Santé / Société

«J'ai regretté de l'avoir dit à mon patron»: quand le Covid entraîne stigmatisation et culpabilisation

Temps de lecture : 5 min

Des scientifiques notent des similitudes avec les réactions constatées lors des épidémies d'Ebola, du VIH ou de tuberculose.

La culpabilisation peut aussi favoriser la propagation d'une épidémie. | Ross Sneddon via Unsplash
La culpabilisation peut aussi favoriser la propagation d'une épidémie. | Ross Sneddon via Unsplash

«Mais qu'est-ce que tu as donc fait pour l'attraper?» La première réaction de mon père face à mon diagnostic ne fut pas vraiment celle que j'attendais. En faisant mon test PCR Covid-19, je ne savais pas que ce que j'allais vraiment tester, ce seraient d'abord les réactions de ma famille et de mes ami·es.

«Tu devrais t'excuser», me dit l'un d'entre eux. «Je n'ai pas apprécié que tu donnes mon numéro téléphone à l'Assurance maladie», me reprocha un autre évoquant l'enquête sanitaire qui identifie les cas contacts. Ma médecin du travail m'avait pourtant prévenu. «Pas la peine de trop en parler autour de vous.» A posteriori, elle avait bien raison. Isolé chez moi, le sentiment de culpabilité s'est avéré presque plus difficile à supporter que les symptômes du Covid-19.

La pandémie actuelle bouleverse nos rapports sociaux, notamment par la responsabilisation qu'elle entraîne. Comme toutes les maladies contagieuses, elle met à mal les relations sociales et révèle les peurs de chacun·e. Qui l'a donné à qui? Qui est fautif? Les responsabilités individuelles sont mises à l'épreuve pour préserver la santé collective, parfois au risque de la stigmatisation.

Boucs émissaires

L'Unesco le rappelle, la stigmatisation évolue de pair avec les vagues du virus. Après les Asiatiques puis les Italiens, des soignant·es se sont parfois vu demander de ne pas rentrer à leur domicile, accusé·es de contaminer le voisinage.

À Mexico, l'accès aux transport publics aurait été refusé à des médecins et en Inde, «les soignants sont devenus une cible naturelle, beaucoup d'entre eux souffrant de stress, d'isolation sociale à cause de leur travail. Certains font presque face à des situations de lynchage», rapporte un article publié par The Lancet, une revue scientifique britannique. Dans Le hussard sur le toit, en pleine épidémie, le héros, Angelo, accusé d'empoisonner les fontaines, se réfugie sur les toits de la ville pour échapper à la vindicte populaire. De son livre, Jean Giono disait: «Le choléra est un révélateur, un réacteur chimique qui met à nu les tempéraments les plus vils ou les plus nobles.»

En France, plusieurs soignant·es ont ainsi témoigné d'une forme de harcèlement et de rejet, allant parfois jusqu'à la menace. Durant l'été, ce sont les habitant·es de la Mayenne, département alors en rouge, qui ont été rejeté·es, en voyant notamment leurs réservations de vacances refusées. «Tous ces incidents semblent confirmer qu'en temps de crise et de grande incertitude, surtout d'une ampleur telle que nous la vivons actuellement, les gens ont tendance à chercher des boucs émissaires afin de décharger leur frustration, inquiétudes et craintes», conclut l'Unesco.

«Mes collègues m'ont accusée d'être irresponsable»

«J'ai rencontré des amies en vacances cet été. Une semaine après, l'une d'elles m'a envoyé un message pour me dire qu'elle était positive.» C'est avec encore beaucoup de colère qu'Émilie* évoque cet épisode vieux de plus d'un mois. «Je n'étais pas symptomatique, mais seulement fatiguée, je me suis donc fait tester. Des traces de Covid-19 ont été retrouvées. Je l'ai dit à mon patron. C'est bien la seule chose que j'ai regrettée en 2020, déplore cette ingénieure. Il m'a demandé de le dire à mes collègues, qui m'ont accusée d'être irresponsable. Elles m'ont reproché d'être venue au travail avec un test PCR positif, alors que je n'avais eu le résultat que plusieurs jours après. Elles sous-entendaient que je l'avais fait exprès, comme si je voulais les contaminer.»

«Cette maladie peut entraîner un broyage social, avec des glissements entre causalité et responsabilité.»
Gilles Pialoux, chef du service de maladies infectieuses de l'Hôpital Tenon de Paris

Émilie révèle alors avoir «ressenti beaucoup de honte et aucun soutien. J'ai vraiment craqué le jour où mon responsable m'a appelée pour me dire: “C'est ta vie privée, mais quand elle impacte l'entreprise, je ne peux pas le tolérer.” À ce moment-là, j'ai fondu en larmes. Finalement, dans la foulée, j'ai fait un deuxième et un troisième test qui sont revenus négatifs.»

Le Cluedo de la transmission

«Ce sont des sujets que l'on a déjà vécus avec le sida où des pseudo patients zéro ont été stigmatisés, avec des conséquences terribles sur leur vie, estime le chef du service de maladies infectieuses de l'Hôpital Tenon de Paris, le Dr Gilles Pialoux. Bien sûr, le VIH et le coronavirus diffèrent, mais il ne faut pas oublier l'association virus privé/maladie publique. Cette maladie peut entraîner un broyage social, avec des glissements entre causalité et responsabilité.»

Le risque, selon le Dr Pialloux, c'est de jouer au «Cluedo de la transmission» au détriment de la cohésion sociale. «J'ai observé moi aussi que la question de la culpabilité était centrale dans des familles de malades et parmi notre personnel, explique-t-il. Ainsi, un collègue, qui a perdu sa mère du Covid-19, s'est retrouvé accusé par sa fratrie d'avoir rapporté le virus de l'hôpital. En l'absence de vaccin et de traitement efficace, tout le monde convient que le contact tracing, s'il est associé à l'isolement des cas positifs, constitue un outil majeur de prévention. Mais cela doit être accompagné de pédagogie, en expliquant qu'il ne s'agit pas d'une enquête de police mais d'un outil de compréhension, et de protection.»

Une peur irrationnelle

«Quand je suis revenu avec des résultats négatifs, personne n'a rien dit, continue Émilie. Certains de mes collègues n'osaient plus m'adresser la parole. Avec le recul, je pense que ce sont des gens qui n'ont pas compris ce qu'était le Covid-19. Ils râlaient sur les masques et trouvaient les mesures barrières trop contraignantes: le Covid-19, ils s'en fichaient. Puis, lorsqu'ils y ont été confrontés réellement, ils ont surréagi, paniqué et complètement changé de discours.»

La stigmatisation est souvent une réaction de peur irraisonnée. Dans une conférence numérique organisée par l'OMS en septembre, des expert·es énuméraient les différentes réponses sociales à une épidémie. L'éventail est large, allant de la prévention, du traitement et du contrôle, à l'altruisme, jusqu'à l'évitement, la fuite, le blâme, la désignation de boucs émissaires et la stigmatisation. Les scientifiques notaient aussi des similitudes avec les réactions constatées lors des épidémies d'Ebola, du VIH ou de tuberculose. «Beaucoup de gens sont apeurés et pour gérer cette peur, assignent un blâme et stigmatisent l'autre, expliquait l'un d'eux. Cela mine la cohésion sociale, exacerbe les inégalités existantes et de ce fait facilite le développement du virus. Ce n'est pas seulement une crise de santé publique, mais c'est aussi, une crise sociale et psychologique.»

«Parlez de ce que vous vivez et ressentez avec une personne digne de confiance.»
Centre de toxicomanie et de santé mentale

Parfois simple réflexe de défense mal contrôlé, la stigmatisation a pourtant de nombreux effets et notamment celui de favoriser la propagation de l'épidémie, comme le rappelle le Centre de toxicomanie et de santé mentale canadien. Elle amène bien sûr les personnes infectées par le virus à se sentir coupables et à s'isoler, mais elle peut aussi les décourager de se faire dépister ou de se faire soigner par crainte de discrimination. Les personnes contaminées et celles qui pensent avoir été en contact avec une personne infectée peuvent aussi éviter de se mettre en quarantaine pour qu'on ne sache pas qu'elles sont malades.

La pandémie vient tester les relations sociales. Si elle requiert la responsabilité de tous et toutes, elle ne doit pas passer par la culpabilisation. L'institution canadienne conclut en donnant des conseils aux personnes positives: «Parlez de ce que vous vivez et ressentez avec une personne digne de confiance. N'oubliez pas que vous n'avez rien fait de mal. Toute personne en contact avec le virus peut tomber malade. Ce n'est pas votre faute si vous êtes infecté par le virus.»

* Les prénoms ont été changés.

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