Monde

Jimmy Goldsmith, l'inventeur oublié du Brexit et du souverainisme

Temps de lecture : 5 min

Cet homme d'affaires génial, patron de presse capricieux, était un militant écologiste de la première heure.

Sir James Goldsmith fait campagne à Huntingdon, le 30 avril 1997. | Martin Hayhow / AFP
Sir James Goldsmith fait campagne à Huntingdon, le 30 avril 1997. | Martin Hayhow / AFP

Sir James Goldsmith fut un des personnages flamboyants des années 1970 et 1980. Issu d'une dynastie de la haute société anglaise et d'une famille maternelle auvergnate, son patronyme évoque son frère Edward, militant et penseur écologiste, sa nièce Clio, actrice en vogue des années 1980, sa fille Jemina, ex-épouse d'Imran Khan, l'actuel Premier ministre du Pakistan, et son fils Zac, actuel ministre de l'Environnement du Royaume-Uni et ancien candidat défait à la mairie de Londres.

Personnage de roman, il s'était fait connaitre en enlevant en avion pour l'épouser sa première compagne, Maria Isabel Patiño, fille d'un milliardaire bolivien. Par la suite, financier hors pair, il fait fortune et devient lui-même milliardaire, en partant de l'industrie pharmaceutique et agroalimentaire.

Patron de presse excentrique

Passionné par le monde des médias mais probablement trop orgueilleux et moins habile que Silvio Berlusconi dans ce domaine, il n'y obtint pas les résultats qu'il escomptait. Goldsmith s'était fait surtout connaitre du grand public français en rachetant L'Express dont il confia les rênes à une équipe composée notamment de Jean-François Revel, Raymond Aron et Olivier Todd, avec lesquels il entretint des relations orageuses faites de brouilles et de réconciliations spectaculaires.

Il créa ensuite Now au Royaume-Uni, éphémère et unique newsmagazine du pays, encensé par Margaret Thatcher mais torpillé sur un coup de tête peu après par son propriétaire. Jean-François Revel, dans ses Mémoires, sous-titrées Le Voleur dans la maison vide (Plon), conte avec une certaine affection ce patron de presse à la fois génial et colérique, omniprésent et absent, interventionniste sans vouloir jamais prendre directement les rênes du journal.

Goldsmith quitta les affaires en 1987 pour y revenir brièvement en 1989. Il se consacra ensuite à se battre pour faire valoir sa vision du monde, faite d'abord d'un écologisme sourcilleux.

De l'ultralibéralisme à la critique de la croissance à tout prix

Proche ami de Margaret Thatcher, Goldsmith était surtout connu pour son adhésion à un ultralibéralisme dont il ne faisait pas mystère, tout en entretenant des relations très cordiales avec le Premier ministre travailliste Harold Wilson, qui le fit anoblir.

Cependant, cet ultralibéralisme de principe trouva ses limites lorsque Goldsmith le confronta à ses convictions écologistes, puis à l'évolution de l'intégration européenne. Le trait d'union entre ces deux derniers points, le libre-échange, acheva de l'éloigner du modèle néolibéral, des thèses de Ricardo et de l'édification de firmes transnationales, plus voraces selon lui, que les traditionnelles multinationales qui respectaient encore peu ou prou les frontières étatiques et les démocraties. Il opéra donc une mue au tournant des années 1990.

L'influence de son frère Edward Goldsmith n'y était évidemment pas étrangère. Activiste écologiste, auteur de nombreux ouvrages et d'associations promouvant une conception assez radicale de l'écologie, parfois revendiquée par certains secteurs de l'extrême droite, Edward avait une influence sur son frère au point de lui faire vendre une de ses firmes canadiennes dans le domaine du bois. Après son retrait des affaires, Goldsmith partageait son temps entre plusieurs somptueuses résidences, une hacienda au Mexique, une ferme en Espagne et un château en Bourgogne, où tout ce qu'il cultivait était bio et où la faune sauvage vivait paisiblement.

Sir James Goldsmith avance des idées iconoclastes pour l'époque, puisqu'elles ont pour point commun de remettre en cause la croissance à tout prix.

En 1993, il fait paraitre Le Piège (Fixot), dans lequel il détaille ses idées écologistes, protectionnistes et eurosceptiques. De la remise en cause des indicateurs économiques comme le produit national brut (PNB) à la mise en avant de la conception du développement du Bhoutan; de la critique ardente de l'agriculture intensive, en prenant exemple sur la vache folle et les OGM, jusqu'à la critique des «mensonges» du nucléaire civil, Sir James Goldsmith avance des idées iconoclastes pour l'époque, puisqu'elles ont pour point commun de remettre en cause la croissance à tout prix.

Surtout, il livre sa critique implacable de l'Europe post-Maastricht, entrevoyant notamment les faiblesses de la monnaie unique et de l'édifice institutionnel de l'Union européenne. Enfin, alors que le monde célèbre la signature des accords du Gatt et la naissance de l'OMC, il fait une critique radicale du libre-échange, s'en prenant aux thèses de David Ricardo. Les thèmes abordés vont être au cœur du débat public en France notamment pendant un quart de siècle. Son livre devient un véritable best-seller avec 100.000 exemplaires vendus.

Sir James descend dans l'arène

1994, c'est l'année des premières élections européennes post-Maastricht. En France, le référendum a été gagné de justesse par le camp du «oui». À gauche, Jean-Pierre Chevènement (MDC) présente sa liste. À droite, Philippe Séguin et Charles Pasqua empêchés, c'est Philippe de Villiers qui lance une liste. Il obtient le soutien de Jimmy Goldsmith.

Piétinant dans les sondages au-dessous de 5%, très loin derrière la liste UDF-RPR de Dominique Baudis, il doit à une petite opération financière de Goldsmith sur un institut d'obtenir le dégel de son score. Dans le même temps, un journal grandement confectionné par Patrick Buisson est distribué dans chaque foyer. La campagne dit «non» trois fois: à Maastricht, au GATT, à Schengen. Succès garanti.

Le 12 juin 1994, la liste Villiers-Goldsmith obtient 12,34% des voix, une victoire. Entrés au Parlement européen, les élus de «la majorité pour l'autre Europe» prennent, avec notamment des élus danois du Mouvement de juin, la tête du premier groupe parlementaire européen eurosceptique, le groupe Europe des Nations. Goldsmith en devient le président.

Jimmy Goldsmith se lance immédiatement dans la construction du premier véritable parti eurosceptique au Royaume-Uni, le Referendum Party. Si l'United Kingdom Independence Party (UKIP) fut fondé à la fin 1993, soit un an avant le Referendum Party, c'est bien, à l'évidence, ce dernier qui a propulsé l'idée eurosceptique sur le devant de la scène.

James Goldsmith à Reigate, le 27 mars 1997. | Michael Stephens / Press association / AFP

Le but de la formation politique est d'exiger un référendum, suffisamment ambigu d'ailleurs, pour que son résultat soit sujet à caution: «Voulez vous que le Royaume-Uni fasse partie d'un État fédéral ou d'une communauté de nations souveraines?» Mais cela reste cependant suffisamment clair à l'époque pour que la question de l'adhésion à la monnaie unique ne puisse faire l’économie d’une consultation populaire. C'est donc Jimmy Goldsmith qui a fait de l'euroscepticisme un sujet politique autonome au Royaume-Uni.

En mai 1997, le Referendum Party obtient 800.000 voix, soit 2,6%. S'il n'a aucun élu, il en a probablement coûté 10 ou 15 au Parti conservateur, et a surtout forcé Tony Blair à promettre de consulter les Anglais·es au sujet de la monnaie unique. Jimmy Goldsmith meurt deux mois plus tard dans sa ferme de Marbella, en Espagne, d'un cancer du pancréas, seul combat qu'il ait finalement perdu de sa vie.

Farage avant Farage

Deux ans plus tard, un homme jeune arrive au début de l'été 1999 dans l'hémicycle de Strasbourg. Il est l'un des trois élus du UKIP pour le Royaume-Uni, il est sympathique, et assiste chaque mardi à l'intergroupe eurosceptique SOS Democracy, mais ose encore peu prendre la parole sinon mezzo voce à ses voisins immédiats. Tout le contraire de Sir James: Nigel Farage incarnera pourtant progressivement l'euroscepticisme britannique.

Après la disparition de Jimmy Goldsmith, les militant·es de son parti sont venu·es rejoindre le parti de Farage. Cependant, Goldsmith a bien été Farage avant Farage. Il a placé l'idée eurosceptique au centre de la vie politique britannique et permi l'impensable: la sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne.

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