

On peut d'autant plus envisager un cinéma moins «hollywoodo-centré» qu'un monde moins dominé par l'Amérique est prédit par nombre de politologues et de géostratégistes.

L'hypothèse de ce qu'on a appelé le «monde d'après» concerne la totalité des activités et des pratiques, y compris intimes, réinterrogées par la pandémie et ses conséquences. Son avènement suppose une inventivité dont on n'a que très partiellement idée, et de bousculer des habitudes qui ne sont pas seulement celles des oligarques qui ont confisqué pratiquement tout le pouvoir planétaire.

Les modèles de comportements et les désirs, en grande partie formatés par l'incessant travail de propagande qu'on appelle marketing, sont très largement partagés par nous tous. Et cela même si beaucoup y apportent leur petit bémol, leur petite variante éventuellement critique, qui fait en réalité partie du modèle général. Hollywood, qui consacre des dizaines de milliards de dollars au marketing, est un cas exemplaire de ce processus [2].

Hollywood, industrie extractive

Les critiques envers les modèles de pensée que promeut, reproduit et rend désirable l'industrie lourde du cinéma ne sont pas nouvelles. Mais désormais devraient s'y ajouter les multiples manières dont Hollywood contredit les exigences pour répondre à la crise majeure de notre époque, qui n'est pas le Covid-19, mais l'environnement.

Certes, un peu partout l'industrie du cinéma prend des mesures, parfois utiles, et parfois de pur greenwashing, pour se rendre plus vertueuse sur ce terrain auquel de nombreuses stars sont sensibilisées.

En France sont ainsi mis en place des codes de bonne conduite environnementale, qui concernent surtout les tournages, mais auxquelles réfléchissent désormais les festivals, en attendant les salles. Et bien sûr en attendant aussi les plateformes, dont l'utilisation massive a un coût catastrophique, d'autant plus qu'elles passent pour immatérielles –alors que leur empreinte carbone est déjà équivalent à celle de l'aéronautique, et est promise à une croissance fulgurante, notamment avec la 5G.

Mais si Hollywood occupe une place majeure dans les formes de gâchis prédateur héritées de «l'ancien monde», ce n'est pas seulement par l'usage délirant des jets privés, la surconsommation luxueuse et destructrice, les évasions fiscales massives.

Hollywood est une industrie extractive des imaginaires, qui modélise et appauvrit nos ressources mentales et émotionnelles, et qui a su nous faire adorer ça.

C'est aussi, de façon plus terre à terre, plus proche de chacun·e, par l'absorption maladive de millions d'hectolitres de sodas et de centaines de tonnes de confiseries, gigantesque manne financière pour les exploitant·es (qui ne la partagent pas avec ceux qui font les films). Une pratique très massivement associée à la fréquentation des multiplexes et des films à grand spectacle, même s'ils n'en ont pas l'exclusivité.

Et c'est encore, de manière plus fondamentale, un rapport au réel fondé sur la compulsion, l'accumulation, la surenchère permanente (de spectacle, d'effets spéciaux, de vitesse). Hollywood est une industrie extractive des imaginaires, qui modélise et appauvrit nos ressources mentales et émotionnelles, et qui a su nous faire adorer ça –comme on a su faire adorer s'empiffrer de Nutella ou prendre l'avion pour un weekend à 300 kilomètres de chez soi.

Un blockbuster, même à sujet écolo, est un prédateur de l'environnement, par les comportements qu'il induit, les réflexes qu'il suscite, les barrières mentales qu'il élève et celles qu'il réduit.

Fractionner le centre

Comme dans tant d'autres domaines, l'avènement d'autres idées du cinéma (beaucoup existent déjà) et d'autres désirs de cinéma (qui existent aussi mais sont statistiquement limités) suppose des remises en cause d'un modèle qui a une histoire longue avant d'avoir pris la forme archi-dominante de la période récente.

Comme dans tant d'autres domaines, la prise de distance avec les repères ainsi construits au cours des décennies n'exige pas nécessairement de les renier entièrement (Hollywood a, évidemment, produit des œuvres magnifiques), mais d'en déplacer la centralité.

Les seuls films non-américains, en noir, sont chinois et ont réalisé la quasi totalité de leurs entrées en Chine, alors que les autres obtiennent presque toujours davantage de recettes hors du marché national. | Ciné-directors

Ou, plus exactement en l'occurrence, l'enjeu serait ici de fractionner les codes dominants –les manières de raconter, les manières de montrer, les rythmes et les compositions. Ce fractionnement ne risque pas de faire le lit d'une autre hégémonie, aucune autre grande puissance n'est en mesure de se substituer à Hollywood, et c'est tant mieux.

Il s'agit bien plutôt –long et difficile labeur– de construire une multiplicité de formes désirables en lieu en place du rouleau compresseur ayant formaté la notion même de film à succès, quand ce n'est le seul sens qu'on attribue au mot «cinéma» lui-même.

Et comme dans tant d'autres domaines, la situation actuelle porteuse d'une possibilité d'effondrement de piliers entiers du système tel qu'il existait en entrebâille au moins l'hypothèse.

Il s'agit de construire une multiplicité de formes désirables en lieu en place du rouleau compresseur ayant formaté la notion de film à succès.

La formule «le cinéma sans Hollywood» ne signifie pas la disparition des films américains, ni des films à grand spectacle, ou des films dits commerciaux. Le Hollywood dont il devient possible d'envisager la disparition désigne la position de domination monopolistique de la forme hollywoodienne et l'économie qui y est associée.

C'est compliqué? Assurément. Comme tout ce qui participe de l'ambition d'un «monde d'après» prenant appui sur les actuels bouleversements subis pour inventer d'autre manière de faire, et d'autres manières d'être.

Cela pourrait même, soyons fous, constituer l'horizon d'une politique culturelle, à supposer qu'une telle chose se mettrait à nouveau exister.

[1] Un récent article de Nicole Vulser dans Le Monde du 9 octobre énumérait la longue liste des autres films «gros porteurs» déprogrammés d'ici la fin de l'année, au désespoir des exploitant·es, et surtout des multiplexes, mais pas uniquement: «Disney a annoncé le report à 2021 de Black Widow, de Cate Shortland, avec Scarlett Johansson, et de West Side Story, de Steven Spielberg. Warner Bros a décalé le prochain Matrix à fin 2021 et Batman à 2022. Sans compter, chez Universal, le report de la sortie de Fast & Furious 9, de Justin Lin, reporté à avril 2021, ou, chez Sony Pictures, celui de Spider-Man. Homecoming 3, de Jon Watts, reprogrammé dans un an. Paramount a aussi décalé au 14 juillet 2021 Top Gun. Maverick, de Joseph Kosinski, avec Tom Cruise dans le rôle-titre. Il ne reste désormais plus qu'un seul très gros film de Warner Bros, Wonder Woman 1984, de Patty Jenkins, encore calé avant la fin de l'année, le 30 décembre.»

[2] Les chiffres exacts ne sont guère accessibles mais par exemple, le coût du nouveau James Bond (un des films les plus chers) est estimé par le journal des professionnels américain, Variety, à 300 millions de dollars en production et à 200 millions de dollars en promotion).

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