Culture

«Les Équilibristes» danse avec les abîmes

Temps de lecture : 4 min

De l'hôpital au studio de danse, le premier long métrage de Perrine Michel invente une circulation entre plusieurs situations pour approcher avec une émotion vive la présence de la mort.

Le film de Perrine Michel distille une justesse sensuelle et respectueuse, sans rien édulcorer. | Les Alchimistes via Youtube
Le film de Perrine Michel distille une justesse sensuelle et respectueuse, sans rien édulcorer. | Les Alchimistes via Youtube

Parler peut-être d'abord des intensités lumineuses. La pénombre où se met en place une scène, pour on ne sait quel spectacle. La lumière très blanche dans la salle où se réunissent médecins et infirmièr·es, luminosité renforcée par leurs blouses –et, bientôt, par la qualité de ce qui s'y dit.

À contre-jour, une jeune femme au téléphone, elle parle de sa mère qui vient d'être diagnostiquée, un cancer «agressif». La quasi-obscurité laisse toute la place à la voix, aux mots. Celle qui parle sur son portable mentionne la coïncidence troublante entre cette confrontation à la maladie et le fait qu'elle venait de commencer un film dans un service de soins palliatifs.

Bientôt on devinera que celle qui téléphone, et qui donc est aussi celle qui filme à l'hôpital, est également une des danseuses qui prennent possession de l'espace scénique pour des exercices corporels et rythmiques. Ces fragments chorégraphiques valent plus pour leur intensité immédiate, leur douceur ou leur brusquerie, qu'au sein d'un spectacle construit.

Crudité et pudeur

Bientôt se fera entendre, avec crudité et pudeur, la complexité de la relation entre celle qui parle, Perrine Michel, sa mère, les membres de sa famille, les soignant·es auxquels, ailleurs, elles ont affaire.

Bientôt se déploiera la finesse, l'attention, les doutes et parfois les joies de celles et ceux –celles, surtout– qui accompagnent des personnes en état de souffrance extrême, et souvent au bord de la mort. Ou par-dessus bord. À les écouter parler de malades que nous ne verrons pas, ces mêmes malades prennent une existence singulière, définie par quelques traits qui ne sont jamais uniquement techniques.

Des soignantes du service de soins palliatifs dans Les Équilibristes. | Les Alchimistes

Des êtres humains (les soignant·es) produisent pour les partager des représentations d'autres êtres humains (les patient·es, parfois des personnes qui leur rendent visite). De la qualité de ces représentations dépendra la justesse des réponses, réponses de soin qui comprend le médical, dont une impressionnante pharmacopée, mais pas seulement le médical. Réponses collectives, toujours.

Partageant ces récits où tableau clinique se mêle à portrait intimiste pour que soient décidés les protocoles à mettre en œuvre dans chaque cas, ces descriptions sont aussi partagées avec nous, les spectateurs et spectatrices. Et de magnifiques et parfois terribles images naissent de ces paroles, où les savoirs professionnels ont besoin de qualités d'attention et d'empathie pour prendre leur sens et obtenir les effets recherchés.

Ces paroles entre soignant·es, celles de la fille au téléphone avec sa mère ou son frère, les gestes muets mais éloquents des danseuses et du danseur emmenés par la chorégraphe Claire Heggen, sont trois modalités de faire ce qui ne se fait pas si souvent: du cinéma.

C'est à dire donner accès à de l'invisible, de l'invisible bien réel, pas du tout métaphysique, et en l'occurrence douloureux, avec des moyens sensoriels, des images et des sons.

Le bouclier de Persée

Organiser une circulation entre ces trois pôles, ces trois modalités d'expression et de travail, ces trois traductions de situations à la fois intimes et si largement communes (la maladie, la perte des repères, la douleur, la peur) prenait le risque de paraître un artifice, artifice qui aurait l'excuse de la grande difficulté de s'approcher de tels enjeux.

Mais plan à plan, séquence après séquence, le film de Perrine Michel distille au contraire la justesse sensuelle et respectueuse, la légitimité active de ses choix de composition, qui suggèrent et déplacent sans céder sur rien, ni rien édulcorer.

Perrine Michel, emportée par la danse au Théâtre du Mouvement qu'anime Claire Heggen. | Les Alchimistes

Alors, oui, Les Équilibristes est un film au centre duquel se trouve la mort. Mais si en effet celle-ci pas plus que le soleil ne peut se regarder fixement, rarement aura aussi bien été mis en place le fameux bouclier de Persée cinématographique[1], celui qui construit la possibilité d'accéder au plus brut de la noirceur grâce à ces assemblages d'images et de sons, de corps et de mots, de gestes, d'émotions et d'idées.

Il ne suffit pas de concevoir le principe d'une telle circulation. Il faut la manière de filmer chaque moment. Et c'est la beauté mystérieuse et violente des scènes de danse, la tension sincère et troublante des échanges au téléphone, la richesse en cascade de ces échanges, et parfois des silences, entre membres du personnel soignant de l'hôpital des Diaconesses où se situe le service des soins palliatifs.

Ces lieux-là de l'hôpital ont pour raison d'être non seulement de tenter de combattre les douleurs les plus extrêmes, mais de faire de chaque instant d'une existence qui bientôt peut-être va s'éteindre, des moments de dignité et de vie au sens le plus intense du terme. Et c'est aussi, à sa façon, ce que fait le film.

Avec une sensibilité précise, d'une impressionnante justesse pour un premier long métrage sur un thème aussi périlleux, la cinéaste n'esquive en rien cette présence décisive: la mort –la mort de chacun·e comme horizon commun, la mort très concrète d'un parent proche, ou celle d'une personne inconnue. Et pour échapper à la fixité qui paralyse, elle ajoute encore une quatrième sorte d'images, des plans granuleux, peut-être des souvenirs, ou des rêveries, de nature et de mer, de vent dans les branches.

Ils permettent de circuler mentalement entre ces situations précises, documentées (le service hospitalier, la pratique de la danse, le rapport à la femme qui lutte contre son cancer), de leur faire place sans les laisser écraser irrémédiablement.

C'est non pas malgré cette présence de la mort mais avec elle que Perrine Michel fait des Équilibristes (qui mérite bien son titre) un film de vie, de considération pour ceux, pour celles, pour cela qui fait qu'il y a de la vie plutôt que rien.

1 — Cette comparaison a été d'abord proposée par le critique et théoricien Siegfried Kracauer, dans son ouvrage Théorie du film, la rédemption de la réalité matérielle. Il y compare le dispositif cinématographique au miroir qui aurait permis au héros de la mythologie grecque de n'affronter qu'indirectement le regard fatal de la Gorgone, et ainsi de pouvoir la vaincre. Retourner à l'article

Les Équilibristes

Perrine Michel

Séances

Perrine Michel accompagne un grand nombre de séances de son film, séances dont les dates et les lieux sont à retrouver sur son site.

Durée: 1h39

Sortie le 14 octobre 2020

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