Monde / Économie

Entre Biden et Trump, pour qui l'Europe devrait-elle voter?

Temps de lecture : 11 min

Si la population européenne devait choisir le président des États-Unis, il est probable que la majorité voterait Biden uniquement pour éliminer Trump. Mais il y a d'autres raisons à considérer.

Donald Trump et Joe Biden lors du premier débat présidentiel, le 29 septembre 2020 à Cleveland (Ohio). | Jim Watson, Saul Loeb / AFP
Donald Trump et Joe Biden lors du premier débat présidentiel, le 29 septembre 2020 à Cleveland (Ohio). | Jim Watson, Saul Loeb / AFP

Vues d'Europe, les élections américaines paraissent de plus en plus déconcertantes. En 2016, la préférence allait à Hillary Clinton, sans enthousiasme, parce qu'il semblait important de barrer la route à un Donald Trump grossier et inculte dont on se demandait comment il avait pu obtenir l'investiture républicaine.

Cette année, les Républicain·es n'ont pu éviter d'investir le président sortant et, face à lui, les Démocrates n'ont pas trouvé mieux que de se ranger derrière un fade Joe Biden de 77 ans qui court après le poste depuis 1988. La classe politique américaine n'a-t-elle pas d'autres personnalités d'envergure d'un côté comme de l'autre?

Le grand succès de Trump: l'économie

Comme en 2016, la préférence de notre côté de l'Atlantique semble aller majoritairement à Joe Biden parce que le danger majeur semble être un second mandat de Donald Trump. De fait, les doutes que l'on pouvait avoir sur la capacité de ce dernier à occuper la fonction de président de la première puissance mondiale se sont avérés parfaitement justifiés. En apparence, il semble avoir réussi sur un point: l'économie.

Jusqu'à ce printemps, il pouvait espérer être reconduit à son poste grâce à son bilan, avec un taux de chômage fermement ancré en dessous de 4% de la population active. Ainsi que le soulignait l'OCDE, «en 2019, l'expansion économique et la succession ininterrompue de gains mensuels d'emplois sont devenues les plus longues que le pays ait connues [...]. La vigueur du marché du travail a progressivement incité ceux qui se trouvaient en marge de ce marché à s'y insérer. Ces gains d'emplois conséquents et l'augmentation progressive des salaires réels ont contribué à rehausser les revenus des ménages, mettant fin à la tendance antérieure à la stagnation du revenu réel médian.» Depuis plus de vingt ans, il semblait que la croissance ne profitait qu'aux plus riches; là, même les bas salaires progressaient.

Ce succès doit pourtant être relativisé. La baisse de l'impôt sur les sociétés et sur les revenus les plus élevés a peut-être eu un effet bénéfique sur la croissance, mais elle n'explique pas tout: la politique monétaire accommodante menée par la Réserve fédérale, pourtant constamment critiquée par Donald Trump, a aussi joué un rôle considérable. Et cette politique fiscale a eu des effets secondaires non négligeables: la hausse du déficit budgétaire et l'accroissement des inégalités. La pandémie est venue casser brutalement un mouvement qui, de toute façon, commençait à s'essouffler.

Avec la Chine, des résultats peu probants

Sur pratiquement tous les autres points, ce mandat a été une catastrophe. On pourrait mettre au crédit de Donald Trump la façon dont il s'est attaqué à la Chine, dont la volonté de puissance commence à inquiéter au-delà du cercle de ses voisins les plus proches. Mais la façon dont il s'y est pris est totalement inopérante. Il a d'abord commencé, à peine installé à la Maison-Blanche, par désengager les États-Unis de l'accord de partenariat transpacifique voulu et signé par Barack Obama, qui visait à intégrer les économies de la zone Asie Pacifique et l'Amérique du Nord afin de les unir face à la Chine. Cet accord est entré en vigueur sans les États-Unis, ce qui lui enlève une grande partie de son intérêt.

D'une façon générale, Donald Trump n'a jamais pensé en termes d'alliances et de coordination internationale, alors que la Chine a une diplomatie économique très active; elle sait créer des liens avec les pays dont elle pense avoir besoin pour diverses raisons (accès aux matières premières, main-d'œuvre, compétences techniques ou débouchés commerciaux) et jouer des rivalités entre eux.

Le mépris de Trump pour les organisations internationales et les traités signés par ses prédécesseurs est dommageable pour tout le monde.
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En dépit d'annonces fracassantes qui ont eu pour principal effet de jeter le trouble dans l'économie mondiale, les résultats obtenus ne sont guère probants et l'accord provisoire signé en début d'année avec Pékin ne résout rien. La seule vertu de cette politique aura peut-être été de désinhiber l'Europe et de l'encourager à être elle aussi plus ferme envers la Chine. Mais la pandémie, en mettant en relief notre dépendance envers ce pays, a joué sur ce point un rôle plus important encore.

Le 15 septembre dernier, l'Organisation mondiale du commerce a donné tort aux États-Unis et estimé que les hausses de droits de douane appliquées aux produits en provenance de Chine n'étaient pas justifiées. Cette décision ne peut que renforcer le mépris de Donald Trump pour les organisations internationales et les traités signés par ses prédécesseurs –en particulier Barack Obama. C'est évidemment dommageable pour tout le monde quand il s'agit d'organiser le commerce international.

Ça l'est encore plus quand il s'agit de l'accord de Paris, que Donald Trump a dénoncé alors que les évolutions du climat confirment les craintes des scientifiques et que chaque année perdue aggrave les problèmes à venir.

Candidat sans programme

Que ferait Donald Trump s'il était réélu? Nous ne le savons pas et on peut craindre qu'il ne le sache pas non plus. Il n'a pas de programme et le Parti républicain n'a pas jugé utile d'actualiser le sien. Le seul texte publié par le président-candidat tient en une cinquantaine d'objectifs plus ou moins précis sans aucune indication sur la façon de les atteindre, et les détails annoncés se font toujours attendre.

Comment Trump II ferait-il pour créer dix millions d'emplois en dix mois et un million de petites entreprises? Le mystère demeure à trois semaines de l'élection. Le président est trop occupé à faire son propre panégyrique de rescapé du Covid-19, à parler d'ordre et de sécurité et à dégoiser sur «Joe l'endormi».

Bref, rien ne permet d'envisager avec sérénité son éventuelle reconduction dans ses fonctions et manifestement, son action passée le prouve, la population américaine ne serait pas la seule à souffrir d'un second mandat de «Donald le clown» –pour employer le sympathique sobriquet dont son adversaire l'a affublé au cours de leur premier débat. Il reste à savoir si, pour nous, l'élection de Joe Biden pourrait être un événement réellement positif, au-delà du soulagement que l'on pourrait éprouver à voir partir un individu franchement détestable.

La fiscalité au cœur du débat

Un premier élément plaide en faveur du candidat démocrate: il a un programme, que l'on peut consulter sur son site de campagne! Les points essentiels en matière économique concernent la fiscalité: Joe Biden veut augmenter les impôts pour se donner les moyens de financer les actions qu'il veut entreprendre et réduire les inégalités sociales.

Donald Trump avait abaissé le taux de l'impôt fédéral sur les sociétés de 35% à 21%, il veut le remonter à 28%. Donald Trump avait réduit le taux d'imposition de la tranche la plus élevée (à partir de 400.000 dollars de revenus annuels pour une personne seule) de 39,6% à 37%, il veut la ramener de nouveau à 39,6% et imposer les revenus financiers de ceux qui gagnent plus d'un million de dollars au même niveau que leurs revenus salariaux au lieu d'un taux forfaitaire de 23,8%.

L'accusation de gauchisme est d'autant plus ridicule que Joe Biden a été au Sénat l'élu du Delaware, État réputé pour être un paradis fiscal.

On peut observer que ces projets de hausse sont loin de marquer un tournant vers le socialisme, comme l'affirme Donald Trump, puisqu'il s'agit en fait simplement de revenir vers la situation antérieure. Et on ne peut accuser Joe Biden d'être sous la coupe de l'aile gauche de son parti: les programmes développés par d'autres candidat·es à l'investiture démocrate, Bernie Sanders et Elizabeth Warren notamment, étaient beaucoup plus radicaux. Cet été, les discussions que le candidat investi a eues avec ses rivaux malheureux ont pu laisser présager un durcissement de son programme pour attirer à lui les votant·es les plus marqué·es à gauche; en fait, le curseur n'a pas été beaucoup déplacé.

L'accusation de gauchisme est d'autant plus ridicule en ce qui concerne Joe Biden que, de 1973 à 2009, il a été au Sénat l'élu du Delaware, État réputé pour être un paradis fiscal, et que cela ne l'a jamais vraiment gêné. Petit rappel: au moment de la campagne de 2016, des journalistes avaient pu établir qu'Hillary Clinton et Donald Trump avaient au moins un point commun: des sociétés enregistrées à la même adresse à Wilmington, dans le Delaware...

Signal positif

Évidemment, ce programme fiscal concerne, pour l'essentiel, la seule population américaine. Mais il ne serait pas indifférent pour le reste du monde que la première puissance impose davantage les plus hauts revenus et les entreprises: à un moment où les États doivent mobiliser des moyens financiers élevés pour faire face à d'énormes besoins en matière de santé, d'éducation, de transition énergétique, etc., il est important que soit donné un coup d'arrêt à la course au moins-disant fiscal.

Partout, on voit les déficits budgétaires se creuser en raison des efforts déployés afin de limiter l'impact négatif des mesures prises pour enrayer la pandémie de Covid-19. À l'évidence, il faut savoir accepter momentanément ces déficits, mais il est clair que les États ne peuvent continuer sur la voie d'une baisse des impôts pour ceux, particuliers ou entreprises, qui pourraient le plus contribuer à l'effort collectif.

Par rapport à Trump, qui n'a pas arrêté d'assouplir les règles de protection de l'environnement, le changement de cap serait très net.

De même, Joe Biden envoie un signal très positif en s'engageant à faire revenir les États-Unis dans l'accord de Paris et à militer au niveau international pour que chaque État relève ses objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Et il prévient: «Nous ne pouvons plus séparer notre politique commerciale de nos objectifs climatiques.» Comme l'Europe, il veut que son pays vise la neutralité carbone à l'horizon 2050 et souhaite que cet objectif soit atteint en ce qui concerne la production d'électricité dès 2035.

Pour cela, il propose d'investir 2.000 milliards de dollars au cours de son mandat. Certes, son Green New Deal peut paraître moins tonique que le projet radical de la représentante démocrate Alexandria Ocasio-Cortez: il évite soigneusement de parler de taxe carbone et refuse d'interdire l'extraction du gaz de schiste par fracturation hydraulique. Mais, par rapport à l'administration Trump, qui n'a pas arrêté d'assouplir les règles de protection de l'environnement –les dernières mesures en ce sens datent de la mi-août, en pleine campagne électorale–, le changement de cap serait très net.

Les spécialistes de politique étrangère sont d'accord sur un point: la tendance des États-Unis à se replier sur eux-mêmes, déjà amorcée sous la présidence Obama, ne devrait pas être remise en cause et, à sa façon, Joe Biden défend lui aussi une «America great again». Il ne serait pas forcément un partenaire très commode et défendrait fermement les intérêts des entreprises américaines. Mais mieux vaut un interlocuteur coriace qui sait ce qu'il veut et où il va, qu'un président imprévisible ne respectant ni ses partenaires ni les règles du jeu et changeant de position au gré de ses humeurs.

Wall Street s'impatiente

Ce dernier trait de caractère pourrait d'ailleurs coûter à Donald Trump sa réélection si l'on en juge par la réaction des milieux financiers. En 2016, Wall Street manifestait une nette préférence pour Hillary Clinton, ce qui permettait au milliardaire Trump de dénoncer celle-ci comme la candidate de l'establishment. Pourtant, le ralliement à ce dernier a été rapide: il n'a demandé que quelques heures. Le 9 novembre, jour de l'annonce de sa victoire, certains pronostiquaient une chute de la bourse, ce fut une envolée. C'était le début d'un rally boursier qui a mené les indices américains de record en record jusqu'à cette année. Qu'importe l'homme, ses baisses d'impôts sont appréciées.

Les projets fiscaux de Joe Biden, a priori, jouent contre lui. Mais Wall Street pourrait accueillir favorablement sa victoire, car le comportement de Donald Trump actuellement l'inquiète profondément. Le sujet qui fâche? L'adoption par le Congrès d'un nouveau plan de soutien à l'économie que pratiquement tout le monde estime nécessaire. Il y avait cet été un désaccord sur le montant de ce plan: les Démocrates souhaitaient 2.000 milliards de dollars, les Républicain·es souhaitaient en rester à 1.000 milliards. Puis un accord a paru pouvoir se faire aux alentours de 1.500 milliards, avec la bénédiction de Trump. Mais ces derniers jours, le président a multiplié les déclarations contradictoires.

À sa sortie de l'hôpital, il semble avoir réalisé qu'il était mal placé dans les sondages et qu'il risquait une défaite. Accepter le vote d'un plan de soutien à l'économie lui a paru une mauvaise idée: ce plan pourrait être mis au crédit des Démocrates. Le 6 octobre, par un de ses tweets dont il a le secret, il demande aux Républicain·es de rompre les négociations.

Puis il comprend que toutes les personnes qui ont perdu leur emploi et comptent sur les aides de l'État fédéral ne lui pardonneraient pas un brutal arrêt de ces aides faute d'un accord. Dès le 7, il fait savoir qu'il est prêt à signer:

Cependant, son accord semble limité à une aide aux compagnies aériennes, aux personnes et aux PME; ce ne serait plus un plan global. Le 8, il accorde à Fox News une longue interview encore moins structurée que celles qu'il donne habituellement et, le lendemain, Nancy Pelosi, présidente de la Chambre des représentants, demande la formation d'une commission chargée d'enquêter sur sa capacité à diriger les États-Unis.

On peut deviner comment Trump a accueilli cette annonce... Il a toutefois proposé un plan à 1.800 milliards de dollars, qui a été à la fois refusé par les Démocrates et les Républicain·es, puis le dimanche 11 un plan limité aux aides aux PME. Que veut-il réellement et le camp démocrate, qui se sent le vent en poupe, a-t-il vraiment envie de parvenir à un accord avant les élections?

Biden aurait besoin d'une victoire claire et nette

Dans un tel climat, il est très difficile de formuler un pronostic. Un proche de la Maison-Blanche laisse entendre que tout est encore possible, la bourse monte; cette perspective semble s'éloigner, elle baisse. Convaincu qu'une action forte des pouvoirs publics est nécessaire pour relancer la machine, le milieu de la finance semble prêt à fêter Joe Biden s'il obtient un succès net et indiscutable et si les Démocrates obtiennent au Congrès, particulièrement au Sénat où tout se jouera, une majorité leur permettant de mettre leur programme en œuvre.

Les questions qui se posent actuellement à Wall Street semblent correspondre assez bien au sentiment d'une partie importante de la population: pourquoi pas Joe Biden, si on a une ligne politique claire et un soutien rapide à l'économie?

Depuis la surprise de 2016, on sait qu'il faut se méfier des sondages, mais une victoire de Joe Biden et des Démocrates paraît très probable. La grande question est de savoir si cette victoire peut être suffisamment nette pour ne pas être suivie par une période de contestation, de confusion et de paralysie du pouvoir. La population du pays ne serait pas la seule à y gagner. Ce serait une bonne nouvelle pour le reste du monde –sauf peut-être pour les dirigeants chinois, qui ont tout intérêt à avoir leur grande rivale présidée pour quatre ans encore par un homme sans aucune vision à long terme et aucune intelligence réelle de la situation.

Retrouvez l'actualité de la campagne présidentielle américaine chaque mercredi soir dans Trump 2020, le podcast d'analyse et de décryptage de Slate.fr en collaboration avec l'Ifri et TTSO.

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