Égalités / Société

Poids, cheveux blancs, visage au naturel: le confinement a aidé des femmes à mieux s'accepter

Temps de lecture : 8 min

Plusieurs mois après le déconfinement de nombreuses femmes n'ont toujours pas renoué avec leurs habitudes cosmétiques pré-Covid, et comptent s'y tenir.

Elles ont arrêté les colorations, freiné le maquillage, remisé leurs cosmétiques au placard pour diverses raisons. | Septian simon via Unsplash
Elles ont arrêté les colorations, freiné le maquillage, remisé leurs cosmétiques au placard pour diverses raisons. | Septian simon via Unsplash

«J'ai 41 ans, et j'ai des cheveux blancs. Et en fait, c'est normal.» Élodie est enseignante à Paris. Comme d'autres, elle a laissé tomber les teintures pendant le confinement, et poursuit dans cette voie depuis le déconfinement. Qu'on ait tourné le dos aux produits cosmétiques pendant cette période semble bien compréhensible. Durant ces deux mois et demi, le temps a été suspendu: pas de sortie, pas de rencontre, pas de vie sociale...

«Le fait de ne pas avoir besoin de maintenir une image de soi publique a beaucoup joué: le poids du regard des autres a diminué. Or le maquillage et la coloration sont des pratiques qui répondent à des enjeux d'identité sociale», explique Camille Couvry, chercheuse en sociologie à l'université de Rouen, et organisatrice du séminaire «Corps et Beauté», aux côtés d'Eva Carpigo et Marion Braizaz.

«On se maquille pour soi et pour construire son identité dans ses interactions avec les autres. Ils sont très importants dans la façon dont on se définit et dont on se montre au monde. Cela ne signifie pas qu'il existe un soi superficiel qui s'opposerait à un vrai soi authentique. Notre façon de nous présenter aux autres, c'est aussi qui on est», poursuit la sociologue.

Le confinement, un accélérateur de tendances?

Depuis le déconfinement, Élodie a complètement abandonné cette routine de la coloration capillaire qu'elle n'avait pourtant jamais remise en question auparavant. Elle n'est pas la seule à avoir suivi cette voie. Comme elle, certaines ont arrêté la coloration, d'autres le maquillage, ou en portent désormais très peu. Selon un sondage Ifop commandé par le label Slow Cosmétique et révélé le 1er juillet, la part des Françaises qui se maquillaient quotidiennement a chuté de 42% en 2017, à 21% en 2020. Le sondage a été réalisé du 9 au 12 juin, soit un mois après le déconfinement, auprès d'un échantillon de 3.018 personnes.

Sur les réseaux sociaux, une tendance poivre et sel s'affiche fièrement ces dernières semaines. Ainsi, Annick, assistante commerciale de 39 ans, a coloré ses cheveux pour la dernière fois en janvier 2020. Depuis, elle laisse le gris gagner du terrain: «Ce n'est pas très chouette actuellement mais je tiens. J'accepte désormais mes cheveux gris et je pense qu'arrêter les couleurs et les produits chimiques qui vont avec ne fera que du bien à mes cheveux et à mon cuir chevelu.»

Outre des préoccupations sanitaires, Annick a également changé de regard sur les cheveux gris: «Je vois beaucoup de femmes avec des cheveux gris et ça leur va très bien. Je veux essayer sur moi aussi. Avant je ne trouvais pas ça joli, je n'étais pas prête. Aujourd'hui, je vois ça comme un charme», confie-t-elle.

«Avec le confinement, beaucoup ont admis que finalement, la coiffure arborée par habitude pouvait être abandonnée.»
Michel Messu, sociologue

«Le confinement a accéléré des tendances qui pouvaient déjà être présentes. Cette période a provoqué un basculement plus rapide vers certains comportements. Ainsi, beaucoup ont admis que finalement, la coiffure arborée par habitude pouvait être abandonnée pour de bonnes raisons telles que l'authenticité, l'affranchissement des diktats, ou le respect de la nature et de sa santé», commente le sociologue Michel Messu, auteur de l'ouvrage Un ethnologue chez le coiffeur (Fayard, 2013).

Après des années à ne pas s'accepter telle qu'elle était, Élodie a tiré profit du confinement pour enfin porter un regard bienveillant sur elle-même. Une étape qui n'a pas été simple: «Toutes les femmes de mon entourage se teignent les cheveux. Et pour ma belle-mère avoir des cheveux blancs avant un certain âge, c'est être négligée, pas soignée...», raconte-t-elle. Qu'est-ce qui l'a décidée?

«Le fait de voir de plus en plus de cheveux blancs dans les médias, avoir des amies très à l'aise avec ça, me rendre compte que des femmes avaient un visage beaucoup plus doux sans teinture, m'ont peu à peu fait revoir ma position. Avant, je pensais: “Une femme ça doit être comme ça!” Déjà qu'il me manque un paquet de critères, autant tracer ma voie, ce qui était trop dur à 20 ans mais beaucoup plus simple à 40», explique Élodie.

Apprendre à s'accepter

Élodie poursuit: «De plus en plus de femmes revendiquent aujourd'hui leur apparence telle qu'elle est, sans avoir à devoir la camoufler pour correspondre à l'image qu'elles sont censées renvoyer. Cela concerne aussi bien la couleur des cheveux, la présence de poils, ou les “kilos en trop”. On m'a fait beaucoup de mal concernant mon poids, et là, eh bien j'ai décidé que j'allais commencer à m'aimer un peu, à m'autoriser un peu bienveillance. Donc mes cheveux blancs je vais les accueillir comme je n'ai pas su ou pas appris à le faire plus jeune pour mes kilos.»

Dans ce processus, le confinement a joué un rôle de déclencheur. «Il y avait d'autres préoccupations à gérer à ce moment-là –courses, cuisine, enfants à la maison et télétravail de monsieur–, autant dire que les quelques cheveux blancs qui sont réapparus étaient le cadet de mes soucis», se souvient Élodie.

Auparavant valorisés comme un signe de sagesse, les cheveux blancs ont été largement disqualifiés par l'avènement des teintures. Mais après de longues années passées au rebut, les chevelures grisonnantes bénéficient ces dernières années d'une réhabilitation. «L'idéologie, toujours très forte, du “rester jeune” a toutefois pris du plomb dans l'aile. L'approche écologique, la nature à préserver, l'affirmation de soi... font qu'aujourd'hui, on peut garder ses cheveux blancs sans honte», explique Michel Messu.

«Je me suis dit: “mais pourquoi je devrais me maquiller pour personne et alors que je n'en ai pas envie?”»
Déborah, 31 ans

Pour le maquillage, plus que le #NoMakeUp, c'est le #SlowMakeUp qui semble avoir gagné des points: moins de maquillage et un rendu plus naturel. Pour Déborah, 31 ans, le confinement a joué «comme une sorte de déclic. C'est à ce moment-là que je me suis dit: “mais pourquoi je devrais me maquiller pour personne et alors que je n'en ai pas envie?” Puisque le rituel du maquillage m'emmerdait, autant le supprimer. C'était évidemment plus facile de prendre une telle décision pendant le confinement, mais ma prise de conscience a été plus globale. Désormais, lorsque je me maquille, très exceptionnellement, c'est que j'en ai véritablement envie. Je me force même à ne pas me maquiller certains jours où je voudrais ajouter une petite touche de fond de teint par-ci, un trait d'eye-liner par-là... Je me suis dit que je me maquillais moins, voire presque plus, et je m'y tiens», lâche la jeune femme.

En même temps que Déborah abandonnait ses pinceaux, son regard sur elle changeait. «Clairement, mon regard sur mon visage a été modifié et est encore en train de l'être. Peu à peu, je me mets à accepter davantage mes imperfections, les petits boutons qui émergent et mes poches sous les yeux. On me dit généralement que je suis plus jolie ou que j'ai l'air plus pimpante quand je suis maquillée, mais qu'importe. J'apprends à m'accepter, qu'il s'agisse de mon visage ou des kilos que j'ai pris dernièrement. L'absence de maquillage représente la cristallisation d'une démarche plus large d'acceptation de mon corps. Je lui en ai fait baver parfois, alors désormais j'essaie de le traiter du mieux possible.»

Outre l'acceptation de soi, pour Deborah, l'engagement pris est féministe: «Quand je vois un petit bouton sortir, j'ai encore le réflexe de vouloir le camoufler, mais je me fais violence pour ne pas le faire. C'est un combat du quotidien pour l'émancipation des diktats du patriarcat», déclare-t-elle.

La recherche de l'authenticité

Pour Marine aussi, le confinement a été la confirmation d'un virage pris déjà avant. Trentenaire, journaliste à Paris, elle a arrêté de se maquiller au printemps 2019, après un burn-out. Si elle a un peu repris le maquillage avant le confinement, ce dernier a achevé de la convaincre: «J'avais envie de me mettre à nu, de me montrer telle que j'étais. Même si je ne me suis jamais beaucoup maquillée, ça a été une vraie libération», raconte-t-elle.

«Pendant le confinement je l'ai joué hippie jusqu'au bout, se souvient Marine. Yoga tous les matins, cure de sébum pour les cheveux et donc évidemment pas de maquillage. Les rares fois où j'ai mis un peu de poudre et de mascara, c'était pour quelques apéros Zoom. Et là, c'était plus pour casser la routine. Aujourd'hui, je me maquille toujours aussi peu. Et quand je me maquille c'est toujours par plaisir, pas par obligation. Stopper le maquillage a été pour moi une façon de m'affirmer et de m'accepter telle que j'étais. Je ne me trouve pas changée, ni plus belle, ni moins jolie, mais au moins je suis vraie. Je suis plus indulgente avec moi-même. Je ne suis pas parfaite mais je suis moi. J'aime cette idée d'authenticité. Au réveil ou en soirée, il n'y a pas de différence, je suis moi, avec mes défauts et qualités.»

La recherche de l'authenticité est une quête qui s'affirme ces dernières années. «C'est une tendance profonde dans nos sociétés. Ce qu'on demande aujourd'hui aux cheveux ou au maquillage n'est plus de dire qui on est par rapport à notre groupe social mais de montrer la personne que l'on est dans son intimité, comme un révélateur d'identité. Les personnes vont chercher à être dans leurs cheveux et leurs maquillages conformes à ce qu'elles pensent être profondément. Modifier sa coiffure, son maquillage, c'est à la fois changer pour les autres et changer pour soi-même. C'est proposer aux autres une nouvelle image de soi-même, une image que l'on souhaite être plus conforme à celle que l'on pense devoir donner aux autres», développe Michel Messu.

Selon le sociologue, le regard des autres reste toutefois primordial. «On ne s'en émancipe pas vraiment, mais on veut se montrer différemment. Sans coloration ni maquillage, c'est le naturel qu'on veut afficher et c'est ainsi qu'on veut être perçu.» Comme d'autres vont porter une coupe de cheveux stricte et sérieuse ou un maquillage rock.

Une transformation des codes esthétiques?

Le confinement a-t-il tué le maquillage et les teintures? «Il a surtout permis d'accélérer une logique, mais au niveau d'une trajectoire individuelle», tempère la chercheuse Camille Couvry. Pour elle, «c'est à force d'expérimenter le regard des autres qu'on verra si les personnes tiennent sur le long terme». Poursuivront-elles dans cette voie? Pour s'en rendre compte, le phénomène sera à observer dans les années à venir.

L'industrie cosmétique n'a en tout cas aucun souci à se faire: «Avec ses cheveux blancs, on veut montrer qu'on vieillit mais qu'on est bien dans sa peau. Il est certain que des produits seront mis au point pour fixer la beauté de ces cheveux blancs. L'industrie cosmétique est évidemment à l'affût de tout ça», commente Michel Messu.

«L'importance du regard des autres s'est plutôt accentuée dans nos sociétés, note quant à elle Camille Couvry. Il est un élément important de l'identité sociale et de la façon dont l'individu se construit. On ressent le sentiment de soi quand l'autre nous regarde, il crée les liens entre les individus. À partir de là, les industries cosmétiques sont assez puissantes pour pouvoir faire d'autres propositions. Et si on va effectivement vers moins de maquillage, ce ne sera pas avec moins d'interventions sur les corps.»

Pour la sociologue, si les codes esthétiques ont pu évoluer lors du confinement ou que celui-ci a enclenché une transformation, la maîtrise de soi sous le regard des autres restera primordiale. «Par exemple, s'il y a effectivement une tendance cheveux blancs, cela ne signifie en aucune cas une baisse de l'attention portée au corps, à l'apparence et à la maîtrise de soi. C'est une transformation du sens attribué aux cheveux blancs mais ça ne veut pas dire qu'on arrête les crèmes anti-âges. Cela sera seulement le signe d'une transformation des codes esthétiques.»

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