Médias / Société

La responsabilité des médias dans la terrible confusion entre pédophile et pédocriminel

Temps de lecture : 5 min

À parler d'amour des enfants, d'attirance, de caresses, d'abus sexuels, nous, les journalistes, servons la soupe à ces hommes.

Sur cette photo prise le 28 février 2004, la une du journal belge La Libre. | Philippe Huguen / AFP
Sur cette photo prise le 28 février 2004, la une du journal belge La Libre. | Philippe Huguen / AFP

J'ai déjà eu l'occasion de dire tout le bien que je pense du podcast Ou peut-être une nuit. Mais le conseiller ne suffit pas. Ce que son autrice, Charlotte Pudlowski, nous invite à faire, c'est s'emparer du sujet de l'inceste, et plus généralement des violences sexuelles dont sont victimes les enfants.

Sur le sujet, on a l'impression de tout savoir. Pourtant, on ne sait rien. Ou plus exactement, ce qu'on sait, c'est la version de l'histoire que les coupables ont réussi à imposer à l'opinion publique. Une version non seulement tronquée mais fausse. Et nous avons une responsabilité en tant que média. Nous avons une responsabilité, comme pour les féminicides, dans le choix de nos mots, dans notre manière de présenter les choses. Sans doute par gêne, par volonté d'atténuer, de se cacher derrière des formules toutes faites, nous écrivons mal le réel. L'exemple classique va être l'article titrant sur le grand-père qui a abusé de sa petite-fille.

Or, une petite-fille n'est pas un gâteau au chocolat dont on aurait le droit de se servir un peu, à condition de ne pas faire d'abus. Il n'y a pas d'abus sexuel sur mineur·es. Il y a des agressions ou des atteintes sexuelles et des viols. Ce n'est pas non plus à nous, journalistes, d'évoquer pudiquement des «caresses», soit des gestes associés à la tendresse, quand il s'agit en réalité d'agressions sexuelles.

Et puis, il y a la terrible confusion entre pédophile et pédocriminel. La première qui a attiré mon attention dessus, c'était Valérie Rey-Robert et je tiens à l'en remercier. Les deux termes ne sont pas équivalents. D'abord, il est évident qu'il existe un certain nombre de pédophiles abstinents. Un pédophile qui passe à l'action, c'est-à-dire qui a un rapport sexuel avec un·e enfant devient de facto un pédocriminel. Mais le plus intéressant, ce n'est pas ça. C'est que la plupart des pédocriminels ne sont pas des pédophiles.

Charlotte Pudlowski l'explique remarquablement bien dans l'épisode 4 de Ou peut-être une nuit. Elle rapporte une étude allemande de 2005 faite dans le cadre d'une aide offerte aux pédophiles et qui révélait qu'au moins 60% des hommes qui commettent un crime sexuel sur un enfant ne sont pas pédophiles. De même que Valérie Rey-Robert m'avait appris que Marc Dutroux avait été déclaré non pédophile par des experts lors de son procès.

Les enfants sont juste les proies les plus faciles

Marc Dutroux n'est pas pédophile. La plupart de ces hommes n'ont pas une attirance précise et exclusive pour les enfants –contrairement au récit qu'ils ont réussi à nous imposer. Un récit qui tend à les dédouaner en nous faisant croire qu'il s'agirait d'une orientation sexuelle, et même d'une forme d'amour, et qui peut lutter contre ses sentiments? Ce récit, encore une fois, vise à les transformer en victimes de leur propre sexualité.

Je ne doute évidemment pas que, notamment parmi les pédophiles abstinents, il y ait une grande souffrance et je pense que nous devons bien sûr y apporter une réponse et une aide. Mais il faut le marteler, le répéter, se l'enfoncer dans le crâne: la pédophilie, telle que définie en psychiatrie, reste infiniment minoritaire chez les coupables d'actes pédocriminels.

«Pédophile», ou «caresses», ou «trop câlin», ou même «abus sexuel» ne sont pas des catégories judiciaires.

La plupart des hommes qui violent des enfants ne sont pas des pédophiles. Il s'agit en réalité de viol d'opportunité. Cela explique qu'ils soient souvent mariés et qu'ils aient par ailleurs une vie sexuelle. Les enfants ne sont pas leurs préférences. Les enfants sont simplement les proies les plus faciles. Un enfant, ça ne parle pas. Ça se laisse faire. Ça obéit. Dans le cas de Marc Dutroux, ce qui semblait caractériser son attirance sexuelle, c'était une forme de sadisme. Ce qui l'excitait, c'était le viol. Il aurait pu violer des adultes, mais des gamines, c'était plus simple.

Il est très important que nous comprenions cet aspect. Parce que sinon, à parler de pédophilie, d'amour des enfants, d'attirance, nous, en tant que média et en tant que société, nous servons la soupe à ces hommes. Nous faisons leur jeu. En travaillant sur les femmes tuées par leur compagnon ou ex-compagnon, j'ai été frappée par le nombre d'articles qui évoquaient un «drame familial». Comme si cette expression était neutre. Elle ne l'était pas. Elle masquait la réalité, elle rendait les choses opaques.

J'avais l'impression que nous ne voulions pas, nous, en tant que catégorie professionnelle des journalistes, employer des mots trop crus. Pourtant, s'il faut chercher le vocabulaire le plus objectif possible, on peut décider de se cantonner aux termes de la justice. Or on n'est pas mis en examen pour un «différend familial». Il en va de même pour les violences sexuelles, particulièrement quand elles concernent le cercle familial. «Pédophile», ou «caresses», ou «trop câlin», ou même «abus sexuel» ne sont pas des catégories judiciaires.

C'est la narration des coupables que nous reprenons. Une narration tellement répandue, tellement puissante que même les victimes, surtout les victimes, y adhèrent. Ainsi, le récit pédophile habituel leur fait croire qu'elles sont les élues, qu'elles ont été choisies pour une relation particulière. La vérité la plus commune, c'est que si ça n'avait pas été elles, ç'aurait été quelqu'un d'autre. Elles n'ont pas été élues, elles étaient simplement une victime plus facile. Et comme le raconte si bien Charlotte Pudlowski, quelle victime plus facile pour un homme que ses propres enfants? Pour un garçon que ses frères et sœurs?

Parler des violences sexuelles exige une expertise particulière

Selon la psychiatre Muriel Salmona, le ressort principal n'est même pas d'assouvir une pulsion sexuelle. Ce qui est en jeu pour ces hommes, c'est le fait d'éprouver leur désir de domination, de se sentir puissant, par le sexe. Le sexe est alors davantage un moyen qu'une finalité. Dorothée Dussy, l'autrice du Berceau des dominations, va dans le même sens. Elle souligne qu'au cours de ses nombreux travaux sur le sujet des incestes, elle n'a jamais croisé de cas où il n'y avait pas de différence d'âge, donc de rapport de domination, y compris au sein des fratries.

Tout reste à faire sur ce sujet, et rien n'avance. Mais la première chose que nous pouvons déjà, individuellement, mettre en pratique, c'est de bien en parler. De réfléchir aux mots que nous employons et à leurs implicites. De ne pas hésiter à nous corriger et à corriger les autres. Parce que nous n'avons pas été formé·es à ces sujets –ce qui, en soi, est très révélateur. La question des violences et de la domination (viols, féminicides, etc.) ne transparaît encore trop souvent que dans la catégorie faits divers. Or parler des violences sexuelles exige une expertise particulière. (Expertise qui vient principalement des milieux militants.) Les journalistes doivent se former seul·es à ces questions.

On peut déjà constater que l'expression «vidéos pédophiles», employée il y a quelques années, a disparu au profit de «vidéos pédopornographiques». De même que Sophie Gourion avait lancé Les mots tuent pour corriger les titres de presse sur les homicides conjugaux (et déjà une partie des violences sexuelles), on peut faire la même chose pour les violences sexuelles sur mineur·es. Quand on qualifie dans un article un suspect de pédophile, en est-on bien sûr? Quelle preuve a-t-on, en particulier dans le cadre des viols intrafamiliaux? De nombreuses rédactions ont décidé de revoir leur vocabulaire sur les féminicides, il n'y a aucune raison qu'elles ne fassent pas de même sur ce sujet.

Ce texte est paru dans la newsletter hebdomadaire de Titiou Lecoq.

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