Société / Culture

Hocquenghem, un Centre d'archives LGBTQI et une bonne moussaka

Temps de lecture : 6 min

[TRIBUNE] Le 2 septembre, la Mairie de Paris a dévissé la plaque d'hommage au militant homosexuel Guy Hocquenghem. Elle se refuse pourtant à soutenir la création d'un Centre d'archives communautaire pour penser collectivement l'histoire LGBTQI.

Guy Hocquenghem, invité de Bernard Pivot lors d'une émission d'«Apostrophes», le 20 avril 1979. | Images d'archive / INA
Guy Hocquenghem, invité de Bernard Pivot lors d'une émission d'«Apostrophes», le 20 avril 1979. | Images d'archive / INA

Nous avons un problème de temporalité. C'est ce que révèle «l'affaire Hocquenghem». Nous voilà plantés au milieu d'un débat qui nous écartèle. D'un côté, la temporalité des féministes victimophiles avec des actions en mode copy cat, visuelles, Instagram. De l'autre, celle des historiens qui affectent le temps long en s'appuyant sur les sources que personne n'a lues, ne connaît pas ou n'a pas le temps de lire. Pour mieux comprendre, se faire une opinion ou l'ouvrir, faut-il attendre leur verdict? Ça va faire long, et la mémoire collective codifiée par l'histoire n'est ni la solution, ni la vérité.

Après tout, les historiens, y compris LGBT, produisent des vérités successives qui alimentent leurs controverses et leurs chamailleries. Pas LA vérité. Idéologiques, ils le sont aussi comme le prouvent assez les récentes sorties de Frédéric Martel et sa haine pérenne de 68 et des militants. Mais aussi le papier sentencieux d'Antoine Idier dans Mediapart et ses syllogismes sur le féminisme. Si Rochefort la féministe pouvait tenir des propos similaires à ceux d'Hocquenghem sur la sexualité infantile, alors pourquoi pas lui?

De fait, les féministes des années 1970 ont politisé la catégorie de l'enfance, y compris dans sa dimension sexuelle. Il n'y a qu'à voir le chapitre extraordinaire et révolutionnaire de Shulamith Firestone sur l'alliance de classe entre les mères, les femmes et les enfants contre le père patriarcal dans La Dialectique du sexe, paru en 1970, pour comprendre que ni Hocquenghem ni Foucault n'étaient féministes. Et que cet entêtement à ne pas l'être, ce désintérêt pour une politique et une pensée incroyablement prolifique et puissante autour d'eux, à l'époque, pose problème et en dit long sur leur misogynie.

Quel espace entre les historiens et les féministes micro-ondes?

Donc entre les historiens et le féminisme micro-ondes, qui d'autre? Où va-t-on se mettre? Comment se faire son opinion et surtout comment ne pas s'auto-silencer? Parce que c'est bien ce qui se passe aujourd'hui, notamment dans la communauté LGBTQI.

Les LGBTQI n'osent plus moufter, coincés qu'iels sont entre la dénonciation morale de la pédophilie, le manque de temps pour aller s'informer, se documenter, apprendre. Et se documenter sur quoi et sur qui exactement, pour comprendre les discours de l'époque sur l'enfance et la sexualité, la balance entre criminalisation et libération? Tout le monde la ferme, tout le monde a peur quand tout le monde ne se fout pas sur la gueule.

«Pour avoir été criminalisés à tous les étages et pas seulement en tant que pédocriminels, les LGBTQI ont une sensibilité particulière à l'oscillation criminalisation/décriminalisation.»

Coincés par les amalgames comme celui –personnalisant– qui consiste à mettre sur le même plan le fait de tenir un discours pédéraste ou pédophile –c'est un pan de la culture gaie et homosexuelle qu'il faudra bien adresser– et d'être coupable de viol revendiqué sur des enfants. Pédocriminel donc. Pour avoir été criminalisés à tous les étages et pas seulement en tant que pédocriminels, les LGBTQI ont une sensibilité particulière à l'oscillation criminalisation/décriminalisation, de même que les féministes, qui se souviennent bien que le combat pour l'IVG fût celui d'une décriminalisation.

Cette sensibilité est précieuse pour ne pas laisser au droit le droit de tout expliquer ou d'imposer. C'est d'ailleurs l'une des grandes limites du féminisme réformiste puriste actuel que de ne s'en remettre qu'au droit pour lutter contre les violences sexuelles. Pour autant, se laisser codifier par l'histoire des historiens ou penser qu'ils sont les seuls à avoir le statut ou la légitimité pour nous aider à y voir clair est une erreur qui en dit long sur le rôle que nous attribuons aux archives LGBTQI dans notre vie et singulièrement en ce moment. Il y en aura d'autres…

Que ferait-on au Centre d'archives LGBTQI s'il était ouvert?

Depuis quelques jours, nombre de commentateurs et de posts font le lien entre le relatif désarroi dans lequel nous plongent l'affaire de la plaque Hocquenghem, les fractures durables qui sont en train de s'installer dans la communauté LGBTQI, et ce que pourrait apporter un Centre d'archives LGBTQI. Mais voilà, il a été empêché depuis vingt ans par les mêmes qui se prennent les pieds dans le tapis avec leur politique de plaques à la con, j'ai nommé la mairie de Paris. Espérons que ça change.

Et iels ont raison. Ça crispe entre gays et lesbiennes, gays et féministes, entre féministes réformistes et libérales et féministes pro-sexe, entre les «ouins ouins», les bons homos, les queers et les transféministes, entre ancienne et nouvelle génération. C'est justement ce type d'espace communautaire et culturel qu'est un centre d'archives LGBTQI qui peut nous permettre de créer d'autres temporalités pour comprendre et agir, pour re-stratifier notre temps entre l'immédiateté inculte et l'écriture de l'histoire. Comme dans une bonne moussaka, il faut beaucoup de couches et c'est pas en la réchauffant au micro-ondes qu'on a la meilleure.

C'est une vieille manière de penser que seuls les historiens patentés sont les bons ventriloques des archives qu'ils font parler pour en faire des bouquins. Que tout passe par leur écriture de l'histoire. Tout le monde, et en particulier les jeunes LGBTQI qui se sentent illégitimes parce qu'ils n'ont pas lu tout Hocquenghem et tout Foucault, Duvert ou Schérer, ou parce qu'ils ne sont pas universitaires, pourraient venir mettre leurs pattes dans les archives si ce Centre était ouvert aujourd'hui.

«Un centre d'archives LGBTQI peut nous permettre de créer d'autres temporalités pour comprendre et agir.»

Pas besoin d'être un rat des archives nationales pour participer à des ateliers de lecture collective d'archives, de livres et de films… Besoin par contre d'un Centre d'archives LGBTQI communautaire pour faire de l'archive orale et refaire circuler la parole et les témoignages, pas que l'écriture de l'histoire. C'est pas les archives nationales qui le feront ou réaliseront nos archives en podcasts ou en fanzine. Besoin d'un centre d'archives pas élitiste et vivant, qui laisse proliférer la multiplicité des pratiques d'archives. D'un espace médian et pas réservé. Pour répondre à la soif de compréhension, d'opinion, d'expression et d'action justement. Pour nous resynchroniser.

Dans ce Centre d'archives LGBTQI ouvert tous les jours et à tous les publics, des archivistes, des historiens pas solitaires, des militants, des volontaires accueilleraient qui veut dans la salle de consultation. Iels mettraient à disposition des listes de ressources correctement indexées et des corpus navigables. Peut-être que le même soir au Centre, un débat aurait lieu sur «L'actualité Hocquenghem & Co» ou sur «Les conditions de mise à disposition des archives pédophiles».

Car le rôle d'un Centre d'archives LGBTQI autonome et communautaire est aussi de participer à la construction, à l'extension et à l'animation de l'espace public. Surtout quand on voit à quelle portion congrue il est réduit: pas de presse LGBT qui nourrisse le débat –elle aussi, elle a les boules–, des médias straight qui ne comprennent toujours pas que nos débats sont transversaux. C'est aussi pour ça qu'on étouffe et que l'on perd de notre temps.

Dans ce centre d'archives LGBTQI, les féministes micro-ondes pourraient même venir y faire leurs devoirs (leur homework) comme on dit depuis les années 1970 dans les collectifs féministes qui bossent. Tu bosses les dossiers, tu produis de l'analyse avant et après les actions ciblées de «visibilité» ou de désobéissance civile. C'est ce que faisait Act-Up.

Elles y trouveraient des tonnes de ressources élaborées par leurs sœurs pour une subjectivité féministe puissante, collective et positive, qui ne se réduit pas au statut individuel de victime régulé par le droit et la psychologie du trauma. Elles y découvriraient tant de féminismes qui ne font pas dans la posture de protection des faibles et des victimes pas vraiment empouvoirées par l'attitude en question, qui ne donnent pas dans l'ego-politique, l'ego révolution et le like-me. Elles se souviendraient peut-être que ce n'est pas un hasard si l'atelier de prise de conscience collective, de construction de soi, de son identité et des politiques du mouvement est au cœur du féminisme. Pas le clic individualisant.

C'est d'intelligence collective dont nous avons besoin, et de construire nos temporalités. Cela, les intellectuels publics et les célébrités de la visibilité ne nous l'apporterons pas. La moussaka géante, oui.

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