Culture

«A Dark, Dark Man», voyage en douce au bout de l'enfer

Temps de lecture : 3 min

Intense et rigoureux, le nouveau film d'Adilkhan Yerzhanov est une fable en forme de film noir dans un décor troublant à force d'être épuré des steppes d'Asie centrale.

Le jeune flic qui en a déjà trop vu (Daniar Alshinov, à droite) et l'innocent (Teoman Khos), victime désignée de la vilénie du monde. | Arizona Distribution
Le jeune flic qui en a déjà trop vu (Daniar Alshinov, à droite) et l'innocent (Teoman Khos), victime désignée de la vilénie du monde. | Arizona Distribution

Intrigant et féérique, le début du film percute de plein fouet par la violence du crime. L'homme jouait dans le champ infini, avec la jeune femme et l'enfant. Une autre enfant git, sanglante, sous un drap dans un hangar.

Le nouveau film d'Adilkhan Yerzhanov, A Dark, Dark Man, avance à coups de hache. C'est sa puissance, ce pourrait être sa limite. Il se déploie par brusques saccades dans les steppes horizontales à perte de vue, paysages si vides qu'ils deviennent aussi bien les pages d'une réflexion théorique.

Il s'agira d'accompagner les manipulations brutales des flics du cru et des puissants, politiciens ou gangsters, politiciens gangsters, pour faire porter la culpabilité de crimes visant des enfants sans famille à un innocent. Un idiot entièrement habité par un autre rapport au monde, joueur et amoureux.

L'Esprit des lois dans la boue

Une journaliste (Dinara Baktybaeva) venue d'ailleurs tente de lui porter secours, au nom de cet Esprit des lois que mentionne à l'image un exemplaire en russe du texte de Montesquieu, aussitôt jeté dans la boue. Les lois, ici, ce sont celles du plus fort, et point barre.

Suivant les actes, les hésitations, les choix d'un jeune flic (Daniar Alshinov) entièrement intégré au système, A Dark, Dark Man revendique son statut de parabole autour d'une société corrompue, pourrie jusqu'à la moelle par l'arrogance et l'impunité des puissants.

Représentante d'une conception des relations humaines définies par la loi, autant dire venue d'une autre planète, la journaliste (Dinara Baktybayeva) met son nez dans les affaires de la police locale. À ses risques et périls. | Arizona Distribution

Cela se passe au Kazakhstan. À chacun d'étendre comme il l'entend ce qui apparaît davantage comme un cas d'école que comme une étude circonstanciée d'une situation précise et localisée. La fable ne s'entend pas seulement pour là où elle a été tournée.

Remarquablement tournée, d'ailleurs. La splendeur épurée des espaces tels que les filme Yerzhanov et la force sensorielle du montage offrent au film une puissance que vient de loin en loin rehausser le sens du burlesque qu'on avait découvert chez ce cinéaste avec son précédent long métrage distribué en France, le brillant La Tendre indifférence du monde.

Mais on ne retrouve pas cette fois la même dynamique joueuse, sinuant entre de multiples registres, de la comédie sentimentale au polar, et du poème visuel au film d'action.

Trajectoire rectiligne et présences incarnées

Suivant une trajectoire cette fois rectiligne, A Dark, Dark Man est, comme son titre n'en fait pas mystère, un film entièrement dominé par les ténèbres –même dans la lumière, surtout dans la lumière presqu'irréelle de l'Asie centrale.

Les personnages ont beau être des ordures et des représentants d'une corruption générale, ils sont aussi des êtres de chair et de sang.

Pourtant le film ne se réduit pas à son constat d'une totale noirceur. Si la thématique est ici d'un pessimisme absolu, qu'elle concerne l'être humain ou plus spécifiquement le fonctionnement de cette partie du monde et de bien des sociétés contemporaines, à l'écran se joue davantage le constat de ce trou noir démocratique, ce diagnostic d'un archaïsme aussi brutal que communément répandu.

Des corps comme des signes sur la page blanche des étendues de la steppe, et pourtant aussi de très humaines présences. | Arizona Distribution

Plus encore qu'à la force plastique des images et à l'efficience rythmique de leur assemblage, cela tient à la présence à l'écran de protagonistes qui pourraient si aisément se transformer en figurines au service d'une fable implacable.

Mais les femmes et les hommes –surtout ces derniers tels que les filme Yerzhanov– ont beau être des ordures et des représentants d'une corruption générale, ils sont aussi des êtres de chair et de sang.

C'est évidemment vrai du personnage central, le jeune flic qui en a déjà trop vu, ce Bekzat joué par Daniar Alshinov. Mais aussi bien de ceux qui l'entourent, commissaire ripou, cacique impitoyable, sbires avec ou sans uniforme, mais sans le moindre scrupule dans tous les cas.

Ces types-là ont été enfant. Ils ont un corps et pas seulement un comportement utile au récit. On devine que certains dorment mal la nuit, sont minés par des angoisses ou des regrets, des tristesses enfouies.

On le perçoit à l'écran sans que cela ne diminue en rien le fait que ce sont des salauds. Bien au contraire. Et c'est dans la tension insoluble entre l'irrévocabilité du constat collectif et la singularité si humaine de ceux par qui l'injustice et le malheur arrivent que A Dark, Dark Man assume et dépasse à la fois le terrifiant état du monde dont il témoigne.

A Dark, Dark Man

d'Adilkhan Yerzhanov, avec Daniar Alshinov, Dinara Baktybaeva, Teoman Khos

Séances

Durée: 1h50.

Sortie le 14 octobre 2020

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