Culture

Écriture inclusive: le retour du «péril mortel»?

Temps de lecture : 5 min

[TRIBUNE] Les signataires de la tribune de Marianne grondent contre l'impertinence de celles et ceux qui osent se réapproprier leur langue, au lieu de participer à un mouvement qui ne s'arrêtera plus.

Nous continuerons le travail et à exiger des réformes de l'orthographe. | Aaron Burden via Unsplash
Nous continuerons le travail et à exiger des réformes de l'orthographe. | Aaron Burden via Unsplash

La tribune de linguistes parue dans Marianne le 18 septembre était attendue.

Depuis que l'Académie française avait annoncé son prochain retrait du champ de bataille, on sentait monter l'inquiétude dans leurs rangs, et l'envie de certain·es de reprendre le flambeau. Fin 2018, Jean Szlamowicz avait publié avec Xavier-Laurent Salvador un pamphlet dont le titre fleure bon la réaction d'aujourd'hui (Le sexe et la langue. Petite grammaire du genre en français, où l'on étudie écriture inclusive, féminisation et autres stratégies militantes de la bien-pensance), avant de se répéter, une fois acté le dépôt des armes par l'Académie, dans Causeur, FigaroVox, et bien sûr dans le blog qu'il anime avec Yana Grinshpun et Georges-Elia Sarfati, Perditions idéologiques (consacré aux «idéologies dangereuses», à savoir «la nébuleuse des discours soi-disant antiracistes, pacifistes, féministes, postcolonialistes et indigénistes»). En mai, Danièle Manesse avait codirigé un livre collectif très réservé, Le Féminin & le Masculin dans la langue. L'écriture inclusive en questions.

Le «genre le plus noble»

On retrouve ces cinq noms dans la tribune de Marianne, de même que l'outrance, la méconnaissance et les confusions qui caractérisaient leurs premières prises de position. Premières est à prendre au sens propre: alors que les liens entre genre grammatical et dénomination des personnes sont un domaine de recherche investigué depuis une cinquantaine d'années (le célèbre Les Mots et les femmes de Marina Yaguello date de 1978), aucune de ces personnes n'y avait jusqu'alors contribué. Et c'est le cas de l'ensemble des signataires de la tribune, à une exception près: Anne Dister, coautrice d'un guide belge de féminisation des noms deux fois actualisé (2009, 2014, 2020) –la dernière mise à jour s'inscrivant dans cette réaction hostile à «l'écriture inclusive».

Spécialistes ou non, toutefois, ces gens s'affichent comme linguistes. Qu'ils osent soutenir que «l'écriture inclusive n'a paradoxalement guère été abordée sur le plan scientifique» est tout bonnement stupéfiant, alors que les travaux sur le sexisme dans la langue se comptent par centaines, que les colloques et les revues consacrées aux nouvelles pratiques langagières se multiplient depuis trois ans, et que plusieurs signataires contribuaient en novembre dernier au colloque de l'ENS «Entre masculin et féminin… Approche contrastive: français et langues romanes».

Rares sont depuis un demi-siècle les grammaires où on lit que «le masculin l'emporte sur le féminin», tant la formule est devenue scandaleuse dans un pays qui se réclame de l'égalité.

Qu'ils osent soutenir que «la règle d'accord “le masculin l'emporte sur le féminin” ne prétend posséder aucune pertinence sociale» et que «c'est du reste une formulation fort rare, si ce n'est mythique, puisqu'on ne la trouve dans aucun manuel contemporain, ni même chez Bescherelle en 1835» est également stupéfiant. Aucune règle n'a jamais prétendu quoi que ce soit: ce sont leurs promoteurs qui ont des objectifs. Et ceux qui ont promu celle-là, à partir du milieu du XVIIe siècle, ne s'en cachaient pas: ils parlaient du masculin comme du «genre le plus noble», ils expliquaient que «les mots masculins sont du premier genre puisqu'ils expriment la chose avec un rapport au mâle ou comme étant de ce premier sexe» (Girard, 1747), voire que «le genre masculin est réputé plus noble que le féminin, à cause de la supériorité du mâle sur la femelle» (Beauzée, 1767).

Rares sont effectivement, depuis un demi-siècle, les grammaires où on lit que «le masculin l'emporte sur le féminin», tant la formule est devenue scandaleuse dans un pays qui se réclame de l'égalité. Il n'empêche que les francophones la connaissent par cœur, et que ce n'est pas par suite d'une hallucination collective mondialisée. Le manuel de grammaire Cours moyen 1ère année de Belin l'inscrivait encore dans son édition de 1961, qui a dû être utilisé une bonne dizaine d'années. Et elle sert toujours, parce qu'elle est la plus apte à faire entrer dans les jeunes cervelles la règle qu'on veut y loger. Quant à Bescherelle, cité ici pour sa neutralité, il a bien mal été lu. Il rappelle, non pas en 1835 mais en 1847, «cette forme si connue: Le masculin est plus noble que le féminin», soit la phrase pas encore relookée par la IIIe République. Ce que l'une d'entre nous signalait en 2014 dans son ouvrage Non, le masculin ne l'emporte pas sur le féminin!

On ne sait donc s'il faut mettre sur le compte de l'ignorance ou de la mauvaise foi bon nombre d'affirmations de cette tribune. Pour le reste, elle contient des truismes.

Ignorance ou mauvaise foi

Oui, «la langue est à tout le monde» –c'est-à-dire aussi à tous les locuteurs et locutrices qui ne se satisfont plus d'usages sexistes dont le français sait se passer, d'autant qu'ils perdurent dans des pays ayant officiellement tourné la page de l'inégalité.

Oui, «la langue n'est pas une liste de mots dénués de contexte»; c'est bien pourquoi il faut éclairer les contextes dans lesquels ont été élaborées les règles qui passent pour éternelles.

Oui, «en français, l'orthographe est d'une grande complexité», mais à qui la faute, sinon à ceux qui s'opposent depuis des siècles à sa simplification, et dont ne font pas partie les partisan·es du langage non sexiste? Qu'on les lise, au lieu de fantasmer sur ce qu'elles et ils écrivent!

Oui, «cher.e.s ne se prononce pas», vu que la prononciation est la même aux deux genres! Quand ces gens-là descendront-ils de la lune? Le point médian n'est qu'une abréviation, c'est-à-dire un signe fait pour l'écrit. On peut graphier «Monsieur» en toutes lettres, ou l'abréger «M.». Qui s'est jamais écrié «M. ne se prononce pas»? Et comment peut-on continuer, quand on se targue d'être linguiste, d'ignorer que l'écriture inclusive ne se limite pas au point médian, qui n'est même nullement nécessaire, l'enjeu fondamental étant de réinterroger les mécaniques d'occultation promues par les usages académiques? Et oui, on assiste actuellement à une «prolifération de formes anarchiques».

Mais encore une fois, la faute à qui? Si l'Académie était au service du public, elle se serait penchée depuis longtemps sur ces nouveaux besoins produits par ce nouveau contexte: l'égalité enfin reconnue en 1944, par une ordonnance signée d'un certain général de Gaulle. Celui-là même qui réintroduisit les doublets («Françaises, Français!») et qui adouba les premières abréviations, mises au point par le ministère de l'Intérieur (dont témoigne par exemple le «né(e) le» de nos cartes d'identité). Trop occupée à dénoncer ces innovations «ridicules», elle a laissé le champ libre à celles et ceux qui les trouvaient utiles, et qui ont poursuivi le travail.

Les signataires de la tribune parue dans Marianne se coulent dans les pas de la vieille dame du Quai Conti, désormais concentrée sur le genre du Covid. Comme elle naguère, ces gens grondent contre les impertinent·es qui osent se réapproprier leur langue, au lieu de participer à un mouvement qui ne s'arrêtera plus –sauf à ce que l'égalité régresse. Elles et ils sont mûrs pour se présenter aux six ou sept sièges aujourd'hui vacants. Nous continuerons le travail, et à exiger des réformes de l'orthographe, et nous irons même, s'il le faut, jusqu'à mettre la main à la poche pour que les logiciels de Braille sachent traiter le point médian, comme certains logiciels orthographiques le font désormais. Car nous voulons que la langue appartienne, vraiment, à tout le monde.

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