Monde

L'armée iranienne: puissance ou tigre de papier

Jacques Benillouche, mis à jour le 07.04.2010 à 9 h 52

Les Israéliens ont fait l'inventaire des moyens dont dispose Téhéran.

A l'heure où Tsahal envisage une option militaire si aucune majorité internationale ne se dégage pour voter des sanctions contraignantes contre l'Iran et son programme d'armement nucléaire, les Israéliens font l'inventaire des moyens dont dispose Téhéran pour se défendre.

Plusieurs années après la guerre destructrice Iran-Irak, les experts israéliens se penchent sur l'état et le volume de l'armement mis à la disposition des militaires iraniens. Les conditions matérielles de l'ennemi sont décortiquées dans les sous-sols de la Kyria, le Pentagone israélien, pour définir la stratégie à suivre afin de neutraliser les forces nucléaires iraniennes. L'impression générale qui se dégage de cette analyse démontre que, malgré les rodomontades d'Ahmadinejad, l'armée iranienne n'a pas encore acquis les moyens de sa politique offensive. Elle reste une armée de fantassins prête à défendre ses frontières ou à envahir ses voisins plutôt qu'une armée dotée d'une technologie de pointe. L'embargo, qui rend sceptique plus d'un observateur, aurait cependant contribué à freiner la modernisation de troupes qui ont perdu 40% de leur arsenal durant la guerre avec l'Irak et qui restent dotées, encore aujourd'hui, d'un matériel qui a subi l'usure du temps.

Les forces d'active sous le commandement du Major General Seyed Hassan Firouzabadi comprennent 570.000 militaires et civils dont 350.000 soldats de carrière et 220.000 conscrits. Mais les éléments les plus entraînés, les plus inconditionnels, les plus dogmatiques, les plus nationalistes et les plus loyaux envers le régime sont les Gardiens de la Révolution au nombre de 125.000 hommes répartis en quatre corps comprenant quatre divisions blindées et six divisions d'infanterie. Ils représentent une entité complètement  indépendante de l'armée régulière avec leur propre budget, leur marine, leur armée de l'air et leurs forces terrestres. Les hautes autorités de l'Etat s'appuient sur cette colonne vertébrale du régime. D'ailleurs les Américains ont compris qu'ils devaient traquer les comptes bancaires occidentaux de ces Gardiens pour les empêcher de s'approvisionner en nouveaux moyens militaires.

L'infanterie aligne 1.600 tanks incluant 100 tanks Zulfiquar, dérivés du T72-S,  fabriqués sous licence russe par les usines locales iraniennes. La majorité des chars est composée de Chieftains anglais ou de M-60 américains qui datent du temps du Shah. Des tanks russes T54 à T72 ont été intégrés après avoir été confisqués aux Irakiens lors de la guerre et ont été complétés par des achats auprès de la Chine et de la Corée du nord. Mais l'origine occidentale de la majorité du matériel de base entraîne une forte dépendance vis-à-vis de l'étranger. Les pièces détachées, indispensables à la remise en état de ce matériel lourd, font l'objet d'un embargo partiellement détourné par certains pays d'Afrique qui trouvent une source de revenus exceptionnels dans la revente à l'Iran de matériel de récupération au rebut. Cette difficulté d'approvisionnement permet d'avoir un doute sur la qualité de la maintenance du matériel et a fortiori sur la fiabilité des tanks.

Après sa guerre avec l'Irak, l'Iran s'était lancé dans une politique de réarmement auprès de nouveaux fournisseurs et plus particulièrement la Russie, la Chine, la Corée du nord, la Tchécoslovaquie et la Pologne. Les pays de l'Est lui fournirent alors les chars MBT que certains voient comme une réplique du Merkava israélien sans que l'on puisse déterminer par quel canal la copie a pu s'effectuer.

Failles dans la défense du territoire

Les forces aériennes comprennent 30.000 personnes et 319 avions de combat. Mais à peine 60% du matériel américain reste en état de fonctionnement et 80% de l'aviation est en fait d'origine russe. L'intégration des F-14 avec les Mig-29 crée une hétérogénéité qui ne favorise pas l'efficacité de l'aviation. L'Iran détient par ailleurs, en provenance d'Irak, quelques Sukhoï Su24-S âgés de plus de 25 ans. Les avions de transport et les hélicoptères sont en nombre limité. Les forces aériennes sont organisées en trois zones avec un commandement indépendant. La zone ouest, couvrant la frontière irakienne ainsi que la région de Téhéran, fait l'objet de la plus grande attention puisqu'elle abrite la majeure partie des intercepteurs et des chasseurs-bombardiers. La zone sud protège le Golfe persique avec des appareils P-3F de patrouille maritime. Cette organisation montre cependant ses faiblesses et ses lacunes en particulier dans la couverture radar du territoire iranien qui s'étend sur plus de 2.000 kilomètres. Les analystes militaires ont détecté un manque de communication et d'organisation interarmées qui réduit l'efficacité des pilotes iraniens soumis par ailleurs à une suspicion généralisée. Parce que les avions leur ouvrent des tentations de fuite, ils ne se déplacent qu'accompagnés d'officiers de sécurité chargés de prévenir les défections et de les éloigner de tout contact suspect.

Selon les experts militaires, l'état de la marine est à l'avenant, certains le juge lamentable. Environ 18.000 personnes composent une marine basée à Bandar Abbas équipée de trois sous-marins russes Kilo, trois frégates et deux corvettes, datant de plus de 40 ans, donc périmés. On ne connait pas de navires modernes et la maintenance des anciens bâtiments laisse à désirer. L'Iran a bien annoncé en 2007 la sortie d'un nouveau navire de ses propres arsenaux, le Jamaran, mais il s'agit d'une amélioration de la frégate lance-missiles Kaman, d'origine française, acquise dans les années 1970 avec une technologie dépassée.

Volonté d'autarcie

L'embargo a imposé la restructuration des industries militaires qui ont pris de l'essor après la fusion des complexes industriels de l'armée avec les moyens illimités des Gardiens de la Révolution. Les pays de l'Est et la Corée ont fourni la technologie balistique et le savoir-faire pour la fabrication d'armes de destruction massive devant permettre à l'Iran de s'opposer à ses deux principaux ennemis de la région: l'Arabie saoudite et Israël. Sa volonté de contrôler le trafic maritime du Golfe persique et autour du détroit d'Ormuz a été à l'origine du développement de systèmes balistiques de moyenne portée.

Le ministère de la Défense contrôle plus de 300 usines de production militaire chargées de fournir l'armée en munitions, en armements terrestres et en missiles. La Corée du nord a construit le plus grand complexe à Ispahan pour la fabrication de chars, de munitions et de carburant propergols pour missiles. La Chine s'est chargée de développer à Semnam des usines de conception de missiles devant atteindre une production annuelle de plus de mille unités. Ces unités industrielles donnent l'illusion d'une autonomie dans le domaine des munitions et dans la réalisation d'avions et de véhicules blindés mais ces projets n'ont pas encore atteint une capacité de production conséquente.

Les budgets militaires ont subi une forte croissance durant ces dernières années car l'Iran voulait faire sortir ses forces armées aériennes de leur sous-développement. Des progrès tangibles ont été relevés dans l'aéronautique en particulier grâce à la fabrication de l'hélicoptère Shabaviz 2-75 dont seul le moteur est importé. Il est associé au Zafar 300 et à l'hélicoptère léger Sanjaquak (libellule). L'Iran a annoncé en septembre 2007 la fabrication locale de deux nouveaux chasseurs à réaction, le Saegheh censé remplacer l'Azarakhsh (l'éclair), mais la construction à «échelle industrielle» n'est pas encore confirmée. Deux autres avions ont été conçus, Dorna (Alouette) et Partsu (Hirondelle), pour l'entraînement de ses pilotes.

Force de dissuasion

Malgré les progrès enregistrés par les industries iraniennes, les experts militaires sont unanimes à affirmer qu'en raison des délais nécessaires à la conception et à l'industrialisation des prototypes, les matériels de fabrication locale sont déjà périmés dès leur sortie des chaînes industrielles. Ces systèmes, développés sur la base d'une technologie des années 1990, sont obsolètes par rapport au matériel dont disposent les voisins de l'Iran avec les F-15 d'Israël et de l'Arabie saoudite, les F-16 de la Jordanie et du Bahrein et les Mirage, et peut-être les Rafale, des Emirats. Ces avions sont aveugles s'ils ne disposent pas de radars perfectionnées et inoffensifs sans bombes guidées au laser et au GPS qui font pour l'instant défaut. Si les matériels de fabrication iranienne offrent une victoire psychologique certaine en raison de l'autonomie qu'ils confèrent à Téhéran, ils représentent une valeur opérationnelle négligeable. Ils sont incapables de se mesurer aux produits innovants de la haute technologie israélienne et américaine. De là à penser que les occidentaux, et Israël en particulier, ont surévalué la capacité offensive de l'Iran, il n'y a qu'un pas qui pourrait être franchi par les analystes militaires.

Une autre grande lacune subsiste et elle pourrait être la faille exploitée par les Israéliens. L'Iran n'a pas de système défensif élaboré et il compte sur ses missiles, insuffisants selon les experts, pour assurer une sécurité totale. Les nombreux projets qui ont permis la mise au point des missiles Nazeat, Oghab et Shahin ainsi que le Fadjir, qui a reçu le baptême du feu entre les mains des combattants du Hezbollah, ont une efficacité limitée en cas d'offensive massive d'envergure.

Mais les projets qui éveillent le plus l'attention des Israéliens concernent la fabrication de nouveaux missiles dont les techniciens étrangers connaissent parfaitement les spécifications puisque la technologie provient de la Chine, de la Corée du nord et de la Russie. Le Shahab-3 est inspiré du missile coréen No Dong et dispose d'une portée de 1.500 km. Le Shahab-4, dérivé du SS-4 à carburant liquide de l'ex-URSS, dispose d'une version lanceur de satellite et d'une version militaire avec une portée de 2.000kms. S'agissant des missiles, le doute subsiste sur les réelles capacités des Iraniens à disposer d'engins à combustible solide, plus difficilement détectables. Durant le défilé militaire de 2007 marquant l'anniversaire de la guerre Iran/Irak de 1980-1988, l'Iran avait exhibé son missile Shabab-3 capable selon lui d'atteindre une cible israélienne. Un autre missile le Ghadr-1 a fait partie du défilé mais ses objectifs étaient plus limités. L'Iran a annoncé en 2008 les tests réussis du missile Sejjil dont la portée est de 2.000kms mais les expérimentations ne donnent pas pour l'instant une crédibilité assurée à cette force de dissuasion iranienne.

Planification d'une frappe israélienne

Les Israéliens ont déjà chiffré les moyens qui seront nécessaires pour la destruction des usines nucléaires iraniennes. Tsahal utiliserait 24 bombes avec pénétrateur BLU-113 et 24 bombes dotées d'un pénétrateur BLU-109 à guidage laser GBU-109 pour causer des dégâts significatifs aux trois centres principaux Natanz, Arak et Ispahan. L'Iran sait que, même s'il acquiert des chasseurs évolués de quatrième génération, la formation de ses pilotes s'étendrait sur plusieurs années et c'est pourquoi Israël ne peut pas attendre. En cas d'une attaque de grande ampleur, les trente lanceurs de missiles SA-15, les deux S-300 et les dix SA-19 compliqueraient certes la tâche des pilotes israéliens, mais ils ne parviendraient pas à empêcher le raid.

Les Israéliens ont mesuré l'indigence d'une défense aérienne iranienne basée uniquement sur des missiles périmés, mais ils n'excluent pas le risque de pertes militaires sensibles qu'ils sont obligés d'intégrer dans leur scénario. Les études actuelles de l'état-major portent essentiellement sur la technique pour les réduire au minimum car l'image de pilotes israéliens tombés entre les mains de l'ennemi aurait un effet désastreux même si les objectifs du raid sont parfaitement atteints. Ils s'inquiètent en revanche d'une riposte par frappes désordonnées contre les villes et les civils malgré leurs nouveaux engins d'interception. Ils envisagent donc tous les scénarios pour éviter les risques de bombardements du type de ceux qu'ils ont subis avec les Scud irakiens, à lanceurs mobiles. De récents progrès ont été réalisés pour protéger les villes grâce au système «Iron Dome» rendant les frappes de missiles plus inopérantes et aux missiles anti-missiles Hetz développés en coordination avec les Américains. Mais il est certain que les aviateurs israéliens de la première vague recevront la mission délicate de neutraliser les stations radars et de détruire les rampes de lancement de missiles.

Les analystes militaires pensent que le programme nucléaire reste le danger principal parce que les centres sont entourés de mystère et que l'état d'avancement des recherches est encore nébuleux, bien que des transfuges, recueillis aux Etats-Unis, ont apporté des informations précieuses. La surmédiatisation des tests de missiles iraniens sol-sol entre clairement dans la stratégie de dissuasion d'Ahmadinejad et est aussi destinée à la propagande interne du régime. L'Iran est conscient de l'écart technologique auquel il doit faire face, mais laisse planer le doute sur ses réelles capacités techniques.

Jacques Benillouche

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Photo: Les gardiens de la révolution défilent  Morteza Nikoubazl / Reuters

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Journaliste
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