Société

Ces jeunes qui veulent encore partir en stop

Temps de lecture : 5 min

Ce n'est ni le moyen le plus rapide, ni le plus fiable, ni le plus sécurisé qui soit. Pourtant, certains veulent encore croire à la possibilité de partir en levant le pouce.

«Partir en stop peut être une manière de se construire, de se mettre à l'épreuve», explique la sociologue Stéphanie Vincent. | Atlas Green via Unsplash
«Partir en stop peut être une manière de se construire, de se mettre à l'épreuve», explique la sociologue Stéphanie Vincent. | Atlas Green via Unsplash

Quelles raisons poussaient certain·es jeunes à partir en stop dans les années 2000, alors que l'avion coûtait quinze euros? Ludovic Hubler, 42 ans aujourd'hui, sortait de l'école de management de Strasbourg en 2003 quand il a décidé de partir faire le tour du monde en levant le pouce. «On m'avait proposé un poste bien rémunéré, mais j'ai eu besoin de partir à l'aventure. Mes études ne m'avaient rien appris des misères et des richesses de ce monde, alors je voulais sortir de ma bulle. C'était un véritable voyage initiatique pour moi, j'ai obtenu mon doctorat de la route: patience, débrouillardise, aventure...» En cinq ans, Ludovic aura parcouru plus de 100.000 km, uniquement en stop, et écrit un livre sur son voyage, Le Monde en stop.

Florence Renault, 35 ans, est partie en 2013 d'Orléans, elle est actuellement bloquée au Cameroun, les frontières étant encore fermées à cause du Covid-19. Avant de partir, elle travaillait depuis deux ans pour France 3 Régions, en tant que journaliste reporter d'image. «J'ai toujours eu envie de partir faire le tour du monde. J'ai économisé longtemps, car je voulais partir sans travailler, complètement libre de tout et sans rien calculer.» Résultat, Florence cumule aujourd'hui 246.675 kilomètres en stop.

Maïwenn et François sont ingénieurs dans le développement durable en Bretagne. Le couple est parti en septembre 2019, à 28 ans, juste après leur mariage. L'idée du voyage avait germé deux ans auparavant. «On ne voulait pas prendre l'avion, alors on a tablé sur deux ans. C'était aussi pour s'imprégner des différentes cultures, et de passer de l'une à l'autre sans se presser.» Pour partir, François n'avait pas renouvelé son contrat de travail, et Maïwenn avait pris une mise en disponibilité de deux ans du ministère de l'Agriculture. Si l'itinéraire était (à peu près) prévu, le Covid les a fait rentrer plus tôt que prévu, en juin dernier. Le temps d'avaler, tout de même, 9.300 kilomètres.

Deux arguments sont régulièrement mis en avant par ces stoppeurs et stoppeuses: le besoin de se confronter au monde avec des rapports sociaux très fort et l'aspect économique.

Ludovic Hubler explique que limiter les frais n'était pas sa «motivation première», mais qu'il ne pouvait pas l'exclure non plus: «J'étais encore un jeune étudiant.» Florence Renault, elle, avait calculé un budget de dix dollars par jour, soit 4.000 euros par an. Un objectif qu'elle parvient à tenir, sans aucun coût de transport, depuis sept ans. Maïwenn et François, qui n'avaient jamais testé le stop, avaient misé sur 10.000 euros par an et par personne. «On avait les moyens pour partir autrement, mais on voulait expérimenter le stop. On voulait croire en l'humanité, en l'idée que l'on pouvait encore s'entraider sans la barrière de l'argent.»

Un rapport à la nature

Pour certain·es, la réduction de l'empreinte carbone est aussi devenue une excellente raison de lever le pouce. Pour Maïwenn et François, qui travaillent dans le domaine de l'environnement, de la gestion des déchets à la qualité de l'eau, «le stop était la façon de partir la plus compatible avec ce que l'on a appris lors de nos études et les valeurs écologiques que nous partageons. En tant qu'ingénieurs, on a une vision plus globale, on ne peut pas ignorer que nos choix conditionnent le CO2 que l'on va émettre».

Plus tôt, en 2003, Ludovic n'y avait pas forcément pensé. «Ce serait hypocrite de prétendre l'inverse. En revanche, je m'y suis sensibilisé au fil de mon voyage. C'est devenu un argument, petit à petit», raconte-t-il. Même son de cloche chez Florence, partie en 2007, qui nuance tout de même: «Quand on regarde les hippies par exemple, on remarque que l'écologie et le rapport à la nature ont toujours été ancrés dans la philosophie du stoppeur. Simplement, ça n'a pas toujours été l'argument mis en avant.»

Stéphanie Vincent est sociologue spécialiste des mobilités, maîtresse de conférences en aménagement et urbanisme à l'Université Lyon 2 et membre du LAET (Laboratoire Aménagement Économie Transports). Selon elle, il existe aussi une valorisation médiatique de ce type de mobilité depuis quelques années, notamment dans certaines émissions télévisées.

Ludovic affichait une carte du monde dans sa chambre d'adolescent, à la fin des années 1990, et rêvait devant son globe offert pour son anniversaire. Maïwenn et François ont davantage été inspirés par l'émission Nus et culottés, diffusée sur France 5, où deux copains partent à l'aventure, nus, et doivent trouver le moyen de se vêtir et de rejoindre un point B sans argent. «On se disait que c'était vraiment bien de transmettre de la bonne humeur comme ça, explique le couple. Ça nous confortait dans notre choix de partir en stop.»

Un rapport au danger particulier

Mais tout n'est pas si facile. Le stop est aussi réputé que le danger qui l'accompagne. Stéphanie Vincent explique que cette image du «stop dangereux» est en partie due aux représentations sociales négatives, car «dans la littérature, le cinéma, le stop est souvent symbole de la perversion, du danger». Mais c'est aussi une réalité.

Si François a pris le pli, le sentiment d'insécurité empêche parfois Maïwenn de tenter le coup. Récemment, pour un Rennes-Vannes (une heure environ), elle n'a pas réussi. Elle évoque «une peur infondée», car elle sait que «ça marche», mais n'ose pas lever le pouce sans son mari, François. «Je n'ai pas envie de prendre le risque d’avoir des remarques, quelles qu'elles soient.» D'un autre côté, Florence Renault affirme ne jamais avoir eu peur. «Je ne me suis jamais forcée à le faire, raconte l'ex-journaliste. Aujourd'hui, je suis vivante, tout va bien, même s'il y avait parfois quelques situations un peu tendues.»

Pour expliquer ce désir de partir en stop malgré le danger, Stéphanie Vincent parle d'une «transgression», au sens positif du terme. «Nous sommes dans une société très homogène, où l'on a le contrôle sur tout. L'imprévu n'a plus sa place.» Elle ne trouve pas illogique ce besoin de «défi» chez certain·es jeunes: «Partir ainsi peut être une manière de se construire, de se mettre à l'épreuve. Une façon d'affirmer “J'en suis capable”. Un rite de passage, en quelque sorte.»

Ludovic Hubler s'est rarement senti en danger pendant ces cinq années de vadrouille. Pour limiter les mauvaises rencontres, il faisait beaucoup de stop dans les stations-services: «Ça me permettait notamment de voir les gens avant de lever le pouce, de bien sentir la situation ou pas.» Quand on lui demande s'il était moins sécurisé de partir en stop à son époque plutôt qu'aujourd'hui, il fait la moue. «Pour faire du stop au niveau international, il y a peu de changement fondamental entre le moment où je suis parti et maintenant, hormis la Syrie. Il y a le Covid, mais c'est temporaire.»

Selon lui, le danger le plus prégnant ne serait pas forcément là où on le croit. «J'ai fait 110 pays dans ma vie. J'ai reçu un accueil incroyable dans des endroits que certains me déconseillaient.» Il cite l'Iran, le Pakistan, ou encore l'Afghanistan, même s'il concède que le dernier est tout de même dangereux. En revanche, aux États-Unis, il avait attendu une nuit entière dans un froid polaire, sans que personne ne s'arrête. «C'est un pays bien plus individualiste.»

Prendre le temps

Le temps disponible, c'est l'antidote au manque de fiabilité du stop. Ludovic Hubler tablait sur deux ans, il en a rajouté trois. Florence aussi avait en tête au moins deux ans en 2013, et elle n'est toujours pas revenue.

Mais cette latitude n'est pas forcément accessible à tous, explique Stéphanie Vincent. «Même s'il est impossible de dresser le portrait type de l'auto-stoppeur, partir pour ce genre de voyage avec un diplôme en poche permet, dans une certaine mesure, d'assurer le retour. Il est plus facile de retrouver du travail, et l'expérience du voyage peut être mieux perçue par le recruteur.» C'est l'une des raisons qui pousse la sociologue à ne pas croire à une expansion du stop dans les années à venir, sans pour autant qu'il disparaisse. «Le tourisme de masse organisé a encore de beaux jours devant lui, affirme-t-elle. Et puis, si le stop venait à se démocratiser, il perdrait tout son attrait…»

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