Égalités / Culture

«The Boys in the Band», la pièce de théâtre qui a changé la vie des gays américains

Temps de lecture : 5 min

Avant d’être un film Netflix avec un casting de stars, «The Boys in the Band» était une pièce de théâtre qui a contribué à la libération des LGBT+.

Le film «The Boys in the Band», sorti en 2020 sur Netflix, est une adaptation d'une pièce de théâtreproduite par Mart Crowley. | Capture d'écran via YouTube
Le film «The Boys in the Band», sorti en 2020 sur Netflix, est une adaptation d'une pièce de théâtreproduite par Mart Crowley. | Capture d'écran via YouTube

1968, un an avant les émeutes de Stonewall. L'homosexualité est illégale aux États-Unis et les gays quasiment invisibles dans les médias. À New York, une petite salle de théâtre off-Broadway ose l'inédit: accueillir une pièce sur une bande d'amis gays. Contre toute attente, le succès de The Boys in the Band de Mart Crowley est énorme et la pièce ouvre une discussion sans précédent sur l'homosexualité dans le pays. Cinquante ans plus tard, Netflix diffuse une adaptation par Joe Mantello, produite par Ryan Murphy, avec un casting en or (Matt Bomer, Jim Parsons, Zachary Quinto, Charlie Carver et Andrew Rannells notamment). Les temps ont changé, mais l'œuvre de Mart Crowley reste toujours aussi pertinente.

Un succès inattendu

En 1967, Mart Crowley, un scénariste trentenaire sans-le-sou, souhaite raconter le monde dans lequel il vit. Inspiré de sa vie, de ses amis, de ses rencontres, il imagine une soirée d'anniversaire qui ne se passe pas comme prévu. Dans ce huis clos, neuf hommes vont s'amuser, se déchirer, grandir. L'homosexualité assumée des personnages fait peur. L'agente de Mart Crowley refuse de l'aider à vendre cette pièce qu'elle juge subversive, les salles n'en veulent pas plus et les acteurs refusent de participer de peur de mettre en danger leur carrière. Finalement, l'obstination du scénariste paie. La pièce sort discrètement dans la petite salle du Theatre Four le 15 avril 1968.

À la surprise générale, la pièce de théâtre cartonne. Pour la première fois, une œuvre mettant en scène des hommes bi et homo obtient un succès commercial. The Boys in the Band s'installe dans une plus grande salle. Les stars, de Jackie Kennedy à Marlene Dietrich, en passant par le maire de New York John Lindsay, se pressent d'aller la voir. Deux ans plus tard, William Friedkin l'adapte à l'écran. C'est alors un des premiers films grand public à avoir pour personnages principaux des hommes gays. La pièce comme le film seront des tournants dans la représentation LGBT+. Plus rien ne sera pareil après.

L'impact de The Boys in the Band se fera sentir dans tout le pays. Pour la première fois, tout le monde peut voir la réalité des vies des bi et homosexuels de l'époque. Les gays ne sont plus des clichés. Ils ne sont ni nés psychopathes ni voués à une mort tragique comme on le voyait dans les œuvres de l'époque, mais des personnes complètes et complexes, des hommes qui rient, s'aiment et parfois se détestent. The Boys in the Band n'évite aucun sujet. Mart Crowley met en scène le mal-être de ses personnages, leur fuite dans l'alcool et la drogue, leur solitude, leurs relations toxiques. Mais surtout, il pointe du doigt le responsable du mal-être des gays: la société homophobe dans laquelle ils vivent. Les médias en parlent, l'homosexualité et l'homophobie deviennent des sujets dans le pays.

Une pièce aimée, honnie, réhabilitée

La pièce est alors adorée par les bi et homo qui y voient une première représentation honnête de leur vie. Quand le film sort deux ans plus tard, le vent a tourné. Les émeutes de Stonewall ont entraîné une nouvelle dynamique. Les personnes LGBT+ veulent désormais célébrer leur force, elles ne veulent plus être perçues comme des personnes malheureuses qui s'apitoient sur elles-mêmes, ni être confrontées à leurs traumatismes, mais au contraire se projeter dans un futur plus joyeux, plus combatif. «Ils voulaient de la fierté, c'était le mot du moment être out et fier, a expliqué Mart Crowley à CBS en 2018. On me demandait Pourquoi tu n'écris pas quelque chose de positif sur l'expérience d'être gay? Eh bien, il n'y avait rien de positif quand j'ai écrit la pièce», rappelle-t-il.

La pièce est progressivement réhabilitée. Ryan Murphy, le super producteur qui a à cœur de donner vie aux LGBT+ d'antan (American Horror Story, Hollywood ou Ratched), décide de célébrer les cinquante ans de la pièce. Il rachète les droits, demande à Joe Mantello de s'occuper de la mise en scène avec l'aide de Mart Crowley. Ils raccourcissent la pièce, la débarrassent de quelques références et phrasés datés et choisissent neuf acteurs ouvertement gays célébrés à Hollywood ou Broadway. Comme la première fois, la pièce sera adaptée deux ans plus tard en film en conservant le casting initial. Mart Crowley n'aura pas le temps de voir le film sur Netflix –il est mort en mars– mais il obtiendra enfin un Tony à la cérémonie des Awards de 2019 pour sa pièce grâce à l'adaptation de Murphy/Mantello.

Le casting de Boys in the Band à la 73e cérémonie des Tony Awards en juin 2019 à New York. | Jenny Anderson / Getty Images pour Tony Awards Productions / AFP

Cinquante ans après la sortie de The Boys in the Band, la société a changé. Les gays ne sont plus contraints de vivre en huis clos, cachés chez eux ou dans des bars visés par la police, et peuvent plus facilement développer des amitiés saines. Mais la pièce semble toujours aussi pertinente. Les thèmes abordés, comme l'homophobie intériorisée, le racisme dans la communauté, le placard, le culte de la jeunesse, la dépression, les addictions ou encore la monogamie sont toujours d'actualité dans la communauté gay. «Au risque de… généraliser, il me semble qu'il n'y a pas un moment, une réaction, une déclaration, un sentiment, une analyse qu'ont ces hommes dans cette pièce d'il y a cinquante ans qui ne pourrait pas et n'est pas répliquée quotidiennement dans nos vies de gays d'aujourd'hui juste peut-être pas dans la même mesure», expliquait à The Advocate Jim Parsons, le personnage principal de la pièce, à l'occasion de la sortie de la pièce.

Une reprise qui tombe à point

L'adaptation de Joe Mantello et Ryan Murphy pour Netflix permet d'apporter cette tranche d'histoire gay à un nouveau public. Comme toute archive, The Boys in the Band attire notre attention sur les difficultés du passé et l'apport des militant·es. «C'est important de connaître son histoire parce que, en plus de nous permettre d'apprécier ce que l'on a, je crois que cela nous motive à protéger les acquis et à rentrer dans la prochaine phase de la libération, quelle qu'elle soit», précisait à à The Advocate Charlie Carver, qui interprète Cowboy. La découverte de la persécution des homosexuel·les en Tchétchénie au moment de la sortie de la pièce en est la cruelle preuve.

La sortie de The Boys in the Band en 1968 n'a pas permis un changement soudain des conditions de vie des personnes LGBT+. Malgré le succès de la pièce, aucun membre gay de la production originale n'a fait son coming out. Entre 1984 et 1993, cinq des six acteurs homo, le metteur en scène Robert Moore et le producteur Richard Barr décédèrent de complications liées au sida. Mais cinquante ans plus tard, le courage de ces artistes a payé.

Dans cette nouvelle version, tous les acteurs, le metteur en scène/réalisateur et le producteur principal sont ouvertement gays et pour la plupart très populaires. Jim Parsons était la star de The Big Bang Theory, Matt Bomer de White Collar (FBI: Duo très spécial en France), Zachary Quinto de la nouvelle saga Star Trek, Andrew Rannells de Black Monday, etc. Si leur fierté gay a eu un impact sur les opportunités qui leur ont été offertes, cela ne les pas empêchés de jouer aussi bien des personnages bi et homo qu'hétéro dans de grosses productions. Les temps ont changé pour le meilleur et c'est en partie grâce à The Boys in the Band.

The Boys in the Band est disponible sur Netflix depuis le 30 septembre.

Le documentaire The Boys in the Band: Something in the band, dans lequel Mart Crowley et le nouveau casting parle de l'héritage de la pièce de Crowley, est aussi sur Netflix.

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