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En Algérie, les féminicides relancent le débat sur la peine de mort

Temps de lecture : 5 min

Le meurtre sordide de Chaïma, une jeune femme de 19 ans, a secoué le pays, qui observe un moratoire sur la peine capitale depuis 1993.

Une manifestation en hommage à Chaïma et contre les violences faites aux femmes, à Alger, le 8 octobre. | Ryad Kramdi / AFP
Une manifestation en hommage à Chaïma et contre les violences faites aux femmes, à Alger, le 8 octobre. | Ryad Kramdi / AFP

À Alger (Algérie).

«Je vis dans un pays où quand une femme est battue on demande d'abord ce qu'elle a bien pu faire; où quand une fille est harcelée on pointe du doigt ce qu'elle portait pour plaire», se désole Taous Ait Mesghat, militante et médecin, sur les réseaux sociaux après le meurtre de Chaïma.

Le corps de la jeune femme a été retrouvé, vendredi 2 octobre, dans une station-service désaffectée de Thénia, à une quarantaine de kilomètres à l'est de la capitale, Alger. Elle a été violée, battue puis brûlée par un homme, une connaissance de son âge, qui a avoué son crime. Il avait déjà agressé Chaïma quelques années auparavant et avait fait l'objet d'une plainte. «Il voulait se marier avec elle et je ne l'ai pas accepté», affirme en pleurs la mère de la victime qui réclame désormais l'application du Qissas, loi du talion, qui relève du droit musulman. Une demande qui a trouvé beaucoup d'échos favorables chez les internautes algérien·nes.

«Dans l'opinion publique quand on parle de Qissas, ça veut dire appliquer la peine de mort. Mais ce n'est pas parce qu'au nom de la religion on peut la légitimer qu'on peut l'appliquer aujourd'hui. Les arguments qui sont favorables à l'abrogation de la peine de mort montrent plus que jamais que c'est une peine injuste», explique Belkacem Benzenine, chercheur permanent au Centre de recherche en anthropologie sociale et culturelle (Crasc).

Il s'est longuement penché sur la question dans un article publié en 2018 par la revue L'Année du Maghreb et intitulé «La panique morale au cœur du débat sur la peine de mort en Algérie». Il y évoque notamment le rôle des médias qui adoptent «une posture de juges et partie» et des politiques qui font «de l'application des condamnations à mort contre ceux qui attentent à l'intégrité physique ou à la vie des enfants et aux barons de la drogue un argument de campagne électorale».

Le chercheur précise: «Je dis que le gouvernement doit créer un débat serein. Ce n'est pas à l'opinion publique de décider de ce qu'il y a à faire devant une telle situation. Il y a une justice, des psychologues qui doivent intervenir, des juristes et des spécialistes des droits de l'Homme. L'Algérie est liée par des conventions internationales, tout ça doit être pris en compte.»

«Un désir de vengeance»

En Algérie, la peine capitale n'est pas abolie mais elle n'est plus appliquée depuis septembre 1993, date à laquelle les autorités ont imposé un moratoire sur la question. Récemment, le président algérien, Abdelmadjid Tebboune, a demandé «l'application de peines maximales à l'encontre des personnes jugées pour les crimes d'enlèvement d'enfants». Le ministre de la Justice, Belkacem Zeghmati, s'est aussi emparé du sujet après plusieurs kidnappings d'enfants et a déclaré à la télévision publique, le 12 octobre, qu'un nouveau projet de loi prévoit notamment la perpétuité ou la peine de mort contre les auteurs de ces crimes.

Nous avons rencontré Hassina Oussedik, directrice d'Amnesty International Algérie, en marge d'une manifestation en hommage à Chaïma et contre les violences faites aux femmes, le 8 octobre, à Alger. Pour elle, «il y a un désir de vengeance et de réparation et on pense que la peine de mort va tout régler, c'est un sentiment humain que je respecte, mais l'État ne doit pas prendre une décision parce qu'il y a un émotionnel très fort».

La directrice reste ferme sur les positions de l'ONG: «Nous sommes opposés à la peine de mort et cela ne veut pas dire que le coupable d'un crime ne doit pas être condamné. Il faut éduquer l'opinion publique, on croit que la peine de mort réduit le taux de criminalité mais c'est faux car elle n'est pas dissuasive».

Pour Wiame Awres, militante féministe, la peine de mort est un faux débat. «Ce serait un échec de tuer juste pour ne plus voir cet assassin sans remise en question de la société, sans étudier comment cette société contribue elle-même à la violence. Le débat sur la peine de mort nous éloigne des réelles questions concernant les violences faites aux femmes. Pourquoi on ne revendique pas de la même manière l'amélioration des lois, l'augmentation des centres d'hébergement pour les femmes, l'amélioration de la situation économique des femmes pour qu'elles soient indépendantes financièrement?», interroge la militante.

Des questions sur les décisions de justice

Pour mettre un visage sur les victimes, Wiame et son amie Narimene Mouaci Bahri, ont lancé Feminicides-dz, un site internet qui recense et permet de déclarer un féminicide. «Nous voulons humaniser ces femmes afin qu'elles ne deviennent pas des faits divers oubliés. Elles avaient des vies, des métiers ou des rêves, ce sont des citoyennes qui ont été assassinées. Nous voulons aussi savoir ce qu'il en est des procès des meurtriers», explique Wiame.

L'étudiante de 27 ans, qui passe son temps libre à faire de la veille sur les médias locaux pour tracer les cas de violences faites aux femmes, se dit préoccupée par certaines décisions de justice. «Ce qui fait peur c'est qu'on remarque que dans plusieurs cas, on brandit la carte des troubles mentaux pour innocenter les assassins.» Elle cite l'affaire de la jeune Asma Bachkit, 17 ans, tuée de quinze coups de couteau en 2013. L'assassin, d'abord condamné à la perpétuité en 2017 pour homicide volontaire avec préméditation, a été acquitté deux plus tard en appel pour cause de troubles mentaux.

«Parfois, on a l'impression qu'on cherche juste à narguer la société civile et les mouvements des droits des femmes», déclarait à l'époque Fatma Boufenik, militante féministe et membre de l'association FARD (Femmes algériennes Revendiquant leurs Droits) dans un entretien accordé au quotidien algérien Liberté.

Abrogation du Code de la famille

Les militantes qui dénoncent le manque de fermeté dans l'application des lois, remettent aussi en cause la législation déjà existante. En premier lieu, le Code de la famille datant de 1984 et révisé en 2005 qui, selon les militantes, institue les inégalités entre hommes et femmes. Plusieurs articles du Code pénal sont aussi décriés, à l'image de l'article 326 qui permet à l'auteur d'un viol d'échapper aux poursuites s'il épouse sa victime, et l'article 279 qui stipule que le «meurtre, les blessures et les coups sont excusables, s'ils sont commis par l'un des époux sur son conjoint ainsi que sur le complice à l'instant où il les surprend en flagrant délit d'adultère».

«Il faut que les lois changent. On ne peut pas être dans un État qui cautionne, et où il y a une clause du pardon pour l'agresseur, s'indigne Wiame. Mais c'est un problème systémique. Si on change les lois et que la société ne change pas alors ça ne sert à rien, surtout que les lois sont appliquées majoritairement par des hommes. Il faut aussi voir comment les policiers accueillent les victimes de violences. Parfois, les femmes sont même dissuadées de porter plainte. Il y a un manque terrible de formation des policiers et des médecins.»

Pour la directrice d'Amnesty Algérie, il est urgent que les autorités mènent des campagnes d'information destinées aux femmes pour les sensibiliser sur leurs droits. «Un grand nombre d'entre elles ne savent pas qu'elles peuvent déposer plainte, bénéficier d'un soutien médical et psychologique et c'est pour ça qu'elle acceptent toutes ces violences. Même si les infrastructures sont insuffisantes, elles existent», soutient Hassina Oussedik.

Depuis le début de l'année 2020, quarante et un féminicides ont été recensés par les militantes de Feminicides-dz. Un chiffre sous-évalué, faute de statistiques officielles.

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