Monde

Un «Avatar» sanglant dans les forêts du centre-est de l'Inde

Françoise Chipaux, mis à jour le 02.08.2012 à 10 h 17

Les populations tribales, aidées par les maoïstes, se battent pour préserver leur habitat et leurs ressources.

Loin des feux de la rampe, Avatar version «live» se joue dans les profondeurs des forêts du centre-est de l'Inde où les populations tribales se battent depuis plusieurs années pour préserver leur habitat et leurs ressources. L'enjeu de cette bataille est le problème fondamental du développement face à la préservation de modes de vie ancestraux, de l'industrialisation face au droit des tribaux sur leurs terres. Dans cette bataille inégale, les tribaux et paysans sans terres ont reçu l'aide des maoïstes rendant ce conflit particulièrement meurtrier.

Près de 1.000 personnes ont été tuées en 2009 dans des opérations liées aux affrontements qui opposent les forces de sécurité aux maoïstes. Depuis le début de cette année, ces derniers ont poursuivi leurs actions avec vigueur et il ne se passe pas de jour sans une opération plus ou moins spectaculaire et sanglante. Dernière en date, celle du 6 avril, dans laquelle sont morts 75 membres des forces de l'ordre.

Des populations frustrées et abandonnées

Si dès 2006 le Premier ministre indien, Manmohan Singh a défini la rébellion maoïste comme le «plus grand défi interne à la sécurité» de l'Inde, peu de mesures concrètes ont été prises au plan fédéral ou par les provinces affectées pour contrer une guérilla qui ne cesse de s'étendre. Aujourd'hui 20 des 28 états que compte le pays sont touchés. Les offensives récemment lancées par les forces paramilitaires et la police n'ont pas vraiment ralenti l'activité d'une guérilla qui se nourrit des frustrations de populations trop longtemps abandonnées à elles-mêmes. «L'aliénation qui date de décennies prend maintenant un tour dangereux. Nous devons changer notre façon d'approcher les tribaux car nous ne pouvons pas dire que nous avons agi avec sensibilité dans le passé», reconnaissait en novembre Manmohan Singh. Les tribaux ou les premiers habitants de l'Inde, qui sont environ 85 millions, sont dans ce contexte un vivier de recrutement aisé pour les maoïstes.

Très organisés, les maoïstes ont leur armée -People Liberation Guerilla Army (PLGA)- qui est une force mobile d'environ 10.000 cadres entraînés à laquelle s'ajoutent des milices locales et des gardes villageois. Leurs armes proviennent essentiellement des attaques contre les forces de sécurité et leur budget annuel -estimé par un haut responsable du ministère de l'Intérieur indien à environ 300 millions de dollars- est financé par l'extorsion. Face aux maoïstes, la police est mal équipée, mal payée et très peu motivée. De plus, les gouvernements provinciaux ne sont pas tous d'accord sur la nécessité de conduire des opérations militaires contre une guérilla qui dans certaines régions reste populaire.

Une société en pleine mutation

L'influence des rebelles progresse aussi au-delà des zones rurales dans les cercles étudiants et intellectuels du Bengale occidental où le mouvement est né en 1967. Les changements rapides que connaît l'Inde, les disparités croissantes, l'extrême violence de la répression (qui répond à celle des maoïstes) attirent des jeunes qui embrassent avec d'autant plus d'enthousiasme la cause des déshérités qu'ils ne trouvent pas vraiment leur place dans une société en pleine mutation.

Pour le gouvernement central, le défi est d'autant plus important que l'ampleur grandissante de cette insurrection menace non seulement l'autorité de l'Etat et la vie de millions de citoyens mais aussi le développement de l'économie et la croissance des investissements étrangers. Depuis plus de cinq ans, la firme sud-coréenne Posco se bat pour l'acquisition de terre pour un projet d'aciérie représentant un investissement de 12 milliards de dollars dans l'Etat d'Orissa. Deux projets de 20 milliards de dollars du géant de l'acier ArcelorMittal sont retardés depuis plusieurs années dans les Etats d'Orissa et de Jharkhand en raison de l'opposition des tribaux et paysans à vendre leurs terres.

Un moment envisagé pour venir à bout de la rébellion maoïste -plus meurtrière que l'insurrection très médiatisée de l'Etat du Cachemire- l'intervention de l'armée a été rejetée. En partie grâce à la campagne menée par la société civile qui dénonce le risque de ce conflit sur les populations. En attendant, cette guerre qui ne dit pas son nom et se déroule dans des régions reculées et peu accessibles jette une ombre sur une démocratie indienne qui a du mal à réconcilier les différentes aspirations de ses citoyens.

Françoise Chipaux

Photo: Dans un camp de réfugiés dans une forêt près du village maoïste Bhairamgarh, en mars 2007. REUTERS/Parth Sanyal

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