Katyn, dernière destination du président polonais Lech Kaczynski
Il s'y rendait pour rendre hommage aux officiers polonais tués par Staline en 1940.
- -
L'avion dans lequel se trouvait le président polonais Lech Kaczynski s'est écrasé, samedi 10 avril, à l'approche de l'aéroport de Smolensk, dans l'ouest de la Russie, selon un responsable polonais sur place. L'agence de presse russe Itar-Tass, qui cite le ministère russe des Situations d'urgence, fait état de 87 morts. Lech Kaczynski se rendait dans le cimetière de Katyn pour rendre hommage aux milliers d'officiers polonais qui y ont été massacrés en 1940 par l'armée soviétique. Cet article revient sur le récent changement de politique de Poutine vis-à-vis de la mémoire de ce massacre.
***
A une époque dominée par le commerce et les échanges, il n'est pas rare que des pays qui, autrefois, se seraient fait la guerre, s'opposent en utilisant d'autres moyens. C'est, par exemple, le rôle du débat sur l'immigration dans les relations entre le Mexique et les Etats-Unis. Pendant un temps, le différend commercial au sujet du bois d'œuvre (véridique) a rempli cette fonction dans les relations américano-canadiennes: il était question de différence de conception du rôle du gouvernement dans l'industrie, de la sensibilité du Canada face à la puissance économique des Etats-Unis, et de tout un tas d'autres choses, que l'on ne peut connaître que si l'on se penche sur la question.
En Europe centrale, la discussion actuelle autour du massacre de Katyn, dont le souvenir continue d'influencer les relations entre la Pologne et la Russie, est une parfaite illustration de ce phénomène. Il s'agit d'un événement qui s'est déroulé il y a 70 ans exactement: le meurtre par l'Union soviétique de quelque 20.000 officiers polonais au printemps 1940. Ces officiers avaient été capturés par l'Armée rouge qui avait envahi l'est de la Pologne en 1939, juste après l'invasion de l'ouest du pays par l'Allemagne nazie. Ils furent massacrés par les membres de la police secrète soviétique sur ordre direct de Staline.
En 1990, Gorbatchev reconnaît le massacre
Plus tard, Staline changerait de camp, rejoindrait les Alliés contre Hitler, et rejetterait sur les Allemands la responsabilité du meurtre de ces officiers. Ce mensonge a fait partie intégrante de la version officielle de l'histoire communiste soviétique et polonaise jusqu'à la chute du communisme et l'effondrement de l'Union soviétique. En 1990, Mikhaïl Gorbatchev, le dernier dirigeant soviétique communiste, reconnut la responsabilité de l'URSS dans le massacre, et en 1991, le premier président russe, Boris Eltsine, en publia les archives.
Soixante-dix ans, c'est long: les petits-enfants des officiers morts à Katyn sont aujourd'hui d'âge mûr ou âgés. Pourtant, le mois dernier, un magazine russe a intenté des poursuites contre un magazine polonais pour «extrémisme» et «sentiments anti-russes», parce qu'entre autres choses, il avait publié des articles historiquement exacts sur Katyn. Il y a quelques années, un archiviste russe m'a raconté que des députés russes lui avaient demandé de travailler sur ce sujet: ils voulait qu'il prouve que c'était les Allemands qui avaient commis ce crime, et que le président Eltsine avait forgé de toutes pièces des documents historiques afin de s'attirer les faveurs de l'Occident.
En fait, le «déni de Katyn» est devenu, pour certains politiciens et journalistes russes, un moyen d'exprimer la colère suscitée par l'adoption inconditionnelle des institutions et de la démocratie occidentales — et c'est bien ainsi que les Polonais le voient. En 2007, un journal russe, propriété de l'Etat, a publié une méchante critique de Katyn, le film d'Andrzej Wajda, incitant les cinémas russes à refuser de le projeter. A tort ou à raison, les Polonais ont interprété cette décision comme une preuve que la Russie entretient encore des desseins impérialistes à l'égard de ses voisins. En d'autres termes, il ne s'agit pas d'une querelle sur l'histoire, mais sur la politique contemporaine sous couvert d'un débat historique.
Participation inédite aux cérémonies
Tout cela explique pourquoi la décision de la télévision d'Etat de diffuser ce film vendredi dernier est si surprenante. Chacun sait que Katyn n'aurait pas pu être projeté sans l'accord personnel du Premier ministre russe Vladimir Poutine. Et personne n'ignore que le moment choisi n'avait rien d'anodin: le 7 avril, Poutine devait assister aux cérémonies de commémoration du 70e anniversaire du massacre dans la forêt de Katyn, en compagnie de son homologue polonais.
Il est le premier dirigeant russe à participer à un tel événement, et c'est la première fois qu'une telle cérémonie bénéficie d'une quelconque participation de l'Etat russe. Ensuite, les deux Premiers ministres devaient se réunir avec le merveilleusement nommé «comité russo-polonais des questions difficiles» pour discuter des archives, des monuments et de l'histoire en général.
Pourquoi cet événement a-t-il lieu aujourd'hui? Poutine n'avait encore manifesté aucune envie de s'attarder sur les atrocités soviétiques — au contraire, sa politique officielle avait plutôt tendance à les minimiser. Son gouvernement a financé des manuels d'histoire qualifiant Staline de «dirigeant soviétique le plus brillant de tous» et c'est lui qui a réintroduit les drapeaux et les chants soviétiques dans la vie publique russe.
Les arrières-pensées de Poutine
Il a aussi beaucoup à faire en ce moment. Il ne fait aucun doute que les attentats terroristes à Moscou la semaine dernière, les problèmes économiques de la Russie et les grondements de protestation populaire qui se font entendre dans le pays priment la commémoration d'un crime commis il y a sept décennies — à moins, bien sûr, que l'accumulation de ces difficultés n'explique justement ce changement de fusil d'épaule.
Il se peut que Poutine, chargé de problèmes bien plus difficiles à résoudre, se soit lassé de cette vieille querelle. Peut-être attend-il quelque chose du gouvernement polonais — des concessions pétrolières et gazières. Ou peut-être, qui sait, l'élite russe a-t-elle enfin compris que son pays ne pourra pas se moderniser si les citoyens russes conservent une mentalité stalinienne et une interprétation stalinienne de l'histoire. Si c'est le cas, alors ce sera le premier d'une longue série de fantômes de ce genre qu'il faudra exorciser. Mais peut-être, qui sait, une politique étrangère russe différente pourra-t-elle naître alors.
Anne Applebaum
Traduit par Bérengère Viennot
Photo: Varsovie en 2007, monument en hommage aux officiers polonais massacrés à Katyn. REUTERS/Peter AndrewsMis à jour le 10/04/2010 à 10h36













































Cet article démontre, s'il en était besoin, ce que Harold expliquait par ailleurs. Les politiques élaborent des stratégies pour tirer un parti politique d'événements de ce genre.
Cependant au bout de soixante-dix ans, il semble qu'il soit plus que temps que les politiques s'effacent pour laisser la place aux historiens qui seuls sont formés pour aborder l'étude de ces drames (Shoah, génocide Arménien, Katyn, etc) avec des méthodes scientifiques qui incluent évidemment la confrontation des résultats des recherches.
Pour finir, il convient de signaler que les Russes n'ont pas seulement tué 20 000 officiers polonais mais encore la plupart de ce que la Pologne comptait de médecins, professeurs, avocats, etc, pour qu'une fois toutes ses structures éradiquées l'annexion de la Pologne soit plus aisée.
...et que dire des barges remplies de Polonais à ras bord et plus encore coulées dans les glaces de la mer Baltique
Trois ans d'attente...
Katyn*, le film d'Andrzej Wajda réalisé en 2007, arrive en France dans sa version DVD après une sortie plutôt confidentielle dans trois salles parisiennes et quelques villes de province en 2009.
________________________
Crime, mensonge et oubli
En avril 1940, 21957 prisonniers de guerre polonais furent exécutés par les services spéciaux du NKVD (police politique secrète du parti communiste de l'URSS) dont plus de 4000 dans la forêt de Katyn ; tous officiers, en majorité réservistes, tous appartiennent à l'intelligentsia polonaise - élites politique, économique et culturelle.
Décision prise par le Politburo qui avait alors pour membres : Staline, Molotov, Beria, Kaganovitch,Vorochilov, Kalinine et Mikoïan après le partage de la Pologne avec l'Allemagne en 1939, et alors que les Allemands construisait, de leur côté, le camp de concentration d'Auschwitz qui n'était pas encore destiné à l'extermination des juifs mais aux officiers polonais faits prisonniers.
A l'initiative de Khrouchtchev, on déporta tous les membres de leur famille dans le Kazakhstan pour 10 ans, adultes et enfants.
Le seul crime de tous ces officiers : aspirer à la renaissance d'une Pologne indépendante ; patriotes polonais soupçonnés, une fois libérés, de vouloir prendre une part active à la lutte contre la prise de contrôle de la Pologne par l'URSS et sa politique impérialiste ; ce même patriotisme qui infligea une défaite humiliante à l'armée communiste en 1920 lors de la première tentative d'annexion de la Pologne par la nouvelle URSS.
***
Terreur et idéologie : fin du droit, de la responsabilité et de la culpabilité individuelles. Nettoyage ethnique chez Hitler contre nettoyage de classe chez Staline...
Pendant plus de quarante ans les Soviétiques réussiront à camoufler ce crime à leur population et à celle de l'Europe de l'Est et à en accuser les nazis. Il faudra attendre les années 80 pour que l'URSS reconnaissance son entière responsabilité*
(Edition originale 1998 - ré-édition actualisée en 2007)
* Responsabilité : inutile de préciser que la Grande Bretagne et les Etats-Unis connaissaient la culpabilité de l'URSS depuis 1942 et nous tous aussi, en Europe de l'Ouest.
______________
On estime à plus de 400 000 le nombre des victimes (déportation, emprisonnement ou assassinat) de l'occupation russe de la Pologne durant la seule période de la seconde guerre mondiale : 400 000 sur une population de 12 millions.
Le jeudi 29 avril 2010 à 20h30, L'Institut Lumière de Lyon, en participation avec le Consulat général de Pologne, présentera le film KATYN en présence de l'auteur.