Égalités / Culture

Deux films, deux road trips et un même objectif: obtenir un avortement aux États-Unis

Temps de lecture : 5 min

«Unpregnant» et «Never Rarely Sometimes Always» racontent la détermination de deux adolescentes contraintes de traverser le pays pour mettre un terme à leur grossesse. 

Haley Lu Richardson dans Unpregnant, de Rachel Lee Goldenberg. | HBO Max via YouTube
Haley Lu Richardson dans Unpregnant, de Rachel Lee Goldenberg. | HBO Max via YouTube

Avec ses deux jeunes actrices à succès, Haley Lu Richardson et Barbie Ferreira, son ton enjoué et ses looks pop, Unpregnant de Rachel Lee Goldenberg a tout du film coming of age rigolo. C'est l'histoire de deux anciennes amies qui partent en road trip, de rencontres improbables, de fou-rires, d'engueulades et de retrouvailles. À la fin, évidemment, elles redécouvrent le pouvoir de l'amitié, apprennent à s'aimer et s'affranchissent du regard des autres. Une histoire classique donc, si ce n'était l'objectif de ce road trip: se rendre à Albuquerque au Nouveau-Mexique pour obtenir un avortement.

Direction: avortement

Dans Unpregnant, sorti le 10 septembre sur HBO Max (inédit en France), Veronica, 17 ans (Haley Lu Richardson), réalise qu'elle est enceinte. Pour cette élève parfaite, il n'y a qu'une seule chose à faire: avorter en toute discrétion. Impossible dans le Missouri où elle vit. Dans cet État conservateur, une mineure doit en effet avoir l'accord d'un de ses parents pour interrompre une grossesse. Veronica décide alors de partir au Nouveau-Mexique à quinze heures de route de chez elle. Pour s'y rendre sans que ses parents ne le sachent, elle doit faire l'aller-retour dans le week-end, convaincre une amie ayant une voiture de l'accompagner et se procurer environ 1.000 euros pour financer le trajet et l'intervention. Une situation compliquée, source de mésaventures qui uniront Veronica et son amie.

Never Rarely Sometimes Always de Eliza Hittman (Beach Rats), sorti en salle le 19 août, raconte une histoire similaire. Ce film taiseux, hyperréaliste, âpre, s'intéresse moins au road trip qu'au système auquel Autumn (Sidney Flanigan) est confrontée. Le film suit l'adolescente lors de sa première visite dans un centre de grossesse en Pennsylvanie, où elle obtient une échographie gratuite. Dans ce centre associé au mouvement pro-vie, tout est fait pour inciter les femmes enceintes à devenir mère ou à avoir recours à l'adoption. La femme qui s'occupe d'elle est chaleureuse et semble bienveillante, mais la tournure de ses phrases et les informations erronées qu'elle donne sciemment ont pour but d'empêcher l'adolescente d'interrompre sa grossesse. Déterminée, Autumn trouvera les informations dont elle a besoin sur internet.

Après avoir envisagé des méthodes archaïques pour mettre fin à sa grossesse, elle décide de se rendre à New York, avec sa cousine Skylar (Talia Ryder), pour obtenir un avortement. Les deux cousines ont beau piquer un peu d'argent, elles ont un budget très limité. Comme l'intervention ne peut être réglée en une seule visite, elles vont devoir survivre deux jours et deux nuits à New York sans argent. Une aventure dangereuse et éprouvante.

Le droit à l'avortement menacé

Ces deux histoires sont ancrées dans la réalité. Aux États-Unis, le droit à l'avortement n'est pas consacré dans une loi fédérale ou un article de la Constitution mais par une jurisprudence de la Cour suprême, le fameux arrêt Roe v. Wade, établi en 1973. Dès 1992, il est affaibli par un deuxième arrêt, Planned Parenthood v. Casey, qui permet aux États de restreindre les modalités d'avortement sous réserve de ne pas «instituer un fardeau excessif pour les femmes». Depuis que Donald Trump a nommé deux nouveaux juges hostiles à l'avortement à la Cour suprême, les États conservateurs multiplient les lois pour amener la Cour suprême à réviser sa jurisprudence sur l'avortement, et ainsi étendre leurs mesures restrictives à l'ensemble du pays.

Selon le Guttmacher Institute, quarante-deux restrictions liées à l'avortement ont été promulguées entre le 1er janvier et le 15 mai 2019. Celles-ci vont de l'interdiction d'avorter après environ six semaines, c'est-à-dire pour beaucoup de femmes avant même qu'elles ne réalisent qu'elles sont enceintes, au fait de rendre obligatoire l'accord parental pour les adolescentes qui souhaitent avorter. Dans de nombreux États, les cliniques fournissant des services d'avortement sont contraintes de fermer tant les exigences légales (taille des couloirs, non-proximité d'écoles, etc.) sont difficiles à tenir.

Ainsi, six États américains ne disposent plus que d'une seule clinique. Certains jouent aussi sur le coût des interventions en excluant l'avortement des services couverts par Medicaid (programme de couverture santé financé par les pouvoirs publics) ou en autorisant les mutuelles à ne pas couvrir les interventions. Résultat, dans les États conservateurs, les personnes n'ayant pas la possibilité de se déplacer ou les moyens de payer l'intervention sont de fait exclues du droit à l'avortement.

Des militant·es pro-life devant l'entrée d'un planning familial, le 4 juin 2019. | Michael B. Thomas / Getty Images North America / AFP

Les mouvements anti-choix visent aussi à compliquer l'accès à l'avortement sur le terrain. Dans les deux films, on les voit ainsi bloquer les entrées des cliniques, gérer des centres de grossesse aux informations volontairement mensongères ou encore tenter de convaincre des inconnues rencontrées dans la vie quotidienne.

Des femmes qui se battent

Veronica et Autumn, les protagonistes des deux films, sont des battantes. Elles se battent autant pour disposer de leur corps comme elles l'entendent que contre les violences dont elles sont victimes de la part d'hommes connus et inconnus.

Si certaines sont complices du système patriarcal qui restreint la liberté des femmes, d'autres se mobilisent pour les aider. Cette sororité est au cœur de Never Rarely Sometimes Always. Dans le centre new-yorkais, uniquement géré par des femmes, dans lequel Autumn se rend, elle se voit proposer une aide financière et logistique –qu'elle refuse par fierté– et est interrogée par une assistante sociale. Celle-ci lui demande à quelle fréquence elle a été victime de violences sexuelles: jamais, rarement, quelquefois, toujours (d'où le titre du film). Autumn est troublée par cette question qu'on ne lui avait jamais posée auparavant. C'est comme un soulagement, un moment de répit avant de repartir à sa ville toxique et son employeur tripoteur. Dans Unpregnant, c'est une commerçante qui soutient Veronica, elle l'aide à se débarrasser de son petit-ami harceleur.

On sent dans ces films l'envie de se battre, reflet d'une dynamique actuelle aux États-Unis.

Aucun des deux films ne parle ouvertement de politique, les expériences de vie qu'ils mettent en scène parlent d'elles-mêmes. À travers ces deux parcours, ils montrent les conséquences des restrictions faites au droit à l'avortement, mais aussi et surtout l'importance des centres qui offrent des interruptions volontaires de grossesse et la force de l'écoute et du soutien. On sent dans ces films l'envie de se battre, reflet d'une dynamique actuelle aux États-Unis.

Les militant·es pro-choix se battent pour invalider les mesures restreignant l'accès à l'avortement. En mai, les tribunaux se sont opposés à la fermeture de la seule clinique assurant des IVG dans le Missouri. Les projets de loi «six semaines» qui devaient être mis en place au Kentucky, en Iowa et au Dakota du Nord ont été invalidés car inconstitutionnels. Fin juin, la Cour suprême a invalidé une loi restreignant l'avortement en Louisiane apportant l'espoir que l'arrêt Roe v. Wade survive aux juges conservateurs nommés par Donald Trump.

Le président américain a cependant annoncé, ce 26 septembre, nommer Amy Coney Barrett à la Cour Suprême, pour remplacer la progressiste (et déjà regrettée) Ruth Bader Ginsburg. La magistrate conservatrice, mère de sept enfants, est notamment connue pour ses positions très fermes contre l'avortement.

Aux États-Unis, si interrompre une grossesse n'a jamais été aussi compliqué, la mobilisation pour maintenir ce droit n'a jamais été aussi forte.

Newsletters

La redéfinition du mot «transphobe» étouffe-t-elle le débat?

La redéfinition du mot «transphobe» étouffe-t-elle le débat?

Le sens du mot a été tellement élargi que de nombreuses personnes trans sont maintenant considérées comme transphobes.

Pourquoi des interprètes hétéros continuent à jouer des personnages LGBT+

Pourquoi des interprètes hétéros continuent à jouer des personnages LGBT+

Cet hiver cinématographique ne manquera pas de romances gays et lesbiennes. Mais le fait que la plupart des personnages soient joués par des hétéros fait sérieusement tiquer les personnes concernées.

«Détester les hommes», le nouveau cool de l'édition féministe?

«Détester les hommes», le nouveau cool de l'édition féministe?

Dans cet épisode de Poire et Cahuètes, on se penche sur deux livres de la rentrée qui ont fait beaucoup parler: Moi les hommes, je les déteste, de l'écrivaine et féministe Pauline Harmange (Éditions du Seuil), et Le Génie lesbien, de la...

Newsletters