Monde

Abolir la police? Quand le slogan se heurte au réel

Temps de lecture : 5 min

Malgré la popularité du message «Defund the police» dans les manifestations, de nombreux élus et activistes afro-américains sont opposés à une réduction des effectifs policiers.

Le slogan «Defund the police» lors d'une manifestation à Chicago, le 24 juillet 2020. | Scott Olson / AFP 
Le slogan «Defund the police» lors d'une manifestation à Chicago, le 24 juillet 2020. | Scott Olson / AFP 

Le 7 juin, deux semaines après la mort de George Floyd, neuf membres élus du comité municipal de Minneapolis ont promis que la police de leur ville serait démantelée et remplacée par un système de sécurité alternatif. La présidente du conseil, Lisa Bender, avait déclaré qu'il fallait écouter «les leaders noirs et les communautés de couleur pour lesquelles le maintien de l'ordre ne fonctionne pas».

Mais sur le terrain, le démantèlement et les coupes budgétaires se sont rapidement avérées impopulaires. Selon un sondage, 50% de la population afro-américaine de Minneapolis est opposée à une réduction du nombre de policièr·es (contre 44% de la population blanche). En août, le projet de démantèlement a été bloqué par le conseil de la ville, et plusieurs élu·es signataires disent maintenant qu'ils n'avaient en fait pas une interprétation littérale de «defund the police», le slogan appelant au définancement. Plutôt que l'abolition, ils pensaient à des coupes budgétaires pour financer des services sociaux.

Un idéal hors-sol?

Depuis juin, de nombreux élus afro-américains démocrates ont aussi critiqué l'idée d'un démantèlement des forces de l'ordre. Le maire de Newark a dit qu'il s'agissait d'une idée de «gauche bourgeoise» et la maire de Chicago d'un «joli hashtag» qui ne prenait pas en compte la réalité.

Début septembre, sur la chaîne MSNBC, le pasteur Al Sharpton, qui se bat contre les violences policières aux États-Unis depuis des décennies, expliquait ainsi sa réticence: «Vouloir éliminer la police dans des quartiers inondés d'armes à feu, c'est typique d'une certaine gauche privilégiée qui évoque ces questions en termes abstraits, mais sur le terrain les gens ont besoin d'un maintien de l'ordre efficace.»

Sharpton raconte qu'un mois après avoir prononcé l'oraison funèbre de George Floyd, étouffé par un policier à Minneapolis en mai 2020, il a officié aux funérailles d'un enfant âgé d'1 an, tué à Brooklyn par une balle perdue. À New York, il y a eu 180 meurtres entre mai et août 2020, une hausse de 51% par rapport à 2019. De nombreuses autres grandes villes ont connu des augmentations similaires, presque exclusivement dans les quartiers noirs et latinos.

Dans ces quartiers, la police est certes peu populaire, mais l'idée de se débarrasser des forces de l'ordre est loin de faire l'unanimité. Lorsque la ville de New York a annoncé une coupe budgétaire d'un milliard de dollars (sur 6 milliards) des services de police, plusieurs élu·es démocrates afro-américain·es étaient parmi les opposant·es, dont Vanessa Gibson, une élue du Bronx, où plusieurs personnes ont été tuées par des balles perdues cet été:

«[Les résidents] ne veulent pas de force excessive. Ils ne veulent pas de policiers qui nous étouffent. Mais ils veulent être en sécurité quand ils vont faire leurs courses», a-t-elle déclaré.

Maintien de l'ordre et violences policières

Alors que pendant plusieurs semaines, la couverture médiatique, dominée par les manifestations, a donné l'impression d'un rejet radical des forces de police, la situation est plus contrastée. À Minneapolis par exemple, plusieurs militant·es rattaché·es à des associations font un procès à la mairie, accusée de ne pas avoir assuré la sécurité de la population. À la suite du mouvement de contestation, de nombreux agents de police ont démissionné, et n'ont pas été remplacés.

Ces tensions entre le besoin du maintien de l'ordre et les brutalités policières compliquent le débat. Comme l'écrit la journaliste Jill Leovy dans Ghettoside, son livre de 2015 sur les homicides à Los Angeles, les quartiers noirs pauvres sont dans une situation paradoxale, avec à la fois trop et pas assez de policièr·es.

D'un côté, les populations de ces quartiers sont souvent harcelées par la police pour des infractions mineures (avec le risque d'être tuées lors d'un contrôle routier qui dégénère, par exemple), de l'autre, la police ne parvient souvent pas à identifier les personnes coupables de meurtres, qui terrorisent les résident·es. En effet, à Los Angeles ces douze dernières années, un suspect a été arrêté par la police dans seulement 38% des cas de meurtres: une forme d'impunité qui alimente le cycle de violences. C'est aussi dans ce contexte de violence qu'il faut comprendre l'opposition au définancement.

Premières réformes en demi-teintes

Quelques réformes ont malgré tout été mises en place dans plusieurs villes. À Minneapolis et à New York, les prises d'étranglement (qui ont été pratiquées par la police lors des meurtres de George Floyd et d'Eric Garner) ont été interdites; à Louisville, dans le Kentucky, les raids pour des enquêtes de drogue ont été proscrits après le meurtre de Breonna Taylor; et dans l'État de New York, les dossiers disciplinaires des policièr·es seront enfin rendus publics. Quant à Los Angeles et Austin, les deux villes ont réinvesti des fonds utilisés pour les forces de l'ordre afin de financer divers services sociaux.

Seattle est la seule ville où une réelle expérience d'abolition de la police a été tentée, et elle s'est achevée le 1er juillet, après trois semaines d'essai. CHOP, la «Zone autonome de Capitol Hill», zone sans police tolérée par la mairie, fait désormais l'objet de deux plaintes en justice, l'une venant de commerçant·es et de résident·es qui reprochent à la ville de ne pas les avoir protégé·es (certain·es avaient dû payer des services de sécurité privés), et l'autre venant d'un père afro-américain dont le fils a été abattu à cet endroit. Il accuse la mairie d'avoir laissé se développer une zone de chaos et d'impunité où les secouristes ont eu beaucoup de mal à intervenir.

Même si le consensus démocrate est de soutenir des réformes plutôt qu'un démantèlement, Donald Trump continue de faire comme si Joe Biden était un dangereux radical. Dans une récente publicité réalisée par la campagne de Trump, on voit un téléphone qui sonne et le répondeur qui se déclenche: «C'est bien le numéro d'urgence de la police... En raison du définancement de la police, désolé mais personne n'est là pour vous répondre...» Après plusieurs images d'émeutes et de pancartes «Defund the police», on peut lire cet avertissement: «Vous ne serez pas en sécurité dans l'Amérique de Biden.»

Ce message est toutefois tellement éloigné de la réalité –Biden a plusieurs fois précisé qu'il était opposé au définancement– qu'il ne convainc pas au-delà de la base électorale la plus loyale du président. Un sondage récent montre que 50% des Américain·es font plus confiance à Biden qu'à Trump en ce qui concerne le maintien de l'ordre, le dernier ne récoltant que 44% des suffrages. D'une certaine manière, l'idée d'une abolition de la police était tellement radicale qu'elle a permis à Biden de la condamner facilement en se plaçant au centre, alors que Trump continue de délirer sur une invasion fantasmée d'anarchistes antifa dans les banlieues résidentielles.

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