Égalités / Société

Les filles peuvent s'habiller comme elles veulent, c'est un droit, pas une opinion

Temps de lecture : 5 min

Leur interdire des tenues sous prétexte qu'elles risquent d'exciter les garçons hétéros, c'est ce qu'on appelle la culture du viol.

Avant, c'était le pantalon pour femmes qui était jugé obscène. Maintenant, c'est le crop top. | Ben Weber via Unsplash
Avant, c'était le pantalon pour femmes qui était jugé obscène. Maintenant, c'est le crop top. | Ben Weber via Unsplash

Oyez, oyez braves gens, venez écouter les palabres sur la nouvelle polémique en royaume de France et de Navarre. Enfin... Polémique... Est-ce bien le terme adéquat? Je veux dire, regardons les choses en face: depuis dix jours, dix putains de jours, la France se demande si les filles ont le droit de s'habiller comme elles veulent.

Mais vous êtes sérieux? On vit dans quel monde pour que cette question soit simplement évoquée plus de vingt secondes? Alors dix jours à s'interroger dessus...

Pire encore, au bout de dix jours, on n'a toujours pas trouvé la réponse. (Indice, elle tient en trois lettres et il y a un U au milieu.)

J'ai résisté deux semaines, je n'ai rien publié sur le sujet parce que je me disais que bordel de merde je n'allais pas donner mon avis sur «les filles peuvent-elles choisir librement leurs vêtements?». Vous imaginez en interview?

– Bonjour Titiou Lecoq, donc vous pensez que les filles doivent s'habiller comme elles veulent, c'est bien cela?
– Oui, tout à fait. Évidemment, ce n'est que mon opinion personnelle.

Mais non, bordel de poil à cul. C'est un droit. C'est pas une opinion. Il faudrait arrêter de demander leur opinion aux gens sur n'importe quoi. Bientôt on aura «vous êtes pour ou contre le droit de vote pour les femmes?».

Excusez-moi, je m'énerve. Mais c'est totalement aberrant. Ça me rappelle les témoignages sur le pantalon pour femmes qui a longtemps été jugé obscène (voir l'excellent livre de l'historienne Christine Bard, Une histoire politique du pantalon). Et puis, le short, le crop top et les brassières, mais quoi de neuf sous le soleil? Où étaient ces gens ces trente dernières années?

Salut 1990!

(À noter qu'à mon époque, dans les médias, il y avait des vieux messieurs comme, je sais pas, disons Philippe Sollers, qui nous disaient que l'étalage de notre viande ce n'était pas du tout excitant ni érotique, que limite nous étions écœurantes.)

Je suis donc totalement atterrée par le débat actuel qui, n'en doutons pas une seconde, aboutira à:
1. «pour ou contre l'uniforme à l'école?», puis
2. «pour ou contre la mixité à l'école?».

Évidemment, le plus aberrant c'est que des membres de l'Éducation nationale se permettent de sanctionner des élèves à cause de leurs tenues. C'est honteux. On vivrait sous mon régime politique, la titioucratie, ces personnes écoperaient d'un blâme. Que des profs, que des encadrants transmettent ainsi la culture du viol... Parce que contrôler les tenues des filles sous prétexte qu'elles risquent d'exciter les garçons hétéros, c'est exactement ce qu'on appelle la culture du viol. Au passage, on notera que c'est une approche totalement hétérocentrée. Visiblement, il n'y a que les garçons hétérosexuels qu'il faut protéger de la tentation.

Pour ou contre le droit de vote des hommes?

On parle de culture parce que, malgré ce que certains et certaines veulent nous faire croire, ça n'a rien à voir avec la «nature». L'argument principal qu'on entend, c'est que la vue des cuisses et des nombrils des filles, ça excite les garçons, ça les déconcentre et les pauvres se retrouvent ainsi pénalisés. Il faut donc les protéger contre la tentation, contre ces vilaines pécheresses à la peau découverte.

Enfin, mes braves gens, s'il fallait interdire tout ce qui peut exciter sexuellement un garçon de 16 ans, vous devriez commencer par lui crever les yeux. C'est quand même l'âge où le simple fait de croiser un paquet de Kleenex peut suffire à leur filer une érection. Un courant d'air et hop, monsieur ne peut plus se lever pour aller au tableau parce qu'il a eu la bonne idée de mettre un jogging. (D'ailleurs, je m'étonne que les établissements n'interdisent pas le jogging aux garçons vu comment cela détaille leur anatomie et ses variations de forme et de taille au cours de la journée.)

Je vais vous dire un truc incroyable: c'est pareil pour un paquet de filles. Alors certes, ça se voit moins, mais je vous assure qu'avoir 15 ans pour une fille, c'est aussi penser au sexe à peu près non-stop. Mais pour autant, elles ne se jettent pas sur l'objet de leur excitation. Comment font-elles?

Eh bien... elles se contrôlent.

C'est un truc fou, mais ça fonctionne pareil pour les garçons. Cette vision du garçon dépassé par ses pulsions, incapable de se contrôler, est très culturelle. En Occident, au Moyen Âge (et même pendant l'Antiquité), on pensait que si une partie de l'humanité était totalement débordée par ses pulsions sexuelles, c'était les femmes.

«Allez Lancelot... Laisse-toi faire mon coquin...» | Illustration en couverture de Fabliaux érotiques (Hachette)

Elles étaient contrôlées par leur utérus et leur vagin, elles étaient insatiables, perpétuellement humides, prêtes à tout pour obtenir ce qu'elles voulaient. Il était donc très important qu'elles soient placées sous l'autorité d'un homme qui les dresse. Les hommes, eux, pouvaient garder le contrôle d'eux-mêmes parce qu'ils avaient eu la chance d'être dotés par la nature de qualités nommées intelligence, volonté et force. La sexualité dévorante des femmes était un signe de leur faiblesse congénitale.

Le renversement avec les normes actuelles est donc intéressant. Désormais, ce sont les filles qui sont perçues comme déconnectées de la sexualité, privées de pulsions, et sachant se contrôler. Et ainsi, elles deviennent responsables du comportement des garçons, créatures faibles.

Mais bizarrement, alors qu'au Moyen Âge cette vision justifiait la domination masculine, de nos jours, l'inverse n'implique pour personne une domination féminine.

Je veux dire, si vraiment les hommes sont des créatures faibles, sans volonté, incapables de rester concentrés face à une fille en short, totalement soumis à leurs pulsions, il serait peut-être temps de poser la question: êtes-vous pour ou contre le droit de vote des hommes?

Une punition de leur affirmation

Le seul avantage que je vois à cette histoire, c'est qu'elle renforce encore plus la détermination des jeunes. Les nouvelles générations de féministes ont une force qui ne cesse de nous étonner et ce n'est pas en leur interdisant le port du short que vous allez les affaiblir.

Parce que c'est sans doute aussi le but. Je vois dans ces interdictions un mini backlash, ce qui expliquerait que des tenues portées depuis trente ans posent brusquement problème. C'est parce que ces jeunes filles sont déjà en révolte, en pleine affirmation, que leurs tenues deviennent objets de punition.

Il ne faut pas se leurrer: quand la société, quand des adultes en situation d'autorité s'arrogent le droit de décider à la place des femmes ce qu'elles peuvent mettre, il s'agit aussi d'inculquer à ces femmes l'obéissance. C'est leur dire que la société leur refuse leur liberté, qu'elles n'ont pas le droit de se soustraire au jugement général, qu'elles doivent se soumettre. Au-delà du short, il s'agit de les faire plier pour qu'elles n'oublient pas qu'elles ne s'appartiennent pas, qu'elles appartiennent avant tout aux autres.

Les lycéennes et collégiennes qui luttent sans rien céder l'ont bien compris.

Go girls!

Ce texte est paru dans la newsletter hebdomadaire de Titiou Lecoq.

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