Culture

Il y a vingt ans, Lunatic plongeait le rap français dans le noir

Temps de lecture : 9 min

L'unique album du duo, «Mauvais Œil», célèbre ses 20 ans. L'occasion de rappeler que ce classique est né d'un long cheminement de violence musicale et de marketing hors des codes.

Booba et Ali dans le clip de «Strass et Paillettes», sorti en 2002. | Lunatic via Youtube
Booba et Ali dans le clip de «Strass et Paillettes», sorti en 2002. | Lunatic via Youtube

Le rap français a bien changé. Depuis ses débuts, il a délaissé sa dimension politique explicite pour s'orienter vers un récit plus cru de la vie dans les ghettos français. Un schéma revient souvent: quand NTM, Ministère A.M.E.R. ou Assassin relataient la guerre entre les cow-boys et les Indiens, la nouvelle génération, celle qui a propulsé cette musique en tête de gondole de l'industrie musicale durant les années 2010, tendrait plutôt à conter le quotidien des Indiens dans leur réserve.

Mais les schémas, par définition, oublient les détails. Celui-ci ne dit pas qu'il y a vingt ans, Lunatic décidait déjà de balayer les carcans politiques du rap en posant sur la table un récit brut et sombre, terriblement frontal. Il aura suffit d'un seul album, Mauvais Œil, précédé de plusieurs morceaux classiques, pour entrer dans l'histoire du genre.

«Le monde fait flipper, mec tu sais plus rien ne m'atteint / Et plus j'connais les hommes, plus j'aime mon chien» - Booba dans «Le Silence n'est pas un oubli».

Le duo composé de Booba et Ali, tous deux originaires de Boulogne-Billancourt dans le 92, proche banlieue du sud-ouest parisien, est devenu un mythe. En fait, non, il l'a toujours été. En 1995, un an après leur rencontre, ils se sont déjà fait un nom au sein du collectif Beat de Boul, dont ils se séparent avec pertes et fracas (une sombre histoire de baston dans le métro avec le rappeur Zoxea, racontée mille fois).

Leur image au sein du petit milieu rap parisien est celle de deux types énigmatiques, durs et insaisissables. C'est avec cette attitude qu'ils intègrent le collectif Time Bomb, alors composé des Jedi, des X-Men ou encore de Diable Rouge. Une dream team.

Une marque de fabrique salutaire

À ce stade, Time Bomb est comme une équipe de foot en construction à qui il manquerait un buteur et un gardien. Le recrutement de Lunatic devient concret lors d'une session studio devenue culte, qui réunit tous ses membres sur le titre «Explose». Chaque rappeur entre tour à tour dans la cabine d'enregistrement pour poser son couplet. Les Lunatic, silencieux, laissent quelques voix prendre le micro avant eux, puis se lancent avec une assurance qui scotche tout le monde.

Dans son livre Time Bomb (Albin Michel, 2019), Kamal Haussmann, alors membre de Jedi, raconte: «Tout le monde la ferme, comme si nous effleurions le bouton nucléaire. […] En quelques mesures, Booba nous a laissés bouche bée. Lui a les sourcils froncés, la tête baissée, pensif. De notre côté, pas un bruit, frère, on pourrait entendre une mouche péter sur la lune #IceBurgSlim. Il veut recommencer. La puissance de sa voix a balayé tous les autres. À ce moment précis, je sais que le milieu du hip-hop français va entendre parler de nous.»

«Trop de bluff comme au cinéma / La jalousie colle à la peau des miens comme de l'eczéma» - Ali dans «Time Bomb Explose».

Lunatic fait passer un cap à Time Bomb. Ils ont cette incroyable faculté à se détacher de la technique pure, à utiliser leur énergie non pas pour la rapidité et les jeux de mots perchés, mais pour la noirceur, la précision et la violence. Les membres du collectif mettent un point d'honneur à utiliser les mots pour ce qu'ils disent, certes, mais aussi pour la manière dont ils sonnent.

Le rap français s'est toujours inspiré du rap américain, notamment new-yorkais. Mais cette fois, le principe est poussé plus loin encore, jusque dans l'approche des structures de phrases, des sonorités vocales… Ce n'est pas une démarche uniquement instinctive: c'est une volonté, une marque de fabrique réfléchie et salutaire. Booba et Ali sont déjà habitués à voyager aux États-Unis, le premier parlant parfaitement anglais. Il peut, il sait d'emblée cerner le sens et l'impact du rap américain, le décortiquer et transposer cette couleur en français.

Justement, Time Bomb se forme alors que le rap américain voit sortir le second album du groupe new-yorkais Mobb Deep, The Infamous. Il est grave, extrêmement dur, hardcore et sans concession. Il est l'incarnation des mutations sonores et thématiques de l'époque, embrasse la couleur des murs, conte le quotidien et la violence de Queensbridge. Lunatic est souvent comparé à Mobb Deep, et même si l'histoire a tendance à faire des raccourcis, force est de constater que la comparaison est juste. Elle le sera d'autant plus lorsque Booba et Ali seront invités (tout comme les X-Men) à sortir un titre sur la première compilation Hostile Hip-Hop (tout jeune label du même nom affilié à EMI): Le Crime paie.

«Seul le crime paie, aucun remord pour mes pêchés / Tu m'connais, j'suis assez bestial pour de la monnaie» - Ali et Booba dans «Le Crime paie».

«On n'est pas là pour donner une leçon ou faire la morale, on est là juste pour constater des choses, expliquait Booba dans une interview. On nous a appris que le crime ne payait pas. Mais il faut voir autour de nous, et constater. C'est tout. […] Quand on a l'argent, c'est facile de dire que le crime ne paie pas.» Le titre démarre avec ce charleston, ce hi-hat entêtant, qui n'est pas sans rappeler celui de «Shook Ones, Pt. II», LE classique de Mobb Deep.

D'ailleurs, tout ou presque rappelle le groupe new-yorkais, que ce soit la production de DJ Mars (agrémentée de quelques idées de Booba), la rue dépeinte, l'illicite comme morale, les tempos, les batteries… À la différence, certainement, que les deux rappeurs de Boulogne s'échangent les phrases au sein des couplets, chose que Mobb Deep faisait alors très peu. Il s'agit probablement du morceau le plus culte de Lunatic. Peut-être pas le plus connu (on y reviendra), mais certainement celui qui propulse le duo dans une autre catégorie. À partir de là, leur public averti grandit et, très vite, attend l'album.

Mais celui-ci mettra du temps à arriver. Il ne s'agit pas ici de retracer toute la carrière du duo, mais il est important d'expliquer que la noirceur de leur musique trouve également un écho dans leur manière de travailler.

Cultiver le mystère

Durant les trois années qui vont suivre, ils sortiront deux autres titres marquant: «Les vrais savent» (sur une autre compilation culte du rap français, L 432) en 1997, puis le maxi «Civilisé» en 1999. Entre les deux, Booba fait dix-huit mois de prison, alors que les majors leur font du pied (mais sont souvent rebutées par la violence du son et des textes de Lunatic). Que nenni, ils opteront pour l'indépendance en créant le label 45 Scientific avec le journaliste Jean-Pierre Seck et le beatmaker Géraldo (l'un des piliers de Time Bomb, qui s'est dissout entre temps). Là, encore une fois, l'idée est de ne rien faire comme les autres, et d'être cohérent avec leur réputation et leur son.

«J'suis tombé si bas que pour en parler faudrait que je me fasse mal au dos / Putain quelle rime de bâtard» - Booba, «La lettre».

L'album est en préparation, il s'appellera Mauvais Œil. Dans le podcast Featuring, Jean-Pierre Seck explique que la volonté du label n'était pas de se livrer à une communication classique du rap français de l'époque. Puisque le mythe était déjà là, que les oreilles médiatiques étaient attentives et impatientes, l'équipe pouvait se permettre de cultiver le mystère, par exemple en faisant en sorte que les journalistes soient obligé·es de se déplacer à Boulogne pour rencontrer le groupe (JP Seck leur faisant croire que Booba et Ali avaient trop de rivalités en cours sur Paris et qu'il était dangereux pour eux de se déplacer).

Et puis, il y a l'embrouille avec l'entité faisant la pluie et le beau temps du rap français, à savoir Skyrock. Là encore l'histoire est connue, certes sujette à débat, mais avec une même issue: une brouille définitive entre Lunatic et Laurent Bouneau, directeur de la station. Ce qui est certain, c'est que cet épisode montre que 45 Scientific n'avait pas forcément l'intention de miser sur cet atout de poids pour exister, que cela faisait aussi partie de leur stratégique plongée dans la noirceur. Tout de même, le maxi «Civilisé», puis le second single de l'album, «Le son qui met la pression», sont mis en rotation sur Skyrock.

«Improvise parmi les démons et les anges / Compose texte après texte pendant mon éveil et mes songes / Écriture sacrée comme le Gange et ses crues / Inévitable comme la femme et ses menstrues» - Ali dans «Civilisé».

Mauvais Œil sort donc le 28 septembre 2000, et il est à l'image que le groupe s'est construite: dur, agressif, savamment construit sur la complémentarité entre Ali le spirituel et Booba le ténébreux. Deux faces qui se complètent, comme le yin et le yang, dualité qui hantera d'ailleurs toute la discographie solo d'Ali les années suivantes. À l'époque, le rap français sort d'une période de quatre ans qui l'a vu engranger des succès commerciaux énormes: la légèreté apparente de Première consultation de Doc Gynéco, le concept et l'imagerie massive de L'École du micro d'argent d'IAM, l'urgence de NTM, mais aussi MC Solaar, la Fonky Family, le Saïan Supa Crew, Passi…

Il n'y a rien de tout cela chez Lunatic. Tout est sombre, la guerre est déclarée. Certain·es artistes comme NTM avaient tiré la sonnette d'alarme quant à la situation des quartiers, écumé les plateaux télés, les débats avec des personnalités politiques sourdes… Avec Lunatic, ça y est, le dialogue est rompu. Sur le premier couplet de l'«Intro», Ali scande: «Homme noir, on a trop subi / On vient récupérer nos dus.» C'est clair.

«Pas l'temps pour les regrets» reste certainement le titre phare de l'album, en tout cas aux yeux du grand public. Il est peut-être celui qui résume le mieux le ton, les thématiques du groupe et les singularités des deux rappeurs. Un sample de cordes trouvé chez la chanteuse libanaise star Fairuz, une batterie lourde, une basse sommaire… Et puis les voix, droite comme des lances, qui retentissent. L'album ne fait pas dans les artifices.

La production, méticuleuse, repose sur une modèle musical simple et originel, incapable de se plier aux formats radios du moment. Malgré cela, et même si on a tendance à l'oublier à cause de la brouille entre les deux parties, «Pas l'temps pour les regrets» passera en boucle sur Skyrock un an après la sortie de l'album, lors de la parution de sa réédition.

«Et on repartira avec leur argent»

«Suicide à la hiya / Trop faya pour aller prier / 92 hardcore depuis l'jardin d'Eden / J'avale une bouteille / Et j'm'endors avec du Wu-Tang» - Booba dans «Pas l'temps pour les regrets».

D'autres titres finissent d'installer Mauvais Oeil comme l'archétype du rap de rue sombre et abrasif. «Avertisseurs», «Têtes Brûlées», «Mauvais Œil», «Si tu kiffes pas»… À ce propos, Jean-Pierre Seck déclarait à Télérama en 2018: «Aux revendications sociales prégnantes des années 1990, Lunatic opposait une description froide et brutale de la réalité. Sans filtre ni artifice. Ce n'était pas le seul groupe dans ce cas, mais Ali et Booba avaient une façon unique de raconter la rue. Cet album marque vraiment le début du rap de quartier.» La haine de la police, scandée par Booba à de nombreuses reprises, ne dénonce plus. Elle est un exutoire qui refuse de dialoguer avec celles et ceux qui sont perçus comme les ennemis.

Mauvais Œil sait aussi se faire plus lumineux, parfois, notamment via l'écriture d'Ali, parsemée de références mystiques et d'un certain optimisme. Au constat dressé par les rappeurs et rappeuses, il a tendance à proposer une issue positive, un espoir trouvé dans le sacré, disant que «la vie est ainsi / Pour que la paix s'apprécie / Faut passer les combats, la sueur et la pression» («L'effort de paix»), quand Booba portraitise celles et ceux qui sont «trop faya pour aller prier» («Pas l'temps pour les regrets»). Mais aussi par certaines productions.

Si Géraldo est le beatmaker le plus représenté sur l'album, d'autres comme Marc Animalsons apportent des touches électroniques plus prononcées («Le silence n'est pas un oubli»), des samples mélodiques plus rayonnants («Intro»), ou des tempos plus soutenus et arrangés («HLM 3»).

«J'aime voir des CRS morts / Dégoûté quand mes ennemis restent là / J'aime les pin-pons suivis d'explosions et des pompiers» - Booba dans «Si tu kiffes pas».

L'importance de Mauvais Œil dans le paysage rap français est immense. Cet album, c'est le point de départ d'une certaine histoire du rap, celle qui verra Booba et ses thématiques individualistes devenir le plus gros poids lourd de l'histoire du genre, et Ali se faire plus discret, persuadé que le rap doit se concentrer à rester «paix, amour, unité et passer du bon temps». Face à ce qui, selon lui, s'apparente à une perte progressive de ces principes, il choisira la marge et les retours plus ponctuels.

C'est aussi le coup de force d'entrée du label 45 Scientific, qui parvient à faire de Mauvais Œil un disque d'or en indépendant, chose rarissime à l'époque. Cette patte noire déteindra sur de nombreux artistes du collectif, de L.I.M. à Hi-Fi, et traumatise encore aujourd'hui des générations d'auditeurs et d'auditrices. Car comme le dit Booba sur «Intro»: «Et on repartira avec leur argent, leur sang et leurs pe-sa / Au-dessus des lois / Puisqu'on nous a toujours reniés / Nous on y croit / Les derniers seront les premiers.» À jamais.

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