Santé / Société

Avortement par médicaments: les pilules de la douleur et du tabou

Temps de lecture : 6 min

Deux tiers des IVG se font par voie médicamenteuse. Une pratique éprouvante pour certaines femmes dont on tait souvent les effets indésirables.

Dans le milieu de la recherche, une seule étude s'est intéressée à la douleur des femmes lors d'une IVG médicamenteuse. | Spacedezert via Unsplash
Dans le milieu de la recherche, une seule étude s'est intéressée à la douleur des femmes lors d'une IVG médicamenteuse. | Spacedezert via Unsplash

Mifépristone et misoprostol. Ces noms ne vous parlent peut-être pas et pourtant, ils sont à l'origine de douleurs intenses et continues chez certaines femmes qui ont décidé d'avorter par voie médicamenteuse. Cette technique, qui s'oppose à l'IVG chirurgicale, est pratiquée jusqu'à la fin de la cinquième semaine de grossesse, soit au maximum sept semaines après le début des dernières règles. En établissement de santé, ce délai peut s'étendre à neuf semaines d'aménorrhée.

La méthode consiste à prendre deux pilules: la mifépristone, le premier jour, et le misoprostol, quarante-huit heures plus tard. La première facilite le détachement de l'embryon tandis que la deuxième permet son expulsion. Depuis son autorisation, en 1990, la part des IVG par médicaments n'a cessé d'augmenter: en 2019, elles représentaient 70% des IVG contre 30% en 2001.

Les douleurs, dues aux contractions utérines et à la dilatation du col, sont souvent très intenses pour les femmes, encore plus pour celles qui connaissent des règles douloureuses. Encore trop souvent tu, cet acte loin d'être simple peut se révéler traumatisant si les patientes ne sont pas correctement informées sur les effets indésirables (nausées, diarrhées, saignements, fatigues intenses, etc.) et si elles sont mal accompagnées. «Ça a été très très douloureux», confie Lise*, 28 ans. «Moi qui ai déjà des règles hémorragiques, je n'avais jamais connu ce genre de douleurs. C'était sur le long terme, en continu, pendant des jours et des jours», explique-t-elle.

Une douleur insupportable décrite par Charlie*, 30 ans: «On m'avait dit que ça pouvait faire comme des douleurs liées aux règles mais on ne m'avait pas dit que ça pouvait être aussi intense. J'ai toujours eu des règles douloureuses mais là c'était puissance 1.000 et sans pause.» Comme Lise, Charlie a fait le choix de rester chez elle le jour de la deuxième pilule. «J'ai commencé à avoir mal au ventre avant même d'avoir fini d'avaler le médicament. Ça met à peu près 20 minutes à fondre dans la bouche. Je n'ai jamais eu aussi mal de ma vie, raconte-t-elle. J'ai passé des heures aux toilettes, à transpirer, à ne plus pouvoir bouger et à ne plus pouvoir parler. Avec une douleur atroce. J'ai eu l'impression que c'était un accouchement, sans péridurale.»

Un protocole médicamenteux inadapté?

La douleur est une question peu, voire pas du tout prise en compte dans les avortements par médicaments. Dans le milieu de la recherche, une seule étude s'y est intéressée. C'est celle de Marie-Josèphe Saurel-Cubizolles, épidémiologiste et chercheuse à l'Inserm (Institut national de la santé et de la recherche médicale). «C'est un problème important de santé publique mais c'est une question dont personne ne se saisit», déplore-t-elle. L'enquête, intitulée «Pourquoi et comment accompagner les femmes dans la prise en charge de la douleur?» et réalisée dans onze centres d'IVG entre octobre 2013 et fin 2014, auprès de 453 femmes, a montré des résultats probants: 27% des femmes interrogées ont ressenti des douleurs très intenses au troisième jour de l'IVG et 83% ont affirmé avoir pris des antidouleurs lors des cinq jours du traitement.

«Il y a de façon consciente ou inconsciente cette idée que la douleur, ce n'est pas si grave, les femmes n'en meurent pas.»
Marie-Josèphe Saurel-Cubizolles, épidémiologiste et chercheuse à l'Inserm

«On a un quart de l'échantillon qui avait des douleurs très intenses, avec des douleurs supérieures ou égales à 8 sur une échelle de 1 à 10», précise la chercheuse. Cette douleur, elle l'associe au protocole médicamenteux. La Haute autorité de santé (HAS) autorise deux pratiques: 200 milligrammes ou 600 milligrammes de mifépristone, le premier médicament. L'étude a permis de révéler des différences importantes en termes d'intensité de douleurs selon la dose prescrite.

«Pour les femmes qui avaient reçu 600 milligrammes, 16% d'entre elles avaient des douleurs supérieures ou égales à 8 sur 10, alors qu'on était à 33%, soit le double, chez celles qui avaient reçu 200 mg. Elles souffraient plus quand elles en recevaient moins. C'était très net», confirme la chercheuse. Un constat que le Collège national des gynécologues et obstétriciens n'a pas souhaité prendre en compte. «200 milligrammes, ça coûte trois fois moins cher que 600 milligrammes, se désole Marie-Josèphe Saurel-Cubizolles. Incontestablement, il y a de façon consciente ou inconsciente cette idée que la douleur, ce n'est pas si grave, les femmes n'en meurent pas…»

Autre élément surprenant de l'enquête: certains médecins ne prescrivent pas automatiquement d'antidouleurs. Pourtant, dans son protocole, la HAS recommande aux équipes de prescrire systématiquement des antalgiques, allant du paracétamol aux opiacées, en fonction de la douleur ressentie. «Il y a un certain nombre de femmes qui nous ont dit qu'elles n'avaient rien eu», dénonce la chercheuse.

Effets secondaires, isolement, culpabilité

À la douleur, s'ajoutent les effets indésirables dont les saignements. «À partir du moment où j'ai avorté, j'ai saigné tous les jours pendant un mois, explique Charlie. C'était des règles abondantes: ça débordait toutes les deux heures», poursuit-elle. Dans l'étude, plus d'une femme sur quatre a déclaré avoir été inquiète des saignements provoqués par la prise des médicaments. «Certaines femmes saignent énormément, et médicalement, on redoute les hémorragies», explique l'épidémiologiste.

Lise a elle aussi beaucoup saigné et a préféré se rendre aux urgences. Les médecins lui ont annoncé qu'elle avait fait une complication de l'IVG médicamenteuse, un phénomène rare. «J'ai eu une infection de l'utérus, ça s'appelle une endométrite. J'avais de grosses pertes de sang qui sentaient très mauvais. J'ai du prendre un traitement antibiotique pendant deux semaines», confie-t-elle.

«Les femmes ne parlent pas du tout de l'avortement. Ma mère m'a dit qu'elle aussi avait avorté et je ne le savais pas.»
Charlie

Au-delà des douleurs physiques, l'isolement ressenti lors de cette épreuve est partagé par la plupart des femmes. «Je me suis sentie vraiment seule… C'était un énorme poids et c'est moi qui devais m'en occuper. Toutes les conséquences me sont retombées dessus: le stress des rendez-vous, le stress de la prise en charge, bien respecter la médication, la supporter… Pendant des mois, j'en ai voulu à mon copain», témoigne Lise.

Parmi les conclusions de l'étude, en plus du manque d'informations sur les effets secondaires, les déclarantes insistent sur une certaine solitude ressentie voire une culpabilité pour certaines. «Ça a tiqué quand j'ai dit que j'avais 30 ans, que j'étais en couple et qu'on était ingénieurs tous les deux. C'est le moment où j'ai culpabilisé en me demandant si ce n'était pas un caprice», explique Charlie.

«Je me suis sentie coupable par rapport à mes amies. Je me suis sentie un peu en décalage. Je me suis dit que c'était peut-être mal ce que je faisais», poursuit Lise. Un sujet qui reste encore tabou et que l'on préfère taire, même dans la sphère sociale. «Il y a très peu de femmes à qui on prescrit un arrêt de travail. Elles ne veulent pas que cela se sache, même parmi leurs pairs professionnelles, explique Marie-Josèphe Saurel-Cubizolles. Les femmes ne parlent pas du tout de l'avortement. Ma mère m'a dit qu'elle aussi avait avorté et je ne le savais pas du tout», s'indigne Charlie.

Mieux former les professionnels

Comment mieux agir auprès des femmes ? «Il faut travailler à mieux informer les femmes et particulièrement les jeunes», insiste l'épidémiologiste. Cette dernière souligne la nécessité de mieux communiquer dès l'adolescence, avec les infirmières dans les lycées notamment. Mais aussi auprès des aides-soignant·es, des sages-femmes, des gynécologues et des médecins généralistes. «Il y a beaucoup de travail à faire auprès des professionnels de santé», détaille-t-elle, qui sont très souvent «débordés».

Et un vrai travail d'accompagnement: écouter les patientes, adapter les pratiques aux profils des femmes, informer et conseiller, prévenir des risques… Des éléments essentiels selon Marie-Josèphe Saurel-Cubizolles: «Il faut traverser le moment ensemble.»

Ce jeudi 24 septembre, une enquête de la Direction de la recherche, des études, de l'évaluation et des statistiques (DREES) dévoilait qu'en France, en 2019, 232.200 interruptions volontaires de grossesse (IVG) ont été enregistrées –soit le plus haut niveau depuis trente ans. Et pour la première fois, la DREES a été capable d'analyser le recours à l'IVG selon la situation sociale, mettant en évidence une corrélation entre niveau de vie et recours à l'avortement.

Le constat est sans appel: les femmes les plus précaires y ont sensiblement plus recours. Ces femmes ont moins la possibilité de voir un médecin, d'obtenir des soins de qualité et une contraception qui leur convienne. Quarante-cinq ans après sa légalisation, l'avortement reste un acte encore trop souvent stigmatisé auquel toutes les femmes n'ont parfois pas accès.

*Les prénoms ont été changés.

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