Égalités / Société

Peut-on exister dans l'espace public français quand on porte un hijab?

Temps de lecture : 6 min

Imane Boun, qui a quitté Twitter après une reprise insultante de la journaliste Judith Waintraub, n'est pas la première à être visée par des propos islamophobes au seul motif de porter le voile.

Aucun cadre équitable n'est proposé pour permettre à chacun·e d'exercer sa libre expression dans la sphère publique. | Artur Aldyrkhanov via Unsplash
Aucun cadre équitable n'est proposé pour permettre à chacun·e d'exercer sa libre expression dans la sphère publique. | Artur Aldyrkhanov via Unsplash

Une femme a quitté Twitter à la suite d'une vague de harcèlement. Cela aurait pu être un événement tristement banal si une des personnes ayant pris part au torrent d'injures n'était pas une journaliste confortablement installée dans le solide entre-soi des élites parisiennes. Imane Boun, étudiante modeste, a généreusement offert de partager sur Instagram des recettes permettant de se nourrir pour un budget contraignant de 60 euros par mois. Son succès –elle est alors suivie par des dizaines de milliers de personnes– témoigne d'une véritable urgence sociale: celle de répondre aux conséquences de la précarité étudiante.

Une agression raciste passée sous silence

Ce n'est pourtant pas ce qui a retenu l'attention de Judith Waintraub, journaliste au Figaro probablement étrangère à la crainte de voir des ressources insuffisantes menacer sa capacité à se nourrir à sa faim. Son attention s'est portée sur l'allure de l'étudiante musulmane qui marque sa croyance par le port d'un foulard. Et non contente de s'y attarder, la journaliste l'a attaquée de manière violente en lui attribuant un lien idéologique avec les attentats du 11 septembre 2001 (date à laquelle elle était à peine née).

Cette odieuse agression raciste provenant d'une journaliste installée dans la sphère médiatique et familière des logiques de cyberharcèlement en direction d'une jeune femme exposée pour la première fois dans un média national fait l'objet de nombreux commentaires indignés. Parmi eux, figurent ceux de trop rares figures politiques comme la ministre Nadia Hai ou la députée Fiona Lazaar, toutes deux –est-ce un hasard?– issues de circonscriptions liées à des quartiers populaires.

Ce n'est que lorsque Judith Waintraub s'est trouvée exposée à des menaces de mort que des réactions ont surgi de toutes part. Cible régulière de ce type d'attaques abominables depuis une décennie, je ne peux que constater que tous et toutes ne bénéficient pas des mêmes témoignages de solidarité lorsqu'elles les subissent. Logiquement, Waintraub a donc reçu le soutien de sa corporation à travers un communiqué de la SNJ du Figaro ainsi que de la part de nombreuses figures publiques allant de l'ancien Premier ministre Manuel Valls à l'actuel ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin en passant par le chef de file de LR Xavier Bertrand.

Aucune de ces personnes n'a pris la peine d'évoquer le sort de l'étudiante violemment jetée à la vindicte publique par l'irresponsabilité inouïe d'une journaliste pourtant aguerrie.

Pas un seul mot pour condamner son accusation odieuse, ni pour soutenir une étudiante solidaire qui n'est coupable que d'avoir osé apparaître en public vêtue de son hijab. Et ce n'est pas Judith Waintraub, pourtant à l'origine de l'agression, mais bel et bien sa victime, ciblée par de nombreuses injures et menaces racistes, qui a fini par quitter Twitter.

Le hijab, un déclencheur d'islamophobie

Quelques jours plus tard, dans un continuum qui en réalité gangrène la vie politique française depuis plusieurs décennies, une autre étudiante, Maryam Pougetoux responsable du syndicat UNEF, est visée par une violente disqualification publique. Dans une volonté manifeste de mise en scène, la députée Anne-Christine Lang a posté une vidéo la montrant quittant une commission de l'Assemblée nationale, à laquelle participait la jeune syndicaliste.

Elle est alors suivie par plusieurs autres parlementaires. Théâtrale, elle invoque pêle-mêle les «valeurs républicaine, la laïcité» et «les droits des femmes» fustigeant le «hijab» comme «une marque de soumission». Se proclamer féministe et vouloir interdire à une autre femme de prendre place dans la vie politique et citoyenne, voilà qui est pour le moins contradictoire. Aucune disposition légale ou règlementaire n'interdit à un individu portant un signe religieux de prendre part à une telle réunion. D'ailleurs plusieurs responsables religieux ont défilé devant nos député·es sans que quiconque ne s'en émeuve. Comme le rappelle Nicolas Cadène, rapporteur général de l'Observatoire de la laïcité, le principe de laïcité «suppose la neutralité de ceux qui exercent le service public, et garantit la liberté des autres sans trouble à l'ordre public».

Ce n'est pas la première fois que Maryam Pougetoux fait l'objet d'attaques faisant fi de son activité ou de son discours. Il y a deux ans, à peine âgée de 19 ans, elle s'était trouvée au cœur d'une polémique nationale. Alors qu'elle prenait la parole contre le dispositif ParcoursSup et son caractère inégalitaire, la responsable syndicale avait été identifiée par Laurent Bouvet, responsable du Printemps républicain, avant de devenir le support de toutes les insinuations islamophobes qui, sans aucune retenue –à l'image de Charlie Hebdo qui en sa une l'a caricaturée d'un visage simiesque–, n'ont cessé de remettre son humanité en cause.

Une attaque sexiste au nom du féminisme

Qu'elles soient engagées pour aider d'autres étudiant·es modestes à boucler leurs fins de mois sans sacrifier leur équilibre alimentaire ou élues par leurs pairs, et donc légitimement en charge du relais de leur revendications, les femmes musulmanes, dès lors qu'elles portent un foulard, ne sont plus considérées comme des femmes à part entière. Comment peut-on raisonnablement qualifier de «soumises» des femmes qui à peine entrées dans l'âge adulte s'impliquent dans des initiatives bénéficiant au bien-être de la jeunesse et dont l'impact est national? Si le problème est leur prétendue soumission, pourquoi l'amplifier en les poussant à se retrancher dans leur sphère domestique et en les qualifiant dans des termes humiliants?

Aujourd'hui, en France, ce qui opprime les femmes musulmanes portant un hijab, ce sont ces propos qui les réduisent à cet attribut vestimentaire et invisibilisent tout ce qu'elles sont susceptibles de dire ou de défendre. Le fait d'associer une femme, quel que soit son propos, à une idéologie terroriste et ce du seul fait de sa pratique religieuse est non seulement raciste, mais aussi sexiste: en présupposant de leurs idées sur la simple base de vêtements, on nie leur faculté à les articuler ou à les formuler de leur propre initiative. Quand Ségolène Royal affirme en parlant de Maryam Pougetoux «elle sait qu'elle provoque», elle s'approprie le logiciel sexiste qui rend les femmes coupables des multiples agressions qu'elles subissent. La seule chose que le port d'un foulard provoque, c'est le racisme de celles et ceux qui sont incapables de voir la personne humaine qui s'en couvre.

Avant Maryame Pougetoux, avant Imane Boun, la chanteuse Mennel Ibtissem candidate au show télévisé «The Voice» a vu sa carrière brisée, quand son apparition a suscité une campagne de disqualification qui l'a conduite à renoncer à une possible victoire.

Je m'interroge sur le sens d'une société capable de soutenir massivement une journaliste irresponsable tout en ignorant la détresse de jeunes femmes contraintes de quitter l'espace public. Accepter le fait qu'il soit, dans notre pays, aussi commun de commenter la manière dont les femmes présentent leur corps et rendre l'exclusion d'une partie de la population dans un pays prétendument laïc du simple fait de son apparence est parfaitement indigne. Cela nous place dans une position guère plus respectable que celle de ceux qui contraignent les femmes à n'apparaître que le corps couvert selon leurs critères.

Sous prétexte de féminisme ou de laïcité, il n'est en réalité question que de la négation de la pluralité des choix que les femmes sont en droit d'engager pour disposer de leurs corps. En 2020, notre sphère publique refuse obstinément de proposer un cadre équitable et serein permettant à chacun·e d'y exercer sa libre expression, et c'est une honte pour la République.

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