Égalités / Culture

Il est important de soutenir le Musée du vagin

Temps de lecture : 5 min

Créée pour éduquer, combattre les tabous et contourner la censure, la galerie est notamment menacée par le Covid.  

Le mur extérieur du musée, installé dans les anciennes étables du quartier de Camden, à Londres. | Courtesy Vagina Museum / Tom Joy
Le mur extérieur du musée, installé dans les anciennes étables du quartier de Camden, à Londres. | Courtesy Vagina Museum / Tom Joy

65% des Britanniques âgées de 16 à 25 ans éprouvent une gêne à prononcer le mot «vagin», 40% d'entre elles préférant éviter le sujet ou avoir recours à des noms de codes, dévoilait en 2014 une campagne de sensibilisation aux cancers gynécologiques. Le taux de mortalité de ces derniers, 40%, pourrait être nettement réduit si ce tabou volait en éclats. De ce constat alarmant –parmi d'autres– a germé l'idée d'un Musée du vagin, soutenu par le Collège Royal d'Obstétrique et de Gynécologie.

Florence Schechter, sa fondatrice, en a fait un lieu consacré à «combattre le mystère, les stigmates ou les idées reçues liées à l'anatomie féminine, mettant en lumière d'autre problèmes majeurs comme la santé mentale, l'image corporelle, l'inclusivité, le consentement, les mutilations génitales, etc.».

Depuis l'annonce de la création du musée, la presse internationale oscille entre admiration et incrédulité goguenarde; le tout jeune Vagina Museum laisse rarement de marbre. Après des débuts prometteurs, la pandémie a forcé sa fermeture temporaire au moment où s'achevait sa première exposition, Vagina Myths and How To Fight Them. Grâce à la mobilisation d'une soixantaine d'artistes, une vente aux enchères a permis au musée de réunir les fonds nécessaires à sa réouverture le 3 octobre.

Mais pour combien de temps? Car le musée, trop récent, ne peut bénéficier des aides mises en place par le gouvernement et dépend entièrement de soutiens privés. En accès libre, il ne fait recette que grâce aux œuvres et objets vendus dans sa boutique, physique ou en ligne.

Une illustration réalisée par Charlotte Willcox, téléchargeable en fond d'écran depuis le magasin en ligne du musée, gratuitement. | Courtesy Vagina Museum / Charlotte Willcox

Florence Schechter en appelle aux dons pour éloigner la menace d'une fermeture définitive. «Notre société a besoin de ce musée, qui agit comme gardien de l'histoire et la rend accessible au public. Vagins et vulves ont souvent été reléguées au fond du placard pour les curateurs de musées car on juge le sujet polémique et trop difficile pour le public.»

Un soupir de soulagement

Biochimiste et spécialiste de la communication scientifique pour la BBC, productrice d'un podcast pour la Royal Society of Chemistry et comédienne de stand-up (scientifique), Schechter possède un profil atypique. Mais ses connaissances, son talent de vulgarisatrice et une bonne dose d'humour se sont avérées utiles quand il lui a fallu convaincre mécènes et médias de l'intérêt et du sérieux du musée.

«Saviez-vous qu'il existe un musée du pénis en Islande [l'Icelandic Phallogical Museum a ouvert en 1997, ndlr]? Mais nulle part sur la planète on n'en trouve un dédié à l'anatomie féminine. Il fallait rectifier l'oubli. Dans un sondage très récent, la moitié des Britanniques avouait ne pas savoir situer le vagin… Et il ne s'agissait pas uniquement d'hommes! Nous avons le devoir d'instruire et d'éduquer.»

Fond d'écran d'une sculpture, exposée au musée, à télécharger via le shop du Vagina Museum. Pour rendre vos sessions Zoom plus intrigantes, le conversation starter idéal. | Courtesy Vagina Museum / Tom Joy

En 2017, Florence Schechter imagine et produit une exposition éphémère faisant la promotion d'une institution culturelle entièrement consacrée à l'anatomie gynécologique –qui lui vaut une nomination aux Women of the Future Awards. Deux ans plus tard, le Vagina Museum était inauguré à Londres, dans le quartier de Camden.

On peut y voir de nombreux artefacts historiques, panneaux éducatifs et œuvres d'art –comme les célèbres Iris de Georgia O'Keeffe, pionnière du mouvement moderne américain, ou la sculpture murale figurant 400 vagins moulés dans le plâtre (Great Wall of Vagina) par Jamie McCartney. Le site propose également des ressources en ligne (planches anatomiques, jeu de pairs sur l'intersexe, posters éducatifs), notamment à destination des enseignant·es, ainsi qu'un podcast.

Le musée, qui bénéficie du statut d'association caritative, a été financé grâce à une campagne de crowdfunding et à des mécènes privé·es. Il en faudra plus, très prochainement: le bail de Camden n'est signé que pour deux ans. «Le but ultime est de fonder un musée permanent, mais il faut beaucoup de temps et de ressources, explique Florence Schechter. Nous souhaitons réunir un vaste fonds et continuer d'organiser des expositions, qui couvriront tous les sujets, de l'histoire à la science.»

Marissa Conway, fondatrice du Centre for Feminist Foreign Policy, insiste sur l'importance de l'éducation et la légitimité du Vagina Museum: «Il y a presque un embargo dans notre société sur les conversations honnêtes, franches et à vocation éducationnelle autour du vagin. Schechter et son équipe ont provoqué, avec ce projet public et largement médiatisé, qui s'adresse à tous, un soupir de soulagement général.»

Stigmatisation et idées reçues

Un avis partagé par Emma Rees, professeure de littérature et d'études de genre à l'université de Chester. «Dans notre société post-moderne, notre culture obsédée par la pornographie, le vagin est omniprésent, littéralement ou symboliquement; mais il est en permanence objectifié et finalement ignoré. On ne cherche pas à comprendre l'identité féminine.»

Vaincre ce «paradoxe du vagin» demeure l'une des principales missions de l'établissement. Dans son livre The Vagina: A Literary and Cultural History, Emma Rees raconte l'évolution de ce qu'elle nomme la «diabolisation du vagin, qui légitime et perpétue à la fois les fractures de l'identité féminine». D'après elle, écrivain·es, artistes ou cinéastes ne font que nourrir le dilemme. Elle voit dans l'initiative de Florence Schechter un moyen d'engager une conversation: «Ce dialogue qu'il est crucial d'instaurer, c'est celui de tous. Si on isole la question, on ne fait que perpétuer la stigmatisation et les idées reçues.»

Parmi les oeuvres exposées, cette estampe japonaise érotique datée de 1827: Beanman and Beanwoman prepare to attack the Vagina (issue de la série New Tale of the Welling Waters), par Utagawa Kunisada. | Courtesy Vagina Museum / Utagawa Kunisada

Mais les préconceptions se nichent partout, avec des conséquences souvent difficiles à contourner. Responsable marketing du musée, Zoe Williams déplore les attaques violentes dont l'équipe a fait l'objet depuis l'annonce de l'ouverture. Les nombreux trolls posent moins problème, insiste-t-elle, que les algorithmes qui leur imposent le silence: «Le problème est humain autant que numérique. Les algorithmes ont été créés pour juger que n'importe quel texte comprenant le mot “vagin” est réservé aux adultes, ou qu'il s'agit d'un contenu à caractère pornographique. Nos courriers électroniques sont traités comme indésirables, nos publicités en ligne sont rejetées: autant de conséquences du stigmate qui marque le sujet.»

Si le musée a été créé pour briser le tabou, il œuvre aussi à instaurer le respect, assurer l'intégrité et l'inclusivité en disséminant connaissances et vérités –scientifiques, socio-culturelles, historiques. Schechter envisage son musée comme «un porte-voix, un forum pour le féminisme et pas uniquement pour les femmes mais également offert aux communautés LGBT et intersexe. Car ce n'est pas le vagin qui fait la femme.»

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