Égalités / Société

La charge mentale est-elle mieux répartie dans les couples homosexuels?

Temps de lecture : 5 min

«Penser à tout, tout le temps, pour assurer le bon fonctionnement du foyer.» C'est la définition de la charge mentale. Dans les couples hétérosexuels, elle pèse surtout sur les femmes. Quid des couples homosexuels?

Un couple gay à Paris, en 2015. | Loïc Venance / AFP
Un couple gay à Paris, en 2015. | Loïc Venance / AFP

«Lancer une lessive. Repasser ma chemise et celle d'Étienne* avant d'aller bosser. Faire quelques courses pour ce soir. Passer chez le pressing pour récupérer un costard.» Il est 8h30, David ajoute à sa to-do list mentale du jour «faire un saut à la poste pour récupérer un colis». Et pour cause, à la maison, c'est sur lui que repose majoritairement ce travail de gestion, d'organisation et de planification de la vie quotidienne et du foyer, que l'on peut résumer par le fait de devoir penser à tout, tout le temps. En d'autres termes, c'est sur lui que repose la pression de la charge mentale.

Piqûre de rappel, la charge mentale est un concept issu de la psychologie cognitive qui tire son origine du monde du travail et qui décrivait à l'époque la gymnastique de l'esprit nécessaire pour exécuter une multitude de tâches (physiques et mentales), de façon simultanée et rapide. En 1984, la sociologue féministe Monique Haicault calque cette notion à celle de la double vie des femmes, qui oscille entre travail domestico-familial et exigences professionnelles.

Près de trente ans plus tard, la dessinatrice Emma s'empare à son tour du sujet. Elle dénonce dans une série de croquis publiés d'abord sur les réseaux sociaux puis dans une bande dessinée Fallait demander, ce travail «épuisant, permanent et invisible», qui, dans les couples hétérosexuels, pèse surtout sur les femmes –héritage sociologique et culturel oblige. Mais qu'en est-il dans les couples homosexuels?

Un partage plus égal des tâches domestiques

«Même si pour l'heure, il n'existe pas d'études significatives sur la charge mentale des couples homos, les quelques chiffres disponibles à ce sujet nous donnent tout de même un premier indice», rapporte Arnaud Alessandrin, docteur en sociologie, spécialiste des questions de genre. Parmi ces publications, il cite une étude de 2017 réalisée par Janeen Baxter et Francisco Perales, deux chercheurs de l'université du Queensland (Australie), qui conclut que les couples de même sexe seraient plus heureux que les autres.

Et pour cause, ils se partageraient de façon plus égale les tâches domestiques et l'éducation des enfants. «Exempté de la question de genre, qui distribue bien souvent les rôles au sein d'un ménage, les couples homosexuels ont la possibilité de négocier et d'ajuster leur culture conjugale comme bon leur semble, ajoute Arnaud Alessandrin. Ils vont avoir tendance à être davantage tournés vers la discussion.»

«Avec lui, le rôle de cheffe du foyer m'était plus facilement attribué. Alors qu'avec Anne, c'est vraiment 50/50.»
Capucine, 55 ans

«Pour avoir déjà été mariée à un homme pendant plusieurs années, j'ai vu la différence, confirme Capucine, 55 ans, en couple avec Anne depuis dix ans. Avec lui, le rôle de cheffe du foyer m'était plus facilement attribué. Alors qu'avec Anne, c'est vraiment 50/50. C'est chacune sa to-do list en fonction de ce que l'on préfère ou plutôt en fonction de ce qui nous dérange le moins.» Ainsi, Anne se charge des courses et de la cuisine, Capucine de toute la paperasse administrative. Et en ce qui concerne le ménage, le jardinage et le bricolage, elles partagent. «Nous sommes assez complémentaires», assurent-elles.

Caractère, position sociale: les autres facteurs

À l'inverse, David, 29 ans, en couple avec Étienne depuis deux ans, le reconnaît: l'organisation et la planification de la vie quotidienne, c'est lui. La bonne gestion du foyer, c'est lui. La charge mentale, c'est lui. Mais de fait, «c'est parce que je suis comme ça naturellement», indique-t-il.

«Organisé, rigoureux, bricolo et maniaque», énumère ainsi une de ses connaissances, qui ajoute : «David est très généreux et très soucieux des autres. Il aime bien s'occuper de tout le monde en général. Quand Étienne est plus du genre à se laisser porter», raconte-t-il. S'il le lui reproche? «Pas vraiment. De temps en temps je vais lui rappeler mais plus pour lui montrer que pour le lui reprocher. Parce que j'ai bien conscience que de toute façon, je préfère faire les choses par moi-même. Quitte à râler un bon coup quand j'en ai vraiment ras-le-bol», plaisante-t-il.

Autre hypothèse soulevée par Sandra Frey, psychosociologue spécialiste des questions de genre et de parité, la charge mentale et notamment le volume horaire des tâches ménagères pourraient être indexés par la position sociale ou hiérarchique de l'individu dans le couple.

«C'est une autre possibilité. Mais ce scénario reste toutefois à prendre avec des pincettes», prévient la chercheuse. Primo, parce qu'il n'existe, à ce jour, aucune étude significative à ce sujet. Secondo, parce que les individus ont tendance à choisir leur partenaire dans le même milieu social que celui dont ils sont issus.

«La charge mentale est un processus non genré. Elle n'échappe d'ailleurs à personne, à aucun individu, à aucun couple.»
Sandra Frey, psychosociologue

«Pour le dire vite, les loisirs et la sociabilité rassemblent généralement des personnes qui ont les mêmes goûts culturellement et socialement, et de ce fait, qui ont les mêmes origines sociales», rapporte le sociologue Michel Bozon dans un entretien au sujet de son ouvrage, La Formation du couple (2006). D'autre part et même si c'est de moins en moins le cas, les injonctions et les contrôles des générations adultes, en particulier des parents entrent en jeu. «Et il n'y a pas de raison… ce qui est valable pour les couples hétérosexuels l'est bien souvent aussi pour les couples de même sexe», ajoute Sandra Frey. Bien qu'encore une fois, en l'absence d'étude suffisamment robuste, «on ne puisse tirer de réelles conclusions».

David confirme: «Je ne sais pas comment cela se passe dans les couples lesbiens mais chez les hommes, j'ai pu observer que la position hiérarchique pouvait entraîner quelques querelles d'ego dans le couple». C'est d'ailleurs la raison pour laquelle ce directeur d'une petite start-up a choisi de se verser le même salaire que celui d'Étienne, lorsque la question s'est posée. «J'avais envie que notre couple repose sur des bases saines», explique-t-il.

L'arrivée d'un enfant, le retour aux schémas classiques

Quid de l'éducation des enfants? C'est là où le bât blesse, selon les deux chercheurs du Queensland. «Les couples de même sexe sont confrontés aux mêmes dynamiques que les couples hétérosexuels. Même lorsqu'ils ont trouvé un équilibre, une fois que l'enfant arrive, ils retombent dans les schémas traditionnels classiques et ont tendance à recréer une division des tâches inégalitaires», notent-ils. C'est ce que révèlent plusieurs sondages réalisés aux États-Unis en 2018.

Robin, 40 ans et père d'une petite fille de 3 ans en a d'ailleurs fait les frais. «Mon conjoint et moi avons toujours eu une répartition des tâches plutôt égalitaire. Et c'est vrai qu'à l'arrivée de notre fille, puisqu'il était souvent en déplacement, je devais tout gérer pour nous trois, décrit-il. Mais c'était le temps que chacun trouve ses marques et que l'on apprenne à vivre en trio. Aujourd'hui, nous n'avons plus du tout ce problème, nous avons retrouvé notre équilibre», complète-t-il.

La charge mentale, un processus qui va au-delà du genre? «Absolument, affirme Sandra Frey. La charge mentale est un processus non genré. Elle n'échappe d'ailleurs à personne, à aucun individu, à aucun couple.» On peut parler de la charge mentale que l'on ressent au travail, de celle qui pèse sur les parents, les grands-parents, les femmes, les hommes, les célibataires, les parents seuls, les divorcés, les veufs, les veuves… La charge mentale pour tous, donc.

* Les prénoms ont été changés.

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