Société / Tech & internet

Emma Chamberlain nous réhabitue à la normalité

Temps de lecture : 4 min

Elle vous parle de ses règles ou de la météo et en même temps elle nourrit ses chats, elle se brosse les dents. Et elle rote. Cosmopolitan l'a désignée «fille la plus populaire au monde».

Emma Chamberlain renverse du lait, comme tout le monde. | Capture d'écran via YouTube
Emma Chamberlain renverse du lait, comme tout le monde. | Capture d'écran via YouTube

Ami·es de la jeunesse, passez votre chemin, vous n'apprendrez rien ici.

Maintenant que nous sommes entre gens moins jeunes, on peut se parler franchement. On est chacun et chacune persuadée de ne pas être complètement larguée, n'est-ce pas? On se répète que jusqu'ici tout va bien. Prenons mon cas. L'autre jour, malgré mon grand âge et mes problèmes d'incontinence, j'ai pu rire au nez de mon fils de 8 ans qui me demandait si je connaissais Norman. «Norman? Mais mon chéri, c'est ringard.» (Combien de générations vont encore croire que Norman est jeune?) Bref, je tenais encore la compréhension du monde dans le creux de ma main.

Et d'ailleurs, j'avais déjà entendu parler d'Emma Chamberlain, qui sera, comme vous ne le savez pas encore, le sujet de ce texte. Je croisais son nom et je me disais «Emma Chamberlain, bien sûr, la fille de l'acteur des Oiseaux se cachent pour mourir» et comme je ne cliquais jamais sur rien la concernant, je pouvais continuer à me réjouir de mon excellente connaissance du monde contemporain.

Sauf que voilà, Emma Chamberlain N'EST PAS la fille de l'acteur des Oiseaux se cachent pour mourir.

Emma Chamberlain est simplement la fille la plus populaire du monde. C'est Cosmopolitan qui le dit. (Le disait en janvier dernier en tout cas mais ça m'avait totalement échappé.)



Alors, évidemment, j'ai commencé à cliquer frénétiquement sur tout ce qui concernait la fille la plus populaire du monde en 2020 et je suis désormais en mesure de vous dire qu'Emma Chamberlain marque par son existence même un changement dans le paradigme de la célébrité.

Emma Chamberlain vient de ringardiser Nabilla, Norman et même Kim Kardashian.

Le support n'est plus ce qui définit l'influenceuse

On pourrait dire qu'elle est une YouTubeuse, puisqu'elle est devenue célèbre grâce ses vidéos, mais elle cartonne aussi bien sur Instagram que sur TikTok, donc bon. Elle a lancé son podcast qui, bien sûr, est un énorme succès. Ce qui nous amène à un premier constat: dans l'ancien temps, quand vous deveniez célèbre en étant actrice par exemple et que vous vous lanciez dans la chanson, c'était casse-gueule. Mais désormais, si vous devenez célèbre simplement parce que vous êtes vous, et bah vous sur n'importe quel support, ça marche. (Jusqu'au jour où il y aura lassitude, évidemment.)

Le support n'est plus ce qui définit l'influenceuse. D'ailleurs, on pourrait se contenter de la qualifier d'influenceuse. Influenceuse, c'est une manière d'insister sur la masse d'argent que ces personnes gagnent en signant des deals avec des marques. Emma Chamberlain signe ce genre de deals, elle a sorti des collections de vêtements et du café, parce que le café c'est sa passion dans la vie. (Enfin... ce qu'une Américaine de 19 ans appelle du café, c'est-à-dire un litre de crème avec deux grains de café dedans.)

Mais une influenceuse, du temps antédiluvien des blogs, c'était une personne qui mettait en scène une vie parfaite. Une influenceuse ne vous faisait pas seulement rêver, elle vous écrasait sous le poids de sa vie, elle vivait dans une publicité. Emma Chamberlain ne vit pas dans une pub. Par exemple, dans l'écrasante majorité de ses vidéos, elle n'est pas maquillée. Voire carrément pas à son avantage:

Elle publie aussi bien des photos d'elle comme ça:

Que comme ça:

Et encore plus fou, elle n'accompagne pas sa photo d'un long texte pour dire combien cela lui coûte de se montrer au naturel mais qu'elle se sent obligée d'être honnête parce que ça, c'est aussi elle. Elle se contente de poster la photo. Elle est dans la mouvance de ces jeunes dont j'avais parlé qui réhabilitent les photos moches.

Peut-être a-t-elle compris que le principe de la transformation était infiniment fascinant? Non, c'est plus profond que ça. Pour que vous compreniez mieux, je vais vous raconter sa première vidéo qui a vraiment eu de l'audience. Elle était face caméra et elle racontait, avec une fausse hystérie et de vraies vannes, ses achats à la Foir'Fouille. («One dollar» ça s'appelle là-bas. Ou «Tout à 10 francs» vu qu'on est entre vieux.)

Elle avait acheté des Cotons-Tiges La Reine des neiges.

Capital sympathie

Vous vous souvenez quand François Hollande a voulu créer le personnage du président normal et que ça n'a pas du tout marché?

Eh bien, Emma Chamberlain, elle, a réussi à faire fructifier le concept de normalité.

Vous regardez ses vidéos, elle traîne chez elle dans des fringues à la propreté douteuse, elle vous parle et vous avez très exactement l'impression d'être avec votre copine drôle et un peu dingue qui vous parle de... rien. Et vous êtes... bien. (Il y a quelque chose de l'ordre de Fleabag dans son dispositif.) Un des commentaires les plus approuvés sous l'une de ses dernières vidéos résumait ainsi: «Emma est la seule YouTubeuse qui ne vous rend pas anxieuse après l'avoir regardée et ce n'est pas parce qu'elle serait moche ou quoi que ce soit d'autre mais parce qu'elle est réelle».

She's REAL.

Le capital sympathie de cette fille est donc extrêmement élevé. Elle vous parle de ses règles ou de la météo et en même temps elle nourrit ses chats, elle renverse du lait, elle se brosse les dents. Et elle rote. (Elle rote souvent.) Je reste convaincue que pour atteindre ce niveau de célébrité et de réussite sociale et financière, il faut avoir des qualités indéniables de travail et d'opiniâtreté. Emma Chamberlain n'a pas réussi par hasard. Un jour, elle a arrêté ses études et elle a décidé de se lancer dans une carrière de YouTubeuse et elle a bossé. Et elle bosse toujours beaucoup. Et elle est brillante.

Il n'en reste pas moins que son fonds de commerce, c'est la normalité. Ce qui signifie qu'on peut devenir millionnaire parce qu'on est normale? Vivons-nous dans un monde où la normalité est devenue une chose tellement rare sur internet qu'elle s'est transformée en une qualité? Alors oui, en partie. Emma Chamberlain a su dynamiter la syntaxe habituelle des réseaux sociaux en arrêtant de copier les pubs pour revenir à ce que je n'ose appeler «la vraie vie». Je suis à deux doigts de me demander si on ne va pas assister à un retour de hype de la vraie vie.

Ce texte est paru dans la newsletter hebdomadaire de Titiou Lecoq.

Newsletters

Le discours des pouvoirs publics détermine nos réactions aux attentats

Le discours des pouvoirs publics détermine nos réactions aux attentats

Que les attaques terroristes déclenchent ou non une dynamique autoritaire au sein de l'opinion dépend de la manière dont les élites politiques, au sens large, construisent leur mise en récit.

Faut-il absolument montrer des caricatures de Charlie Hebdo pour expliquer aux collégiens la notion de blasphème?

Faut-il absolument montrer des caricatures de Charlie Hebdo pour expliquer aux collégiens la notion de blasphème?

[BLOG You Will Never Hate Alone] L'école doit demeurer un lieu de rassemblement où chacun se sent comme chez lui.

«Mon physique a changé. Je le sais»

«Mon physique a changé. Je le sais»

[C'est compliqué] Cette semaine, Lucile conseille Ibtissem, une jeune femme pleine de promesses qui pense avoir perdu son éclat à la suite d'une relation toxique.

Newsletters