Culture

«Relic», le film d'horreur qui bouleverse le cliché de la vieille femme monstrueuse

Temps de lecture : 6 min

Utiliser des femmes âgées pour faire peur est un procédé courant au cinéma. «Relic», réalisé par Natalie Erika James, s'éloigne intelligemment de ce cliché.

Dans «Relic», la réalisatrice Natalie Erika James s'éloigne du stéréotype de la vieille femme monstrueuse. | Capture d'écran via YouTube.
Dans «Relic», la réalisatrice Natalie Erika James s'éloigne du stéréotype de la vieille femme monstrueuse. | Capture d'écran via YouTube.

Quand il s'agit de faire peur, le cliché de la vieille femme monstrueuse n'est jamais loin. De la terrifiante sorcière dans Blanche-Neige à la vieille dame en décomposition qui sort de sa baignoire dans Shining, les femmes âgées sont souvent utilisées comme des figures inquiétantes ou maléfiques dans la pop culture.

La sorcière dans Blanche-Neige. | Capture d'écran via YouTube.

En salles le 7 octobre, Relic s'éloigne intelligemment des stéréotypes et offre le portrait beaucoup plus complexe d'une femme en proie à la vieillesse. Le film d'horreur est inspiré d'une histoire personnelle: il y a quelques années, la réalisatrice Natalie Erika James rend visite à sa grand-mère au Japon; cette dernière, atteinte de la maladie d'Alzheimer, ne la reconnaît plus. Dans son premier long-métrage, la cinéaste nippo-australienne raconte ainsi l'histoire d'Edna, une grand-mère dont la santé mentale et physique semble se détériorer. Entre ses absences et son agressivité soudaine, le comportement d'Edna effraie de plus en plus Kay et Sam, sa fille et sa petite-fille, impuissantes face à la situation.

La vieille bique psychopathe, un cliché réducteur

Le personnage de la vielle femme qui perd la tête est un tel cliché dans les films d'horreur qu'il a droit à son propre sous-genre: la hagsploitation (en anglais, hag signifie littéralement vieille peau ou vieille sorcière). Cette niche a souvent pour protagonistes des anciennes reines de beauté ou stars de cinéma déchues, rongées par le temps et la rancœur. Elles rejoignent souvent l'archétype de la psycho-biddy, ou la vieille bique psychopathe, dont l'exemple précurseur reste sans doute le personnage de Norma Desmond dans Boulevard du crépuscule (1950): une ancienne star du muet qui vit désormais recluse, et se révèle de plus en plus dérangée.

Mais la hagsploitation démarre véritablement une décennie plus tard, avec Qu'est-il arrivé à Baby Jane?. Sorti en 1962, ce film culte met en scène Joan Crawford et Bette Davis en sœurs vieillissantes qui se détestent. Baby Jane (Bette Davis) est une ancienne enfant-star, qui a ensuite été surpassée par la popularité de sa sœur Blanche (Joan Crawford), également actrice. Lorsque Blanche perd l'usage de ses jambes, Jane la séquestre et se met à la maltraiter. Le film est célèbre pour avoir exacerbé la rivalité légendaire entre les deux actrices (relatée dans la minisérie Feud de Ryan Murphy), mais a aussi relancé la carrière sur le déclin de Davis et Crawford, qui avaient 54 et 56 ans au moment du tournage, ce qui à l'époque était considéré comme âgé à Hollywood.

Le film tire son horreur de la violence de Jane, mais aussi de sa vieillesse et sa peur de l'abandon, et Bette Davis est particulièrement mémorable grâce au maquillage grotesque dont elle est affublée (une idée de l'actrice elle-même). À sa sortie, le film cartonne et reçoit cinq nominations aux Oscars. Son succès fait des émules, et dans les années qui suivent, sort La Meurtrière diabolique (toujours avec Crawford), Qu'est-il arrivé à Tante Alice?, ou encore Mais qui a tué Tante Roo? –on notera l'inspiration fulgurante des scénaristes concernant les titres.

Si l'âge d'or de la hagsploitation est aujourd'hui révolu, la caricature des femmes âgées terrifiantes est toujours là: on en trouve par exemple une dans la récente série française Marianne (Netflix). Et leur corps, tout particulièrement, continue d'être utilisé à des fins horrifiques. Dans une industrie où les femmes sont constamment objectifiées puis rejetées dès qu'elles vieillissent, la nudité des seniors fait office de transgression ultime. Dans Shining, Jack Torrance est d'abord émoustillé par le fantôme nu et jeune de Lorraine Massey, puis horrifié lorsqu'il aperçoit dans le miroir son corps de femme âgée en décomposition. Dans The Visit de M. Night Shyamalan, les enfants en vacances chez leurs grands-parents comprennent que quelque chose ne tourne pas rond lorsqu'ils aperçoivent leur grand-mère nue dans le couloir, en plein milieu de la nuit.

Cette image transcende même le genre de l'horreur, puisqu'on la retrouve dans des œuvres plus généralistes comme Game of Thrones (OCS). Dans la sixième saison, on découvre que la séduisante Mélisandre (Carice Van Houten), qui apparaît très souvent nue au cours de la série, est en fait une femme très âgée qui change d'apparence grâce à un sort. L'épisode s'achève sur un plan inquiétant et mystérieux de la vieille femme, nue et décrépie.

Le personnage de Mélisandre d'Asshaï, joué par Carice Van Houten, dans Game of Thrones. | Capture d'écran via YouTube

Une compassion forte

Relic aussi utilise la nudité de son actrice principale, Robyn Nevin. Le film s'ouvre sur Edna, nue et de dos, seule dans son salon orné de décorations de Noël. «Pour moi, ce plan devait avant tout représenter la vulnérabilité d'Edna, et sa solitude un soir de Noël, alors qu'il s'agit d'une fête familiale, explique la réalisatrice Natalie Erika James. C'est un contraste qui m'a frappée. Je voulais aussi établir la dimension physique de son déclin très tôt dans le film, car c'est comme ça que la progression d'Alzheimer est montrée.»

Même s'il a recours à la nudité, Relic frappe surtout par sa compassion envers le personnage d'Edna, une sensibilité dont ne bénéficient que très rarement les femmes âgées de films d'horreur. Progressivement, le film se transforme en quelque chose de bien plus déchirant que la plupart des œuvres du genre: une métaphore sur la peur universelle de vieillir et de perdre ses parents.

«Il y a quelque chose dans le déclin de nos parents ou de nos grands-parents qui nous ramène inévitablement à notre propre mortalité»
Natalie Erika James, réalisatrice

«La plupart du temps, l'horreur va de pair avec l'amour. Si c'est tellement douloureux, c'est parce que vous tenez vraiment à l'être aimé. L'élément émotionnel devait être tout aussi efficace que l'élément horrifique, explique Natalie Erika James. Il était vraiment important pour moi et mon coscénariste de toujours voir Edna avec compassion, nous n'avons jamais voulu démoniser les personnes qui souffrent d'Alzheimer. Dans le passé, le genre de l'horreur a pu parfois démoniser tout ce qui était “autre”, ou tout ce qui sortait de l'expérience hétéronormative masculine. Le film s'inspire de la tradition de l'horreur asiatique, où bien souvent, on ressent de la compassion pour le monstre ou le fantôme, parce qu'il a été négligé ou a subi une injustice.»

Une approche novatrice

Cette approche émotionnelle tranche tellement avec les codes du genre que la réalisatrice aurait déstabilisé certains producteurs, selon elle: «Nous avons fait face à une certaine réticence lorsque nous cherchions des financements, dû au fait que l'élément dramatique était trop présent. [...] Certains nous ont dit qu'il fallait plus de jump scares [effets de style visant à faire sursauter le public, ndlr], et que ça fasse plus peur dès le début. Je pense qu'en ce moment, il y a une formule presque algorithmique des films d'horreur, où les gens s'attendent à avoir peur toutes les dix minutes.»

Si Relic ne fait pas vraiment appel aux jump scares, la peur y est bel et bien présente, d'abord discrètement, avant d'atteindre des sommets terrifiants dans le dernier tiers du film. Mais même dans ses moments les plus angoissants, le film nous ramène toujours à la dimension humaine et émotionnelle du récit. Kay, la fille d'Edna, doit à la fois se défendre face aux comportements étranges et agressifs de sa mère, mais ne peut pas s'arrêter de l'aimer. Dans un final bouleversant, la réalisatrice lie visuellement les trois générations de femmes, et nous rappelle que Kay et Sam, elles aussi, seront amenées à vieillir et se retrouveront peut-être un jour dans la même situation qu'Edna. «J'aime l'idée que nos parents soient un aperçu de nous-même et de notre futur. Il y a quelque chose dans le déclin de nos parents ou de nos grands-parents qui nous ramène inévitablement à notre propre mortalité.»

Relic n'est évidemment pas la première œuvre horrifique à offrir un rôle plus nuancé à une actrice d'âge mûr. Dans sa série d'anthologie American Horror Story, le créateur Ryan Murphy a ainsi mis à l'honneur des stars délaissées par le cinéma comme Jessica Lange, Kathy Bates ou Angela Bassett. Et dans l'itération la plus récente de Halloween, Jamie Lee Curtis, la scream queen révélée par John Carpenter en 1979, reprend le rôle de Laurie Strode à l'âge de 59 ans, dans une version plus combattante, bien qu'affectée par un syndrome de stress post-traumatique.

Mais rares sont les films qui, comme Relic, vont aussi loin dans l'exploration émotionnelle de la dégénérescence mentale et physique. Triste hasard, le film de Natalie Erika James semble plus pertinent que jamais en pleine pandémie de Covid-19: «Les personnes les plus vulnérables sont sans doute les personnes âgées, et le fait que l'on n'a pas le même niveau de respect ou de compassion pour les personnes âgées est peut-être encore plus flagrant actuellement.»

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