Monde

L'Europe a changé de ton face à la Chine

Temps de lecture : 6 min

Malgré une volonté politique affichée des deux côtés, le sommet entre Xi Jinping et les dirigeant·es de l'Union européenne n'a pas réglé tous les sujets mis sur la table des négociations.

Xi Jinping, président de la République populaire de Chine, Charles Michel, président du Conseil européen, Angela Merkel, chancelière fédérale de l'Allemagne, et Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, en visioconférence le 14 septembre 2020 (photo prise à Bruxelles). | Yves Herman / POOL / AFP
Xi Jinping, président de la République populaire de Chine, Charles Michel, président du Conseil européen, Angela Merkel, chancelière fédérale de l'Allemagne, et Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, en visioconférence le 14 septembre 2020 (photo prise à Bruxelles). | Yves Herman / POOL / AFP

En 2001, l'Union européenne avait fortement milité pour que la Chine entre dans l'OMC. Être à l'intérieur de cette Organisation mondiale du commerce devait, aux yeux des dirigeants occidentaux, mener à un résultat évident: la production et les échanges chinois allaient se libéraliser.

Au lieu de cela, le désarmement douanier promu à l'intérieur de l'OMC a largement ouvert à la Chine les marchés des pays riches, tandis qu'elle soutient avant tout les entreprises chinoises. Elle n'a notamment guère abaissé ses tarifs aux frontières et elle soutient avant tout les entreprises chinoises. Au début du XXIe siècle, nombreux étaient ceux qui estimaient qu'en s'enrichissant, la Chine deviendrait plus démocratique. Or, cette perspective ne s'est pas du tout confirmée tandis que le pays devenait la deuxième puissance économique au monde.

Si bien que les positions de l'Europe à l'égard de la Chine ont grandement évolué. Un sommet Union européenne-Chine était prévu à Leipzig le 10 septembre. En raison des limites que le coronavirus a imposées aux transports, il s'est déroulé sous forme de visioconférence. Se sont donc retrouvés, chacun sur une partie d'un grand écran, le président chinois Xi Jinping et les dirigeant·es de l'Union européenne: la présidente de la Commission Ursula von der Leyen, le président du Conseil européen Charles Michel ainsi que la chancelière Angela Merkel, l'Allemagne assurant actuellement la présidence tournante de l'Union européenne.

Ce sommet UE-Chine a confirmé une volonté nouvelle des Européen·nes de mettre en cause les positions chinoises. C'est ce qu'explique Pascal Lamy, qui avant d'être directeur général de l'OMC, était en 2001 commissaire au Commerce extérieur de la Commission européenne: «C'est clair qu'avec la nouvelle Commission européenne, le nouveau Parlement, il y a un changement d'inflexion et en tout cas d'ores et déjà un changement de tonalité à l'égard de la Chine –l'idée s'étant répandue depuis un certain temps que les Chinois sont plus dangereux qu'on avait tendance à le penser. C'est une évolution assez lente mais assez nette que la crise du Covid-19 a accentuée. Les Chinois s'y sont très mal pris et leur offensive médiatique face à la pandémie a fait boomerang. L'image de la Chine en Europe a été fortement dégradée par le Covid.»

Cette mauvaise image de la Chine a sans doute contribué à resserrer les rangs des pays européens et à conforter les positions de la Commission. La Chine, de son côté, aurait sans doute préféré accentuer ses relations avec des pays européens de l'est et du sud, tout en ayant des échanges importants avec l'Allemagne et en ignorant le plus possible les instances de Bruxelles.

Cette relation diversifiée avec l'Europe aurait été d'autant plus utile pour Pékin que, depuis deux ans, son économie n'est pas ménagée par l'Amérique de Donald Trump qui impose des taxes à toutes sortes de produits chinois importés. Tout cela a fait que, lors de la rencontre virtuelle du 14 septembre, Xi Jinping n'est pas arrivé en position de force.

Coopération soumise à réciprocité

Il y a eu lors de ce rendez-vous UE-Chine quelques avancées techniques que la presse chinoise a mises en avant. La Chine ne devrait plus systématiquement exiger que les entreprises qui s'installent sur son territoire transfèrent leurs technologies. La perspective d'une transparence des subventions publiques aux entreprises chinoises semble avoir fait quelques progrès. Et surtout, fin 2020, devrait être signé un engagement sur le respect des indications géographiques protégées (IGP) d'une centaine de produits agricoles européens importés en Chine. Cet engagement est destiné à empêcher leur contrefaçon, sous peine de poursuites devant les tribunaux chinois.

En revanche, la demande que le marché chinois soit plus ouvert aux entreprises européennes n'a guère progressé. Il s'agirait que Bruxelles signe un accord sur les investissements –dont la mise au point traîne depuis sept ans– qui permettrait aux entreprises de l'UE d'être traitées dans les mêmes conditions que le seraient les entreprises chinoises en Europe.

Après la rencontre, la chancelière Merkel a affirmé que «la volonté politique doit être là pour conclure un accord sur les investissements. Et la volonté politique est là, des deux côtés». Xi Jinping a estimé que les négociations sur ce sujet devaient être «accélérées» afin d'aboutir en décembre. Mais il y a d'autres domaines où les Européens demandent aux Chinois de la réciprocité, comme le secteur de l'automobile ou celui des télécommunications. Tout cela reste en négociation.

Angela Merkel (depuis Berlin) et Ursula von der Leyen lors du sommet en visioconférence avec Xi Jinping, le 14 septembre 2020. | Michele Tantussi / POOL / AFP

Ursula von der Leyen considère que la Chine est à la fois un partenaire incontournable et un «rival stratégique». Ce qui donne à l'Europe le désir de coopérer avec la Chine tout en défendant ses intérêts et ses valeurs. En tout cas, le 16 septembre, deux jours après le sommet sino-européen, Ursula von der Leyen prononçait le discours annuel sur l'état de l'union devant le Parlement européen. Parlant de la Chine, elle a déclaré: «Il reste encore beaucoup à faire en ce qui concerne l'accès équitable aux marchés pour les entreprises européennes, la réciprocité [...] Notre partenariat en matière de commerce et d'investissement reste déséquilibré.»

La question des droits humains reste taboue

Les discussions Europe-Chine s'étendent désormais, beaucoup plus nettement que naguère, aux questions de libertés publiques. Le 14 septembre, les dirigeant·es européen·nes ont haussé le ton dans ce domaine. Charles Michel a indiqué avoir fait savoir à Xi Jinping que «la loi sur la sécurité nationale à Hong Kong continue de susciter de graves préoccupations». L'ancien Premier ministre belge ne s'en est pas tenu à ce seul sujet. Il a également «réitéré des inquiétudes sur le traitement par la Chine des minorités au Xinjiang et au Tibet, ainsi que sur le sort réservé aux défenseurs des droits de l'homme et des journalistes».

Il est probable que le président chinois n'ait pas apprécié ce genre de propos. Après le sommet, l'agence Xinhua a indiqué que «l'intérêt fondamental pour la Chine consiste à sauvegarder sa souveraineté, sa sécurité et son unité nationale». En ce sens, l'agence a cité une mise au point de Xi Jinping: «La Chine est fermement opposée à toute personne et à toute force créant instabilité, division et trouble en Chine, et elle rejette fermement l'ingérence de tout pays dans ses affaires intérieures.»

«Nous devons toujours dénoncer les violations des droits de l'homme [...] et où que ce soit, à Hong Kong ou chez les Ouïghours.»
Ursula von der Leyen dans son discours sur l'état de l'Union, le 16 septembre 2020

Quant aux remarques sur les droits humains de la part des dirigeant·es européen·nes, le chef de l'État chinois est tout aussi ferme: «Il n'y a pas qu'une voie pour le développement des droits de l'homme dans le monde», dit-il dans la dépêche publiée par Xinhua, en précisant: «en ce qui concerne les droits de l'homme, la Chine n'acceptera pas que d'autres pays lui fassent la leçon».

Xi Jinping demande donc à l'Europe de bien vouloir ne parler que des sujets économiques lors de rencontres UE-Chine quand il conclut: «La Chine est prête à renforcer les échanges et à faire des progrès avec la partie européenne sur la base du principe du respect mutuel.» Il n'y a pas eu de déclaration commune de l'Union européenne et de la Chine à l'issue de la réunion télévisée du 14 septembre. Mais le ministère chinois des Affaires étrangères a fait savoir qu'il était possible d'envisager une visite d'envoyé·es de l'Union européenne au Xinjiang.

En tout cas, Ursula von der Leyen maintient sa position quand, toujours à propos de la Chine, elle déclare devant le Parlement européen: «Il est incontestable que les systèmes de gouvernance et de société que nous promouvons sont très différents. Nous croyons à la valeur universelle de la démocratie et aux droits de l'individu. L'Europe a elle aussi ses problèmes –pensons par exemple à l'antisémitisme. Mais nous en débattons dans la sphère publique. Non seulement la critique et l'opposition sont acceptées, mais elles sont protégées par la loi. Nous devons donc toujours dénoncer les violations des droits de l'homme lorsqu'elles se produisent et où que ce soit, à Hong Kong ou chez les Ouïghours.»

En Chine, les transformations libérales de la société attendues et souhaitées par l'Occident ne sont visiblement pas à l'ordre du jour. Pascal Lamy l'admet: «Sur le plan économique, l'entrée dans l'OMC a entraîné une libéralisation économique de la Chine, en tout cas jusqu'à l'arrivée au pouvoir de Xi Jinping. L'économie chinoise a pénétré l'économie internationale mais elle a aussi été pénétrée, et davantage, par l'économie internationale. Donc, l'entrée de la Chine dans l'OMC a eu les effets économiques qu'on attendait sur le plan de la croissance des échanges et cela a boosté l'économie mondiale. Certains à des degrés divers –et j'en étais sans enthousiasme– pensaient qu'à long terme, l'ouverture de l'économie chinoise pourrait se traduire par des ouvertures politiques. Ça ne s'est pas encore passé.»

Aujourd'hui, les Européen·nes veulent manifestement faire bouger les lignes en essayant de pousser la Chine à faire disparaître certaines atteintes aux droits humains et à instaurer plus de démocratie –une évolution pas si facile à provoquer. Pour son ouverture économique, la Chine a certes besoin de l'Europe, qui est son premier partenaire commercial, mais l'inverse est tout aussi vrai.

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