Culture

Kenzo Takada, le plus parisien des Japonais

Temps de lecture : 5 min

Âgé de 81 ans, le styliste Kenzo Takada est décédé à Paris des suites du Covid-19, le dimanche 4 octobre.

Le styliste Kenzo Takada, dans sa maison à Paris, le 9 janvier, 2019.
| Joel Saget / AFP
Le styliste Kenzo Takada, dans sa maison à Paris, le 9 janvier, 2019. | Joel Saget / AFP

Pionnier parmi les créateurs et créatrices japonaises, Kenzo Takada a délibérément choisi la France, où s'est déroulée toute sa carrière. Dans les années 1970, il a insufflé un premier vent de japonisme dans le paysage de la mode, aussi bien française qu'internationale. Si son style coloré et joyeux eut quelques réminiscences nippones, elles furent quasi anecdotiques, à l'instar de nombreuses autres inspirations issues de différentes cultures.

Kenzo fut surtout un créateur qui a pleinement embrassé les codes de la mode française, contrairement aux Japonais·es qui arrivèrent plus tard et qui, par leurs démarches radicales, ont bousculé tout le paysage des années 1980. Kenzo est demeuré le plus français des créateurs japonais.

Né en 1939 à Himeji, une ville de la région du Kansai, au Japon, Kenzo Takada a eu très jeune des envies de mode, mais les cursus n'existaient pas encore pour les garçons dans l'archipel. Il passe quelques mois à l'université de Kobé pour étudier les lettres.

Quand il apprend que la Bunka Fukuso Gakuin, une école de mode pour filles fondée en 1919, va s'ouvrir aux garçons, il s'inscrit et sera parmi les premiers étudiants. Chie Koike, sa professeure, l'initiera à la mode française et deviendra sa mentore. Directrice de la Bunka, elle collectionnait les poupées folkloriques pour la variété de leurs costumes –elles sont aujourd'hui rassemblées dans un musée à son nom.

En route pour la France

Après la Bunka, Kenzo décide de partir pour la France, et embarque à bord du paquebot Cambodge. De ce périple marquant, il se souvient: «C'était la première fois que je quittais le Japon. Je suis allé à Singapour, Saïgon, Hong Kong, Colombo, Bombay, Djibouti… Tout était tellement inattendu et différent. C'était un voyage incroyable.» Des souvenirs qu'il transformera en inspirations plus tard.

Le 1er janvier 1965, il débarque à Marseille, et décide de s'installer à Paris pour y tenter sa chance: «C'était une expérience de changement de vie, mais j'ai compris immédiatement que je voulais rester.» Ses débuts ne sont pas simples, sa mère le soutient un peu financièrement, il vend des croquis à des maisons dont Louis Féraud, et travaille pour Renoma, Pisanti… Il débute ses propres créations.

Kenzo Jap

Par hasard, il a l'opportunité d'ouvrir une boutique passage Vivienne. Il y crée un décor inspiré de tableaux du Douanier Rousseau: ce sera la naissance de Jungle Jap, le nom de sa première marque. Paris est en ébullition avec l'émergence des nouveaux noms du prêt-à-porter, et Kenzo commence à organiser des défilés, utilisant notamment des tissus japonais et des yukatas, de légers kimonos d'été en coton. Il s'inspire un peu du style de son pays natal, parfois dans des formes issues du kimono, dans l'ampleur des manches, ou même avec des modèles sashiko, une technique de rapiéçage où les points demeurent visibles.

Mais ses vêtements renvoient surtout aux codes occidentaux, et se reconnaissent par une exubérance de couleurs et de mélanges audacieux. Ses inspirations sont variées, puisent dans différentes cultures et mettent en scène une flore exubérante et colorée. Il apporte un joyeux vent de fraîcheur à la mode et le succès viendra rapidement. En 1976, il s'installe place des Victoires. Le label «Jap» disparaît de sa marque en 1980 pour laisser place à son seul prénom. Kenzo est alors bien installé, et prouve que l'on peut réussir dans la mode à Paris, même avec des origines lointaines.

Kenzo Takada pose lors de la présentation de sa collection de prêt-à-porter automne/hiver 1992-1993, à Paris, le 22 mars 1992. | Pierre Guillaud / AFP

Ça sent beau

Fort de ses succès, Kenzo se met aux parfums. Dès 1978, il lance l'original King Kong, dans un flacon bouteille de saké et un étui multicolore, mais ce sera un échec malheureux. Il s'y essaye de nouveau en 1989, cette fois-ci avec un grand succès, qui persiste jusqu'à aujourd'hui: c'est dans des inspirations naturalistes et poétiques aux réminiscences japonaises qu'il trouve sa voie.

Le slogan «Kenzo ça sent beau» initie une belle histoire dans laquelle, après le flacon fleur arrive le flacon feuille (avec dans le verre la trace d'une goutte de rosée), et le flacon bambou bleu pour Kenzo Homme. Des créations en verre givré signées Serge Mansau. Parmi les derniers grands succès: Kenzo Flower et son coquelicot.

Trente ans de mode

En 1993, il choisit de vendre sa marque à LVMH tout en continuant la création pendant quelques années. Il fait ses adieux lors d'un défilé spectacle en 1999 au Zénith, un grand moment festif pour célébrer trente ans de mode dans une magnifique rétrospective. Des modèles issus du passé, une pléiade de mannequins vedettes (Katoucha Niane, Pat Cleveland, Alain Gossuin...) et des ami·es (Julien Clerc, Ellen von Unwerth, Inès de la Fressange…) défilent pour lui sur un podium multi-facettes.

Différents univers, une myriade de sources d'inspiration, le tout mis joyeusement en scène avec des musiques live: tambours du Japon, percussions d'Afrique, flamenco, romance parisienne… Une fête jubilatoire et mémorable pour tourner une belle page de mode.

Après trente ans aux manettes de la création, Kenzo avait envie de prendre du temps pour lui, de voyager, et de vivre dans son bel appartement près de Bastille, avec couloir de nage et jardins japonais en terrasses, flattés de sculptures d'éléphants. Animal fétiche, l'éléphant fut souvent présent dans son œuvre. Une photo de Jean-Marie Périer met notamment en scène Kenzo sur le dos de l'animal. Le pachyderme avait été mis en vedette pour ses cinquante ans de vie à Paris, tandis que son effigie en métal signe le flacon du parfum Jungle.

En 2009, Kenzo met en vente son grand loft et ses collections d'objets, tournant une autre page de son existence.

Un héritage vivace

Plus tard, Kenzo tenta de renouer avec des univers proches de la mode, en relançant des accessoires, des tissus pour la maison, des objets, mais sans plus avoir la possibilité d'utiliser son célèbre prénom, propriété de LVMH.

Sa dernière incursion fut le lancement et la présentation à Maison&Objet, en janvier 2020, de la marque K3, présentant des objets de décoration d'inspiration japonaise autour de trois thèmes: Shogun, Maiko et Sakura. En fil rouge de ses créations, une omniprésente référence à la magnifique technique du kintsugi, qui consiste à réparer des objets cassés en soulignant les fissures avec de la laque d'or. K3 fut le signe d'une vitalité et d'une créativité encore débordantes à 80 ans.

Avec le souvenir d'une personnalité joviale, toujours enjouée et aimant la fête, Kenzo demeurera le chantre d'une mode multiculturelle, joyeuse et colorée, qui a enchanté les années 1980 et 1990. Le créateur japonais a également su faire découvrir à la France la culture de son cher Japon; la France, elle, lui a permis de réaliser ses rêves.

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