Médias / Monde

L'Inde, cette démocratie qui neutralise ses journalistes

Temps de lecture : 7 min

La crise du Covid-19 ébranle tous les piliers de la démocratie dans le pays. Les journalistes doivent désormais jongler entre manque d'informations, autocensure et attaques à leur encontre.

Des militants indiens participent à un rassemblement de protestation contre le meurtre de la journaliste Gauri Lankesh, au mémorial de la Porte de l'Inde, à New Delhi, le 6 septembre 2017. | Sajjad Hussain / AFP
Des militants indiens participent à un rassemblement de protestation contre le meurtre de la journaliste Gauri Lankesh, au mémorial de la Porte de l'Inde, à New Delhi, le 6 septembre 2017. | Sajjad Hussain / AFP

«C'est avec un profond regret que nous annonçons le décès de Me. Dia…» La mort de mademoiselle Me. Dia, «fille adorée de Liberté et épouse de Vérité», a été rendue publique le 8 septembre dernier dans les pages nécrologiques du très respectable quotidien indien The Hindu (l'équivalent du journal Le Monde en France).

Le texte satirique a rapidement propulsé son auteur de 24 ans, Kartik Sahni, sous le feu de la twittosphère, rapporte Mashable.

«En pleine crise sanitaire, nous n'avons aucune véritable information sur les chiffres des morts, des infections ou des lits disponibles dans les hôpitaux, martèle-t-il au téléphone depuis Delhi, où il vit. Aucun chiffre non plus concernant l'économie alors que la récession est terrible. Toute l'attention des médias est accaparée par l'affaire Sushant Singh comme si rien d'autre n'avait de l'importance, alors que le monde entier s'est arrêté.»

Karthik Sahni fait ici référence au suicide d'un jeune acteur survenu cet été à Mumbai impliquant le petit monde de Bollywood, affaire relatée en continu par les médias depuis trois mois. Certains évoquent désormais une «chasse aux sorcières» bien utile pour détourner l'attention.

Pour Sahni comme de nombreux autres citoyens indiens, la crise due au Covid-19 –plus de 6 millions de cas et plus de 100.000 décès comptabilisés dans le pays– n'est pas uniquement sanitaire, elle ébranle aussi tous les piliers de la démocratie, le journalisme en première ligne.

Une longue histoire d'attaques contre la presse

La profession de journaliste est régulièrement attaquée dans le pays, avec des périodes de crise plus ou moins aiguës. Ainsi, sous le régime d'Indira Gandhi (parti du Congrès) en 1970, de grands journaux dénonçant son régime autocratique ont été inquiétés, à l'image de ses opposants politiques, régulièrement mis en prison ou harcelés. Certes, la violence de la société à l'encontre des journalistes et des intellectuels a toujours existé dans ce pays particulièrement susceptible. Les dangers émanent aussi bien du pouvoir lui-même, d'alliés (milices, idéologues, groupuscules, syndicats), de foules galvanisées par des idéologues, ou, désormais, de citoyens déchainés par des réseaux sociaux comme Whatsapp ou Facebook.

«Nous ne sommes pas vos ennemis.»
Rana Ayyub, journaliste indienne

Néanmoins, un tournant a été marqué en 2017 avec l'assassinat de la journaliste Gauri Lankesh, souligne Daniel Bastard, responsable du bureau Asie-Pacifique chez Reporters sans frontières (RSF).

Lankesh, journaliste d'investigation, a été abattue chez elle à Bangalore par des hommes de main. Trois ans après les faits, l'enquête stagne toujours. Depuis, d'autres figures du journalisme et du monde intellectuel continuent elles aussi d'être harcelées, voire arrêtées temporairement sous des prétextes souvent vagues et fallacieux. L'Inde se situe au 142e rang du Classement mondial de la liberté de la presse de Reporters sans frontières, plusieurs places derrière le Brésil (107) et même l'Afghanistan (122). RSF dénonce aussi les «appels au lynchage» et le risque de passages à l'acte à l'encontre des journalistes, phénomènes encore plus virulents lorsqu'il s'agit de femmes.

Des militants indiens lors du rassemblement organisé à la mémoire du journaliste Gauri Lankesh à Bangalore, le 12 septembre 2017. | Manjunath Kiran / AFP

Rana Ayyub, qui a enquêté sur les atrocités commises contre les musulmans dans l'État du Gujarat en 2002, alors dirigé par l'actuel Premier ministre Narendra Modi, vit ainsi depuis plusieurs années sous les menaces de mort et de viol. «Nous ne sommes pas vos ennemis», martèle-t-elle pourtant dans une vidéo, comparant l'attitude du pouvoir indien à l'égard des médias à celle de Donald Trump.

Le 11 août 2020, trois journalistes du magazine The Caravan (l'équivalent d'un hebdomadaire comme L'Express en France) ont été attaqués en plein jour dans les rues de Delhi.

Une dérive vers l'infotainment

Dans ce cadre sombre, difficile de mener à bien des enquêtes de qualité. Si certain·es journalistes continuent de prendre des risques, beaucoup s'autocensurent, et d'autres choisissent la voie de l'infotainment à l'américaine. «La télévision et les réseaux sociaux préfèrent le clash, le divertissement, valorisent les polémiques et les informations non vérifiées, déplore Karthik Sahni. Ce type de contenu a quasiment remplacé les sitcoms mièvres. Or autour de moi cette situation semble ne pas susciter l'indignation, comme si désormais on acceptait que les médias soient ainsi.»

Depuis une dizaine d'années, les médias en Inde ont connu une expansion sans précédent, notamment avec l'arrivée des plateformes de contenus et de nouveaux médias. «La presse traditionnelle est encore très lue mais grandit à un rythme moins soutenu, de même pour la télévision, tandis que les médias en ligne connaissent une croissance de 30% par an, indique Girish Menon, directeur du département médias pour la firme KPMG. En 2024 ce sont les annonceurs digitaux qui seront les plus à l'aise», prédit-il, en mettant en avant un récent rapport de la firme sur la vitalité du secteur en Inde.

La consommation des produits digitaux a connu une forte accélération sur les trois dernières années. Selon les analyses de KPMG, la presse traditionnelle (journaux et télévision), encore présente à 60% dans les ménages, doit s'aligner sur des contenus de divertissement pour rester compétitive et attirer les nouveaux annonceurs. Et, semble-t-il, basculer vers l'infotainment. «Ces médias s'adressent aux masses populaires, elles veulent du criard, du sensationnel», justifie-t-il. Et pour cela elles ont désormais le choix.

RSF note: «Selon les derniers chiffres, datés du 31 mars 2018, l'Inde compte près de 120.000 journaux enregistrés en tant qu'organes d'informations, dont 36.000 hebdomadaires. On peut également écouter 550 stations de radio FM, ou regarder 880 chaînes de télévision par satellite, dont 380 se présentent comme des chaînes consacrées à l'actualité et à l'information

Pourtant, ces très nombreux médias sont loin d'être indépendants et impartiaux. Comme le souligne un rapport de l'Institut international de la presse (IPI), «cette apparente transparence cache cependant un phénomène plus pernicieux: les structures de quasiment tous les groupes de presse se caractérisent par de très hauts niveaux de complexité qui permettent in fine de dissimuler l'identité des véritables propriétaires et/ou de contourner certaines lois». De fait, nombreux sont les propriétaires des grands médias ou conglomérats ayant une proximité avec le pouvoir, notamment au niveau régional, par un jeu complexe d'alliance, de connivence ou de népotisme.

Des journalistes qui dérangent

Ce sont d'ailleurs les localiers qui sont souvent le plus inquiétés, harcelés, battus voire assassinés, pour avoir dénoncé des pratiques abusives, des malversations, la corruption, l'accaparement des terres ou des exactions à l'encontre des populations.

Relater des attaques à l'encontre des minorités ou des débats politiques, questionner les actions du gouvernement quant à la crise deviennent un véritable parcours du combattant témoigne Rohan Venkataramakrishnan, journaliste politique pour le site Scroll.in, l'un des rares médias indépendants (comme The Wire, The News Minute, Alt News, etc.) à poursuivre un insatiable travail d'investigation et de vérification des informations. Or ces médias disposent de financements fragiles (souvent des fondations ou des dons) et s'adressent à une niche de lecteurs déjà convaincus.

«C'est la première fois que le gouvernement a une telle majorité: il n'a aucunement besoin de rendre des comptes.»
Rohan Venkataramakrishnan, journaliste politique

«Nous avons un vrai besoin d'introspection en tant que médias [et devons] parvenir à faire rendre des comptes au gouvernement», écrivait le chercheur Bhupen Singh en avril 2020.

Un récent article du journal scientifique The Lancet fait écho à ces craintes, rappelant qu'au début de la crise, en mars 2020, le Premier ministre Modi avait fortement incité les médias à donner une image «positive» de la situation.

Ce même Premier ministre qui, d'ailleurs, n'est pas friand des conférences de presse, la première s'étant tenue en mai 2019 soit cinq ans après son premier mandat. «C'est la première fois que le gouvernement a une telle majorité: il n'a aucunement besoin de rendre des comptes», explique l'éditeur politique de Scroll.in.

Une inquiétude généralisée

Peut-on, dans ce contexte, encore exercer la profession de journaliste?

En juin 2020, 55 journalistes dont de nombreux localiers ont fait l'objet d'une plainte pour avoir montré les effets désastreux de la crise en Inde: famine, migrants et gestion catastrophique des autorités locales.

«Sans la presse internationale, je n'aurais pas ou que très peu d'informations sur ce qui se passe dans mon pays; c'est schizophrénique.»
Karthik Sahni

Les zones sensibles, comme le nord, le nord-est du pays et surtout le Cachemire constituent des no man's land où se faire tabasser, torturer ou tuer pour un reportage devient trop fréquent. Les coupures de communication (téléphone et internet) au Cachemire ont d'ailleurs eu raison de la liberté d'informer dans cette région disputée entre l'Inde et le Pakistan, souvent décrite comme la plus militarisée au monde.

Chez les correspondants étrangers, une même anxiété règne. Moins sous le feu direct des autorités indiennes, ils n'en demeurent pas moins inquiétés comme le montre une enquête d'un collectif de journalistes internationaux basés en Inde, encore non publiée mais à laquelle nous avons eu accès. Les demandes d'autorisations officielles de se rendre dans certaines régions, comme au Cachemire ou dans le nord-est du pays, restent lettres mortes. Les permis, eux, sont reçus bien après la demande, rendant le traitement de l'actualité du jour obsolète. D'autres font état d'un non-renouvellement de leur visa. Un sondage interne montre par ailleurs que plus de 60% des interrogés ont mentionné avoir fait l'objet –directement ou par le biais de leur rédaction– de pression, d'intimidation ou de harcèlement de la part des autorités indiennes.

«Sans la presse internationale, je n'aurais pas ou que très peu d'informations sur ce qui se passe dans mon pays ou à l'étranger; c'est complètement schizophrénique, s'insurge le jeune Karthik Sahni. Depuis les cinq dernières années j'ai l'impression que les gens vivent dans un monde parallèle, nous ne sommes même plus en capacité d'être d'accord sur de simples faits. Désormais pour beaucoup d'Indiens les opinions des uns ou des autres s'imposent d'ailleurs comme des faits et la viralité des réseaux sociaux amplifie ce phénomène.» Le jeune homme, accepté en master d'action publique à Harvard, a été contraint de reporter son cursus d'un an en raison de la crise. En attendant il a rejoint une association pour améliorer l'accès à l'éducation publique, espérant susciter le débat critique auprès des plus jeunes et retourner un peu la tendance à son échelle.

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