Monde

Katyn, dernière destination du président polonais Lech Kaczynski

Anne Applebaum, mis à jour le 10.04.2010 à 10 h 36

Il s'y rendait pour rendre hommage aux officiers polonais tués par Staline en 1940.

L'avion dans lequel se trouvait le président polonais Lech Kaczynski s'est écrasé, samedi 10 avril, à l'approche de l'aéroport de Smolensk, dans l'ouest de la Russie, selon un responsable polonais sur place. L'agence de presse russe Itar-Tass, qui cite le ministère russe des Situations d'urgence, fait état de 87 morts. Lech Kaczynski se rendait dans le cimetière de Katyn pour rendre hommage aux milliers d'officiers polonais qui y ont été massacrés en 1940 par l'armée soviétique. Cet article revient sur le récent changement de politique de Poutine vis-à-vis de la mémoire de ce massacre.

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A une époque dominée par le commerce et les échanges, il n'est pas rare que des pays qui, autrefois, se seraient fait la guerre, s'opposent en utilisant d'autres moyens. C'est, par exemple, le rôle du débat sur l'immigration dans les relations entre le Mexique et les Etats-Unis. Pendant un temps, le différend commercial au sujet du bois d'œuvre (véridique) a rempli cette fonction dans les relations  américano-canadiennes: il était question de différence de conception du rôle du gouvernement dans l'industrie, de la sensibilité du Canada face à la puissance économique des Etats-Unis, et de tout un tas d'autres choses, que l'on ne peut connaître que si l'on se penche sur la question.

En Europe centrale, la discussion actuelle autour du massacre de Katyn, dont le souvenir continue d'influencer les relations entre la Pologne et la Russie, est une parfaite illustration de ce phénomène. Il s'agit d'un événement qui s'est déroulé il y a 70 ans exactement: le meurtre par l'Union soviétique de quelque 20.000 officiers polonais au printemps 1940. Ces officiers avaient été capturés par l'Armée rouge qui avait envahi l'est de la Pologne en 1939, juste après l'invasion de l'ouest du pays par l'Allemagne nazie. Ils furent massacrés par les membres de la police secrète soviétique sur ordre direct de Staline.

En 1990, Gorbatchev reconnaît le massacre

Plus tard, Staline changerait de camp, rejoindrait les Alliés contre Hitler, et rejetterait sur les Allemands la responsabilité du meurtre de ces officiers. Ce mensonge a fait partie intégrante de la version officielle de l'histoire communiste soviétique et polonaise jusqu'à la chute du communisme et l'effondrement de l'Union soviétique. En 1990, Mikhaïl Gorbatchev, le dernier dirigeant soviétique communiste, reconnut la responsabilité de l'URSS dans le massacre, et en 1991, le premier président russe, Boris Eltsine, en publia les archives.

Soixante-dix ans, c'est long: les petits-enfants des officiers morts à Katyn sont aujourd'hui d'âge mûr ou âgés. Pourtant, le mois dernier, un magazine russe a intenté des poursuites contre un magazine polonais pour «extrémisme» et «sentiments anti-russes», parce qu'entre autres choses, il avait publié des articles historiquement exacts sur Katyn. Il y a quelques années, un archiviste russe m'a raconté que des députés russes lui avaient demandé de travailler sur ce sujet: ils voulait qu'il prouve que c'était les Allemands qui avaient commis ce crime, et que le président Eltsine avait forgé de toutes pièces des documents historiques afin de s'attirer les faveurs de l'Occident.

En fait, le «déni de Katyn» est devenu, pour certains politiciens et journalistes russes, un moyen d'exprimer la colère suscitée par l'adoption inconditionnelle des institutions et de la démocratie occidentales — et c'est bien ainsi que les Polonais le voient. En 2007, un journal russe, propriété de l'Etat, a publié une méchante critique de Katyn, le film d'Andrzej Wajda, incitant les cinémas russes à refuser de le projeter. A tort ou à raison, les Polonais ont interprété cette décision comme une preuve que la Russie entretient encore des desseins impérialistes à l'égard de ses voisins. En d'autres termes, il ne s'agit pas d'une querelle sur l'histoire, mais sur la politique contemporaine sous couvert d'un débat historique.

Participation inédite aux cérémonies

Tout cela explique pourquoi la décision de la télévision d'Etat de diffuser ce film vendredi dernier est si surprenante. Chacun sait que Katyn n'aurait pas pu être projeté sans l'accord personnel du Premier ministre russe Vladimir Poutine. Et personne n'ignore que le moment choisi n'avait rien d'anodin: le 7 avril, Poutine devait assister aux cérémonies de commémoration du 70e anniversaire du massacre dans la forêt de Katyn, en compagnie de son homologue polonais.

Il est le premier dirigeant russe à participer à un tel événement, et c'est la première fois qu'une telle cérémonie bénéficie d'une quelconque participation de l'Etat russe. Ensuite, les deux Premiers ministres devaient se réunir avec le merveilleusement nommé «comité russo-polonais des questions difficiles» pour discuter des archives, des monuments et de l'histoire en général.

Pourquoi cet événement a-t-il lieu aujourd'hui? Poutine n'avait encore manifesté aucune envie de s'attarder sur les atrocités soviétiques — au contraire, sa politique officielle avait plutôt tendance à les minimiser. Son gouvernement a financé des manuels d'histoire qualifiant Staline de «dirigeant soviétique le plus brillant de tous» et c'est lui qui a réintroduit les drapeaux et les chants soviétiques dans la vie publique russe.

Les arrières-pensées de Poutine

Il a aussi beaucoup à faire en ce moment. Il ne fait aucun doute que les attentats terroristes à Moscou la semaine dernière, les problèmes économiques de la Russie et les grondements de protestation populaire qui se font entendre dans le pays priment la commémoration d'un crime commis il y a sept décennies — à moins, bien sûr, que l'accumulation de ces difficultés n'explique justement ce changement de fusil d'épaule.

Il se peut que Poutine, chargé de problèmes bien plus difficiles à résoudre, se soit lassé de cette vieille querelle. Peut-être attend-il quelque chose du gouvernement polonais — des concessions pétrolières et gazières. Ou peut-être, qui sait, l'élite russe a-t-elle enfin compris que son pays ne pourra pas se moderniser si les citoyens russes conservent une mentalité stalinienne et une interprétation stalinienne de l'histoire. Si c'est le cas, alors ce sera le premier d'une longue série de fantômes de ce genre qu'il faudra exorciser. Mais peut-être, qui sait, une politique étrangère russe différente pourra-t-elle naître alors.

Anne Applebaum

Traduit par Bérengère Viennot

Photo: Varsovie en 2007, monument en hommage aux officiers polonais massacrés à Katyn. REUTERS/Peter Andrews
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