Monde / Économie

Semaine de quatre jours: la France devrait s'inspirer de la Nouvelle-Zélande

Temps de lecture : 5 min

Une expérience néo-zélandaise montre que travailler moins permet de produire plus en influant notamment sur le capital humain, l'un des quatre facteurs de la croissance d'un pays.

La Première ministre de la Nouvelle-Zélande, Jacinda Ardern, en conférence de presse au Parlement à Wellington, le 8 juin 2020. | Marty Melville / AFP
La Première ministre de la Nouvelle-Zélande, Jacinda Ardern, en conférence de presse au Parlement à Wellington, le 8 juin 2020. | Marty Melville / AFP

En 2018, une entreprise néo-zélandaise spécialisée dans la sécurité, Perpetual Guardian, adopte définitivement la semaine de quatre jours de travail en apportant, chiffres à l'appui, des conclusions inattendues et un bilan très positif.

Cette expérience grandeur nature a inspiré le gouvernement néo-zélandais qui, par la voix de sa Première ministre Jacinda Ardern, a annoncé en mai 2020 que ce modèle devrait être dupliqué à l'échelle du pays comme une solution pour sortir de la crise économique post-Covid.

Dans le même temps, en France, le Medef prône une solution radicalement opposée en demandant au gouvernement, aux mêmes fins de relance économique, l'allongement du temps de travail. Alors que nombre d'économistes estiment que la réduction du temps de travail constitue une progression logique d'une société de plus en plus productive et où les loisirs tiennent une place primordiale, faut-il en conclure que les milieux patronaux français veulent nous renvoyer vers l'âge de pierre?

Moins de stress

Andrew Barnes, le PDG de Perpetual Guardian, est parti d'un constat simple: ses employé·es subissaient un stress permanent lié à la recherche d'un équilibre entre vie professionnelle et personnelle. L'entrepreneur a donc décidé, avec l'appui de l'Université d'Auckland, de réduire le nombre de jours de travail à quatre par semaine en maintenant le même salaire.

Les résultats de cette expérience se sont révélés édifiants: sur un échantillon de 240 salarié·es, la productivité hebdomadaire est restée la même, impliquant une meilleure productivité horaire. Le niveau de stress est passé de 45% à 38% et l'équilibre vie professionnelle/vie personnelle de 54% à 78%.

D'autres éléments ont progressé considérablement, comme la stimulation et l'engagement dans l'entreprise. Andrew Barnes explique ces chiffres par une meilleure concentration de ses employé·es, ainsi qu'un stress et une fatigue moindres.

Des expériences similaires ont également été concluantes, telles que celle de Microsoft au Japon. Les chiffres de la productivité et le bonheur des salarié·es ont largement augmenté. L'entreprise a par ailleurs réalisé des économies non négligeables en papier, locaux, électricité, etc.

En macroéconomie, l'un des facteurs de production qui contribuent à la croissance d'un pays est le capital humain. On le mesure à l'échelle d'un pays par la performance au travail et les compétences des travailleurs. Si les compétences sont acquises par l'instruction et l'accumulation de l'expérience, la performance ou la productivité sont liées à plusieurs facteurs, notamment leur état de santé, mais aussi le repos (un des facteurs qui expliquent pourquoi la surcharge de travail au Japon réduit la productivité).

Les personnes se sentaient plus motivées et moins tentées par des distractions auxquelles les entreprises font la chasse.

Autrement dit, une personne en bonne santé, reposée, est plus performante qu'une personne anxieuse, malade ou fatiguée. De nombreuses entreprises ont vu les performances de leurs personnels augmenter pendant le confinement, ce qui s'explique par des individus moins stressés par les déplacements ou par les horaires de sorties d'école, moins fatigués (assez d'heures de sommeil, temps de déplacement accordé au repos, etc.), en meilleure santé car ayant une alimentation saine et équilibrée.

Aujourd'hui, un·e employé·e qui souhaite se rendre chez un médecin pour obtenir un certificat d'aptitude physique à l'exercice d'une activité sportive de son enfant, ou tout bonnement pour réceptionner une livraison, refaire sa carte d'identité ou autre, sera amené·e à poser un jour de congé, donc invariablement perturber le fonctionnement de son entreprise, modifier son planning, et générer du stress.

Un coup de pouce au tourisme

L'expérience néo-zélandaise a démontré qu'un jour de congé par semaine (choisi à la suite d'une concertation employé/employeur), souvent en milieu de semaine, permettait aux salarié·es de gérer leurs problèmes quotidiens, d'ajouter des activités sportives en journée, ce qui contribue au long terme à des employé·es moins malades et donc moins enclin·es à prendre des arrêts maladie et encombrer le système de soins.

On en revient à nouveau au capital humain. Les personnes se sentaient plus motivées et moins tentées par des distractions auxquelles les entreprises font la chasse, comme les sites internet et les réseaux sociaux. Mieux: l'expérience a montré que les cadres de Perpetual Guardian se sont lancé·es dans des formations et dans la recherche pour augmenter leurs compétences et leur performance sur leurs postes de travail pendant leur jour libre, contribuant ainsi à l'amélioration de la performance des entreprises.

La Première ministre Jacinda Ardern n'a pourtant pas évoqué cette expérience lorsqu'elle s'est adressée aux entreprises, même si le gouvernement néo-zélandais a reçu les conclusions des études et s'en est clairement inspiré. Ce pays, qui a relativement bien géré la crise du Covid-19 avec peu de décès, en adoptant rapidement une stratégie de fermeture des frontières, a connu une baisse de son PIB liée à l'effondrement du secteur du tourisme.

C'est cet argument que la Première ministre a avancé, en soulignant que le tourisme intérieur pourrait être développé si les salarié·es travaillaient un jour de moins par semaine.

À l'échelle macroéconomique, l'augmentation de la demande dans le secteur du tourisme mènera invariablement à la création d'emplois (des emplois non délocalisables, d'ailleurs). Une entreprise plus performante est aussi une entreprise qui embauche (à moyen terme, Perpetual Guardian a décidé d'augmenter sa masse salariale) et qui produit plus.

À crise exceptionnelle, mesures exceptionnelles

En France, la création de nouveaux emplois pèserait également positivement sur les comptes publics et donc sur le financement du système de protection sociale. Or, lors de son discours d'ouverture de l'université d'été du Medef en août, le patron de l'organisation, Geoffroy Roux de Bézieux, a déclaré que «la richesse d'un pays, c'est la quantité de travail par individu multipliée par le nombre de gens qui travaillent».

Pourtant, si la richesse d'un pays se mesurait simplement au nombre de personnes multiplié par leurs heures de travail, les pays très peuplés comme la Chine et l'Inde devraient avoir un PIB par habitant vertigineux!

La réduction du temps de travail représenterait un progrès économique et social.

Certes, la réduction du temps de travail pourrait être contre-productive dans certains secteurs industriels dont la performance se mesure par le temps et non pas par la productivité (agents de sécurité, d'accueil, technicien·nes, coiffeurs et coiffeuses, etc.). Ce sont donc les professions intellectuelles qui devraient être visées en premier lieu par la réduction du temps de travail, car la performance intellectuelle n'est pas extensible et la fatigue baisse la productivité.

Si on veut relancer une économie après une crise exceptionnelle, il s'agit d'envisager des mesures tout aussi exceptionnelles, ainsi qu'un consensus social où l'effort des salarié·es sera à la hauteur des efforts des entreprises. La réduction du temps de travail représenterait un progrès économique et social, ainsi qu'un coup de pouce inespéré pour le secteur des loisirs qui paie aujourd'hui le plus lourd tribut de la crise économique.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l'article original.

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