Politique

Technophobie française versus progressisme allemand: deux visions de l'écologie

Temps de lecture : 5 min

La récente tribune d'élu·es écologistes ou de gauche demandant un moratoire sur la 5G permet d'analyser le rapport entretenu par les écolos avec la technique en France et en Allemagne. 

En France, la transition écologique est assimilée à un chemin de croix. | Jackson David via Unsplash
En France, la transition écologique est assimilée à un chemin de croix. | Jackson David via Unsplash

«Je ne crois pas au modèle Amish», a répliqué le président de la République le lundi 14 septembre aux responsables politiques écologistes et de gauche opposé·es à la 5G. Se référant également à la «lampe à huile» chère au général de Gaulle, le président Macron a su tirer parti des positions particulièrement pessimistes des écologistes et de la gauche en matière technologique.

Les écologistes sont le mouvement politique le plus européanisé et il est utile et légitime de les comparer à leurs voisins et grands-frères allemands. En effet, si tout a été dit sur les antagonismes entre l'Élysée et les élu·es écologistes et de gauche en la matière, le plus intéressant est de comparer ces derniers avec les écologistes allemand·es, les Grünen, et surtout leur très efficace et anticipatrice fondation, la Heinrich Böll Stiftung (Fondation Heinrich Böll, FHB), dont les positions diffèrent quelque peu de l'écologie hexagonale.

En France, les écolos contre la technologie

Plusieurs déclarations ont révélé le profond pessimisme technologique des écologistes français·es mais aussi d'une partie de la gauche, radicale ou non. Le 12 septembre dernier, dans le Journal du Dimanche, paraissait une tribune signée par une soixantaine d'élu·es (dont Jean-Luc Mélenchon, Julien Bayou, Éric Piolle, Pierre Hurmic, Delphine Batho, Yannick Jadot, Esther Benbassa) demandant un moratoire sur la 5G, essentiellement parce que «des questions environnementales, sanitaires et démocratiques sont posées». Initiative impulsée par Europe Écologie-Les Verts (EELV), avec l'appui évident de La France insoumise (LFI), c'est elle qui a donné l'occasion à Emmanuel Macron de flétrir le supposé «modèle Amish». Si toutes les questions soulevées par le texte méritent fort probablement examen, c'est à l'évidence une première alerte donnée sur le pessimisme technologique qui semble avoir le vent en poupe depuis les conquêtes municipales d'EELV en juin dernier et qui saisit toute la gauche. On ne peut retenir de cette tribune qu'une idée: la 5G, la technique, est grosse de dangers.

Le 16 septembre une tribune collective paraissait dans Libération –«Marchons pour réduire le transport aérien». «La filière est responsable de plus de 7% de l'empreinte carbone de la France», peut-on y lire, ce qui est vrai. Le texte est une fois de plus très hexagonal, alors que la nécessité d'un «ciel européen» s'impose et aurait dû au moins impliquer un dialogue avec d'autres responsables politiques et forces en Europe. Cependant, quatre jours après la première tribune, et si bien des questions sont légitimes, c'est le pessimisme technologique qui transparait. En gros, «il n'y aura pas d'avion propre décarboné», il faut donc moins d'avions, moins de mobilité et forcément, in fine, plus de coercition.

Les écologistes et la gauche française sont confites dans un pessimisme technologique qu'elles n'ont plus idée de questionner, tant les mondes de l'innovation, de l'industrie et le monde politique sont désormais hermétiquement tenus séparés.

En Allemagne, l'écologie par le progrès technologique

Si, en matière aérienne, les signataires français·es se réfèrent au Shift Project, think tank parisien qui postule qu'aucun progrès technologique ne peut permettre un transport aérien décarboné, la Heinrich Böll Stiftung fait le pari inverse depuis la publication, en 2016, d'un imposant document de travail, conçu dans le dialogue avec Airbus.

En 2016, Ralf Fücks, ancien maire écologiste de Brême et membre de la Fondation Heinrich Böll, où il est en charge du dossier aérien, reconnaissait à raison que l'électorat et les sympathisant·es écologistes étaient parmi les plus enclin·es à utiliser les transports aériens, souvent perçus comme l'aboutissement de la construction d'une mobilité mondiale. Reconnaissant une relative contradiction dans cette réalité, il affirmait la nécessité de la surmonter. Le choix explicite de la fondation écolo a été dès le départ de miser sur le progrès technologique.

Ce qui nous oppose à l'Allemagne peut s'expliquer par notre rapport défaitiste quant à l'avenir industriel de la France.

La FHB reconnait, à juste titre, les problèmes inhérents au transport aérien relatifs au climat ou au gaspillage des ressources. Fücks admettait que l'idée d'une réduction du trafic aérien était «noble», mais soulignait qu'avec aujourd'hui 3,3 milliards de trajets aériens par an –un nombre amené à doubler dans les vingt ans– l'aspiration à la réduction du trafic était aussi sympathique qu'onirique compte tenu des réalités. Si évidemment Fücks et la Fondation Heinrich Böll promeuvent un passage au rail pour les courtes distances, le développement des vidéoconférences ou l'abandon des séjours courts par avion, ce n'est pour eux qu'une «radicale innovation technologique» visant à la fabrication d'un «avion sans émission de carbone», notamment par le développement de la technologie hydrogène, qui pourra, dans ce domaine, apporter la solution.

La FHB a donc publié son document relatif aux questions du transport aérien réalisé après audition non seulement d'élu·es écologistes, mais aussi d'associations environnementales, de représentant·es des aéroports et de la Lufthansa. L'écologie allemande ne se construit pas contre la société, mais avec elle. Elle inscrit sa démarche dans un optimisme technologique raisonné loin de tout pessimisme à la française. Cette opposition peut s'expliquer par notre rapport défaitiste quant à l'avenir industriel de la France.

«Heimat, HighTech, HighSpeed»

Cet optimisme technologique se révèle aussi chez les écolos allemands quand ils parlent de la 5G. Dans ce domaine, abordant les relations Chine-États-Unis, des responsables écologistes tels que Reinhard Bütikofer (membre du Parlement européen pour les Grünen) et Janka Oertel (Fondation Heinrich Böll) s'alarmaient davantage en juillet dernier du retard pris par l'Allemagne et de l'avance prise par la Chine avec ses 600.000 bases 5G que du danger de celle-ci pour les insectes des environs. S'il est loisible de le regretter, il faut prendre la mesure de la différence entre écologistes allemand·es et français·es.

Rappelons qu'en 2014, le ministre-président de Baden-Württemberg, le fondateur et membre des Grünen Winfried Kretschmann, définissait son mandat à la tête du Land par le triptyque «Heimat, HighTech, HighSpeed», c'est-à-dire la «patrie» au sens germanique, la haute technologie et la grande vitesse. Ce programme a séduit bien des écologistes en Allemagne et en Autriche. Alors qu'en France, il n'est question que de retour au cheval (Yves Cochet) et que la focalisation sur la bicyclette (une évidence pour celles et ceux qui peuvent et une vieille évidence en Allemagne) tendant à résumer le combat écologiste à un refus de l'innovation technologique aux yeux des Français·es, les écologistes allemand·es cherchent à nouer des liens et un rapport de force avec l'industrie pour accélérer, par le progrès technique et l'innovation, la transition industrielle et écologique. Il est évident que les écologistes et la gauche ne sauraient consentir à un progrès technologique dépourvu de garde-fous démocratiques, mais pourquoi sans remettre à une technophobie de principe? Finalement, en Allemagne, la transition écologique est assumée comme un challenge, en France comme un chemin de croix.

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