Culture

Il y a 125 ans, Bridget Cleary était brûlée vive, chez elle

Temps de lecture : 8 min

Son époux croyait qu'une mauvaise fée l'avait remplacée. La mort de cette femme s'inscrit dans un tournant de l'histoire irlandaise et du rapport aux mythes celtiques.

«Je ne vais pas garder une vieille sorcière à la place de ma femme, je dois récupérer ma femme!» | Bee Felten-Leidel via Unsplash
«Je ne vais pas garder une vieille sorcière à la place de ma femme, je dois récupérer ma femme!» | Bee Felten-Leidel via Unsplash

Le 22 mars 1895, la police fouille un champ près du village de Ballyvadlea, dans le comté de Tipperary, au sud de l'Irlande. Des seaux d'eau froide ont arrosé la région pendant des semaines. Les bottes s'enfoncent dans une boue profonde. Sous la surface, les constables trouvent ce qu'il reste d'un corps humain, à peine enterré. Le torse, féminin, à nu, est carbonisé.

Des habits de la victime ne restent que quelques morceaux de tissus cramés, ayant autrefois constitué des sous-vêtements et des bas noirs. La tête, elle, est plongée dans un sac. Les policiers le retire et découvrent le visage, intact, de Bridget Cleary. Âgée de 26 à 28 ans, Bridget a disparu six jours plus tôt.

Des rumeurs sinistres ont vite circulé dans une petite communauté au sein de laquelle règne une tension épaisse. Interrogé par la police, Michael, l'époux de la disparue, a bien livré une théorie: sa femme aurait été enlevée par des fées.

Nationalisme et terres maudites

À la fin du XIXe siècle, l'Irlande est à la croisée des mondes. Elle s'apprête à laisser derrière elle un passé brodé de famines et de superstitions pour entrer dans une ère de raison et de progrès.

«La campagne se modernisait et les propriétaires terriens du comté étaient prospères, raconte l'historienne Angela Bourke. À quinze miles, la ville de Clonmel était un centre important avec une gare, des brasseries, le trafic fluvial et une garnison britannique. Tipperary avait de bonnes terres, excellentes pour l'élevage de bovins, pour faire du beurre. Les fermiers mangeaient bien, leurs maisons étaient solides.»

Les employé·es de ces gens-là restent néanmoins pauvres. Leur santé est mauvaise et l'accès aux médecins n'est pas donné à tout le monde. En revanche, le comté est l'une des zones du Royaume-Uni à la population policière la plus dense.

En 1867, Tipperary fut un des foyers du soulèvement fenian. Des baraques de police furent brûlées, une brève bataille opposa un régiment à des rebelles armés de piques. Un homme fut tué, et d'autres blessés. Voilà le monde dans lequel grandit Bridget Boland, de son nom de jeune fille.

«Elle est probablement allée à l'école au couvent, on pense qu'elle pouvait lire et écrire, continue Bourke. Les nonnes ont dû lui apprendre à coudre. Adolescente, elle est devenue apprentie chez une couturière.» Selon The Irish Times, cela aurait été à Clonmel, le bourg où elle aurait rencontré son futur mari, tonnelier de son état.

Bourke est moins catégorique. Personne ne connaît mieux qu'elle les méandres de cette lugubre affaire. En 2006, elle a publié The Burning Of Bridget Cleary: A True Story, œuvre référence qui a relancé l'intérêt sur le sujet. Elle reprend: «Sa mère était morte et comme son père était travailleur agricole, il avait le droit à un cottage. Ils étaient fort bien bâtis, avec cheminées et toits en ardoise. On en croise encore beaucoup de nos jours.»

Forts de fées sur terres gastes

Depuis 1883, la loi impose aux propriétaires terriens de fournir des terrains sur lesquels l'État érige des cottages agricoles. Un manque à gagner. Les propriétaires ont donc tendance à refiler des terres où ils ne construiraient rien, qu'ils ne peuvent pas vendre et où on ne plante pas non plus, car les agriculteurs refuseraient d'y travailler. Des terres qui ont abrité ce qu'on appelle des forts de fées. Selon la mythologie celtique irlandaise, ces lieux auraient été des portes d'entrée pour un autre monde.

«On les a habités, de l'âge du fer au Moyen Âge, narre Bourke. Puis ils sont devenus le site de l'inconnu. Des lieux où tout pouvait se passer et où les règles se brisaient.» Durant des siècles, les forts de fées ont dissimulé de la gnole, des rapports sexuels répudiés par la morale, des armes et des recrutements de volontaires pour des soulèvements populaires. Et les fées, dans tout ça?

«Il existe tout un corpus de légendes autour d'elles, répond Bourke, en prenant une grande inspiration. Un homme rentre tard. Il passe un certain pont et sent souffler un grand vent. D'un coup, il est dans une maison, avec des gens qu'il ne reconnaît pas. Plus tard, il revient à sa famille, qui l'a déjà pleuré à son enterrement. Sa femme est remariée, mais elle a une excuse: il était parti avec les fées.»

Les fées emportent les gens. De jeunes femmes, pour qu'elles enfantent pour elles, ou des nourrissons pas encore baptisés. À leur place, elles installent un changelin, une créature autre. Parfois, elles rendent les personnes enlevées. Mais pas toujours.

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Des oeufs et des braises

D'après la rumeur, la demeure de Bridget aurait écrasé un fort de fées. Elle y vit donc avec son père, alors que Michael dort surtout à Clonmel, où il fabrique ses tonneaux. Le couple ne se voit pas tous les jours et personne ne soupçonne que la violence rythme leur existence. Pour une femme de son époque, Bridget est très indépendante.

«Elle était belle, elle s'habillait bien et n'avait pas d'enfants, précise Bourke. Cela la rendait peu commune pour les gens de sa classe. Elle avait un métier, son mari aussi, leur maison était supérieure. On était jaloux d'elle et de son mari, ce bel homme qui venait d'au delà des collines.»

Bridget fabrique des robes sur une machine à coudre Singer. Elle possède plusieurs poules, dont elle vend les œufs dans le voisinage. Un jour, elle fait une livraison près de Kylenagranagh qui, selon le folklore, abrite un cercle de fées. Rentrée chez elle, elle tombe malade.

«Quand une personne tombait malade, qu'elle parlait peu, qu'un enfant ne s'épanouissait pas et ne faisait que pleurer, on accusait les fées.»
Angela Bourke, historienne

Michael fait quérir le médecin. Mécontent de se retrouver dans un foyer trop bas sur l'échelle sociale, le docteur, qui pue l'alcool, étale son mépris. Il laisse des médicaments mais ne rassure pas. On ne lui fait guère confiance. À travers cet homme de science défaillant, le monde moderne abandonne Michael Cleary, qui se tourne alors vers le passé.

Sont présents dans le cottage son beau-père, des cousins de Bridget, des voisins. La plupart sont illettrés et gorgés de mythes alarmants. Pour eux, il est clair que les fées ont quelque chose à voir avec l'état de Bridget. «Quand une personne tombait malade, qu'elle parlait peu, qu'un enfant ne s'épanouissait pas et ne faisait que pleurer, on accusait les fées.»

Le mythe est une métaphore pour des brouettes remplies à ras bord de maux encore inexpliqués: tuberculose, dépression périnatale, dépression tout court, lait qui tourne... Lorsqu'on ne comprend pas, on dit que c'est la faute des fées. Bridget est malade depuis deux semaines. Son état ne s'améliore pas mais elle se refuse à mourir. Alors, ça ne peut pas être elle. Elle a dû être enlevée par les fées.

La question des sorcières

Le 14 mars, Michael, sous les conseils d'un «witch-doctor», un sorcier guérisseur, fait cueillir certaines herbes dans la lande, censées soigner son épouse. La suite des évènements est principalement connue grâce à une cousine de la victime, Johanna, qui témoigna plus tard au tribunal, en présence de reporters du Irish Times.

Michael et d'autres hommes présents forcent Bridget à ingurgiter les herbes, en lui demandant: «Êtes-vous Bridget Boland, la femme de Michael Cleary, au nom de Dieu?» Bridget répond deux fois mais refuse de répondre une troisième fois. Elle est alors maintenue en position assise au dessus des braises qui brûlent doucement sur le feu de la cuisine. «Je suis Bridget Boland, fille de Pat Boland, au nom de Dieu», finit-elle par rétorquer.

Le lendemain, Bridget demande à son époux de la laisser tranquille. Elle dit apercevoir la police à travers la fenêtre. Michael réagit en lui jetant le contenu d'un pot de chambre à la face, qu'il finit de vider contre la fenêtre. Habillée et amenée à la cuisine, Bridget lance à son mari: «Ta mère partait avec les fées, c'est pour ça que tu penses que je suis parti avec elles.»

«Êtes-vous Bridget Boland, la femme de Michael Cleary, au nom de Dieu?»
Michael Cleary, époux de Bridget Cleary

Michael prépare trois morceaux de pain et du jambon, qu'il demande à sa femme de manger, avant qu'elle n'ait droit à la tasse de thé préparée par sa cousine. Si elle refuse, c'est qu'elle est un changelin, qui se satisfait de la nourriture des fées. «Êtes-vous Bridget Boland, la femme de Michael Cleary, au nom de Dieu?» Bridget répond deux fois et accepte de manger. La troisième fois, elle refuse à nouveau.

«Elle avait probablement une infection pulmonaire, souffle Bourke. Voilà pourquoi elle n'arrivait pas à avaler ce pain.» Michael Cleary tient sa preuve. Il force le pain dans la bouche de sa femme, la jette au sol et monte sur elle, un genou enfoncé dans la poitrine, une main autour de la gorge. Il hurle: «Avale! Ça descend? Ça descend?» Michael tire une branche du feu et l'approche de la bouche de sa femme. Finalement, il arrache ses vêtements, l'asperge avec une lampe à huile. Et lui met le feu.

«Ce n'est pas ma femme», assure-t-il, en sentant la peau de son épouse griller, probablement dans des cris atroces. «Je ne vais pas garder une vieille sorcière à la place de ma femme, je dois récupérer ma femme!» Les flammes doivent tuer le changelin et permettre à Bridget de revenir, sur le dos d'un cheval blanc. Dans la fumée qui étouffe la maisonnée, il se tourne vers Johanna: «Ce n'est pas Bridget que je brûle. Tu la verras bientôt partir par la cheminée.»

Meurtre sans remords

À la sortie de l'ouvrage d'Angela Bourke, un psychiatre a contacté le Irish Times. Pour lui, Michael Cleary était atteint de ce qu'on appelle un délire d'illusion des sosies de Capgras, trouble psychiatrique qui pousse un patient à croire que les personnes de son entourage ont été remplacées par des sosies. Le syndrome fut identifié en 1923.

«Il a pu souffrir d'une psychose passagère, réagit Bourke. C'était clairement un homme en colère. Il voulait que Bridget soit une véritable épouse, que les autres arrêtent de parler d'elle.» L'enquête des constables révéla que Bridget entretenait un liaison avec un voisin. Michael était lui décrit comme un homme intelligent et rationnel.

«Je ne pense pas qu'il croyait aux fées. Il était néanmoins écrasé par une grande tension émotionnelle. Il a perdu beaucoup de poids quand Bridget était malade. Je pense qu'il voulait vraiment la sauver. Il a dû se sentir très seul, très isolé. À force d'entendre ses voisins accuser les fées, il a dû se laisser convaincre.»

Le procès fait la une dans tout le monde anglophone. Les journaux conservateurs britanniques voient en l'affaire une preuve du caractère barbare des Irlandais, qu'il faut domestiquer. Les intellectuels protestants se prennent de passion pour le folklore celtique alors que les catholiques tiennent à s'en dissocier. Michael Cleary sera libéré au bout de quinze ans.

«Il est parti directement à Liverpool pour le Canada, achève Bourke. Il n'a jamais émis de remords car il disait ne jamais avoir voulu tuer Bridget. Il était convaincu que ce n'était pas sa femme. C'est ce qui est bizarre avec le crime. Un voleur peut voler toute sa vie. Alors qu'un meurtrier, lui, ne commet souvent qu'un seul meurtre.»

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