Société

Derrière les célibataires de «L'amour est dans le pré», une réalité sociale

Temps de lecture : 5 min

Pour de nombreux agriculteurs, trouver son âme sœur n'est pas tâche aisée. Une quête vaine peut même avoir des conséquences dramatiques. Pourtant, le sujet est encore peu politisé.

«L'amour est dans le pré», saison 15, épisode 8. | Capture d'écran via M6
«L'amour est dans le pré», saison 15, épisode 8. | Capture d'écran via M6

Avant de trouver l'amour, Pierre a longtemps eu la sensation que son métier l'empêchait de nouer des relations durables. Au premier abord, sa profession n'a pourtant rien de particulièrement rebutant. «Mais quand je disais que j'étais agriculteur, c'était à chaque fois la surprise voire l'incompréhension», raconte cet éleveur de porcs et de vaches laitières.

Pendant des années, Pierre a eu l'impression de vivre «le même schéma». À plusieurs reprises, son quotidien a pu apparaître comme un repoussoir. Sa recherche de l'être aimé n'a pas été simple. «J'ai fréquenté des sites de rencontres avec plus ou moins de succès, tant que je ne disais pas que j'étais agriculteur.» Heureusement pour Pierre, tout est bien qui finit bien: il est maintenant en couple depuis cinq ans.

En 2005, le célibat en milieu agricole a eu droit à un coup de projecteur avec le lancement de l'émission «L'amour est dans le pré». En reprenant un concept de télé-réalité britannique, la chaîne M6 a eu le nez creux: quinze ans plus tard, Karine Le Marchand et ses équipes continuent de multiplier les bonnes audiences les lundis soir en soulevant un problème de société assez peu médiatisé jusque-là.

Une question sociale ancienne

«L'amour est dans le pré» n'a évidemment pas la prétention d'être une émission représentative des problèmes traversés par les agriculteurs sur le marché matrimonial. Pourtant, la télé-réalité met le doigt sur des problématiques soulevées par différents sociologues. Car en sciences humaines, le célibat des agriculteurs est un objet d'études ancien.

Pierre Bourdieu, figure française de la sociologie, s'est penché sur la question à laquelle il a consacré le livre Le Bal des célibataires (2002) et l'article «Célibat et condition paysanne» (1962). «Bourdieu explique que ce célibat est une situation ancienne, souligne Christophe Giraud, professeur des universités en sociologie à l'Université de Paris. Dans le sud de la France, les régions agricoles étaient marquées par une transmission à l'aîné. En contrepartie, les cadets et les femmes pouvaient rester dans l'exploitation de la famille, tant qu'ils ne faisaient pas ménage. Cette norme avait pour but d'éviter la division du patrimoine familial.»

Si les difficultés des agriculteurs dans leur quête d'un·e conjoint·e ne sont pas nouvelles, leur place dans le marché conjugal a changé. «Au cours du XXe siècle, le métier d'agriculteur devient moins attractif. Ce statut est passé de valorisé à symboliquement dégradé.»

«Tous les agriculteurs ne sont pas impactés de la même façon. Ceux qui ont des petites exploitations sont beaucoup sujets au célibat.»
Christophe Giraud, sociologue

À la transformation de la paysannerie en une position sociale moins attractive, s'ajoute un exode rural à tendance féminine. «Au sein du milieu rural, les jeunes femmes vont davantage s'installer en ville, ce qui fait qu'elles sont un peu moins présentes dans les campagnes. Alors que les agriculteurs, eux, sont très majoritairement des hommes», détaille Raul Magni-Berton, professeur de science politique à Sciences Po Grenoble et auteur de l'article «Politiques publiques d'installation et célibat des agriculteurs».

Avec internet, la situation évolue un peu. «Le marché matrimonial est beaucoup plus grand, notamment grâce aux applications de rencontres. Avoir des relations, c'est plus simple aujourd'hui. La difficulté pour les agriculteurs, c'est de les faire aboutir vers une relation durable», détaille Christophe Giraud, qui connaît bien le sujet pour l'avoir traité dans plusieurs études. Le sociologue estime que l'image d'Épinal du paysan touché par une misère sexuelle est de plus en plus rare. «Et surtout, tous les agriculteurs ne sont pas impactés de la même façon. Ceux qui ont des petites exploitations sont beaucoup sujets au célibat.»

Trouver l'amour (et un coup de main)

Les saisons de «L'amour est dans le pré» passent, mais la semaine à la ferme reste un des moments phares du programme. Elle est souvent l'occasion pour les paysans de tester si leurs prétendantes sont faites pour la vie et le travail à la ferme. S'il s'agit évidemment de télévision et donc de mise en scène, il n'en demeure pas moins un critère déterminant:

«Souvent, cette recherche d'un conjoint n'a pas le même sens dans les milieux agricoles puisqu'on attend un coup de main. On essaie de trouver quelqu'un qui va travailler avec soi, même si ce n'est pas le cas de tous les agriculteurs», nuance Christophe Giraud. Mais l'investissement attendu dépend du secteur. «Les éleveurs laitiers sollicitent beaucoup leur conjoint. C'est moins marqué chez les producteurs de céréales, par exemple.»

«Je suis persuadé que Karine Le Marchand a fait plus pour l'image des agriculteurs, que bien de nos professionnels dont c'est le rôle.»
Pierre, éleveur de porcs et de vaches laitières

À bien des égards, épouser un agriculteur peut, aux yeux d'une partie de la population, représenter une contrainte. Enraciné dans un territoire, un paysan ne peut abandonner son exploitation ou sa ferme. Une situation à laquelle la ou le conjoint doit s'adapter, ce qui passe par le fait d'accepter de rejoindre l'autre sur son lieu de vie.

À cette particularité s'ajoute parfois l'isolement en milieu rural, le peu de temps libre qu'entraîne le travail à la ferme et souvent un certain poids familial. «Au sein des familles d'agriculteurs, les enfants sont redevables puisqu'ils héritent fréquemment d'une exploitation et ils ont donc une dépendance plus forte à la génération précédente», ajoute Christophe Giraud. Le célibat agricole n'est d'ailleurs pas uniquement franco-français. «Il concerne l'ensemble des pays européens, à part la Grèce», indique Raul Magni-Berton.

Pas encore à l'agenda politique

Le célibat agricole a beau demeurer un problème chronique, il n'est pas pris à bras-le-corps par les représentants de la profession. «Je suis persuadé que Karine Le Marchand a fait plus pour l'image des agriculteurs, que bien de nos professionnels dont c'est théoriquement le rôle. C'est une bien triste constatation», témoigne Pierre. Raul Magni-Berton abonde dans son sens: «Cette émission permet de mettre en lumière un problème qui est assez peu médiatisé. A posteriori, ce succès n'est donc pas si surprenant.»

Les politiques délaissent également ce phénomène pointé à maintes reprises par les sociologues. «C'est un sujet qui n'est pas politisé et dont on parle très peu. Les partis politiques ne l'évoquent jamais dans leur programme», fustige-t-il.

Dans une tribune diffusée dans Le Monde en 2011, Raul Magni-Berton avait souligné que ce problème était très masculin: «Le célibat des agriculteurs est une réalité qui touche beaucoup plus les agriculteurs (26%) que les agricultrices (10%).» Il soutient plusieurs mesures, dont un financement différencié de l'installation masculine et féminine, en favorisant celle des femmes pour contenir leur exode rural.

Si le professeur de science politique propose plusieurs leviers pour s'attaquer à cette question sociale, c'est qu'elle peut, dans certains cas, avoir des conséquences dramatiques. «Le sociologue Émile Durkheim parlait déjà du lien entre suicide et célibat à la fin du XIXe siècle. Le célibat agricole a forcément à voir avec le taux de suicide élevé dans de les milieux paysans.»

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