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À Hong Kong, des diamants pour lutter contre la raréfaction des cimetières

Temps de lecture : 5 min

La rareté des espaces funéraires et leur prix exorbitant pousse la population à se tourner vers des solutions alternatives.

Un cimetière de Hong Kong, le 4 avril 2020. | May James / AFP
Un cimetière de Hong Kong, le 4 avril 2020. | May James / AFP

Hong Kong est l'un des endroits les plus denses au monde, avec presque 7.000 âmes au kilomètre carré. La situation s'explique aisément: entre sa péninsule recouverte de forêts, ses montagnes et ses 260 îles, ce sont moins de 25% du territoire qui sont réellement habitables. Avec une population en constante augmentation, le marché immobilier hongkongais est depuis bien longtemps l'un des plus chers du monde.

Depuis les années 1970, les immeubles sont toujours plus hauts, les appartements de plus en plus petits et de plus en plus chers. C'est ainsi que l'on a vu pousser la monstrueuse Citadelle de Kowloon, connue pour avoir abrité près 1,9 million d'habitants au kilomètre carré, dans un bâti à peine traversé par la lumière naturelle. Après sa destruction, des «maisons-cages» ont pris le relais. Ces habitations sont si petites qu'elles sont aussi appelées «appartement-cercueil». Une métaphore bien plus révélatrice qu'il n'y paraît.

Des morts à l'étroit

Cette pénurie d'espaces abordables ne concerne pas uniquement les vivants. Hong Kong n'a plus de place pour enterrer ses 50.000 morts annuels ni pour entreposer leurs cendres: ce sont près de 400.000 urnes qui auront du mal à trouver une place d'ici à 2023. Dans cette véritable course au terrain, limitée par la superficie praticable de l'île, les familles peinent à payer des espaces funéraires correspondant à leur rite.

Les prix des tombes privées, soumises aux mêmes lois que l'immobilier, coûtent aujourd'hui près de 25.000 euros. Leurs équivalents publics semblent moins chers, mais le prix émotionnel à payer l'est beaucoup plus: la loi hongkongaise oblige les tombes à être ouvertes tous les six ans pour en exhumer les corps et les incinérer. Et quand la crémation est la première option de certaines familles, il leur faut attendre en moyenne quatre ans pour qu'une place se libère dans les columbariums.

Ainsi, la dernière mode en date consiste à transformer les cendres de proches décédés en diamant, un concept de Rinaldo Willy, qui a fondé pour cela en 2004 l'entreprise suisse Algordanza. Et cette technique séduit Hong Kong depuis 2008, année de l'ouverture du premier bureau de la firme dans la région.

Le diamant mémoriel est éternel

L'idée est intrigante. Peut-être un peu dérangeante. Cinq cents grammes de cendres récentes ou anciennes et six mois d'attente sont nécessaires à la confection de votre diamant mémoriel, dont la couleur varie en fonction de la quantité de bore contenue dans les cendres. Si certains y voient une banalisation de la mort, voire une industrialisation, le regard de l'entreprise est différent: «Le diamant mémoriel est esthétique, pratique, et permet aux familles de faire un deuil plus rapide, explique Winnie Hao, la gestionnaire du siège hongkongais. Il crée une sensation de proximité. Il donne la force aux familles de reprendre leur vie rapidement puisque le diamant est toujours avec elles.»

Il est vrai que certains deuils sont plus difficiles à dépasser que d'autres. En 2012, CNN avait interviewé une Hongkongaise qui venait de perdre son enfant d'un cancer. Elle expliquait comment la pierre apaisait sa douleur: «Je me sens en paix. Je sens [mon enfant] près de moi. [...] Je me souviens de sa bouille souriante et son caractère doux, confiait-elle. Il me confortait toujours, il me disait “maman, je sais ce qu'il se passe. Je n'ai pas peur de mourir, […] ne t'inquiète pas pour moi”.» Si ses vertus sentimentales sont appréciées, son côté pratique l'est aussi. Scott Fong, directeur d'Algordanza Hong Kong, a transformé les cendres de son père aventurier en diamant. Ainsi, il a pu exaucer les volontés du défunt, en emportant avec lui la pierre précieuse dans les pays qu'il rêvait de visiter de son vivant.

Et bien sûr, le diamant apporte une solution au problème de saturation de l'espace hongkongais. «Algordanza offre une nouvelle solution à la pénurie d'espaces funéraires, confirme Winnie Hao. Et elle a l'avantage d'être bien plus abordable que les autres moyens qui sont proposés pour que reposent les morts.» Si le coût des produits les moins chers proposés par l'entreprise s'élève à 3.600 euros, il reste relativement accessible quand on connaît le marché funéraire de la ville. Ce qui explique sans doute son succès: quatre années après son ouverture, la branche hongkongaise avait déjà doublé ses revenus. D'après Hao, cela ne s'arrêtera pas là: «Je pense que Hong Kong est un bon marché. Les Hongkongais sont des gens modernes qui s'ouvrent de plus en plus à ce genre de changement.»

Le tabou culturel de la mort

Un optimisme que ne partage pas Ting Guo. Pour la professeure de théologie à l'université de Hong Kong, la popularisation du diamant mémoriel risque d'être freinée par des barrières d'ordre culturel: «Avoir un diamant constitué de cendres de ses proches relève du tabou à Hong Kong. Contrairement à l'Europe où les cimetières sont proches des lieux de vie, ici les vivants et les morts doivent rester le plus éloignés possible les uns des autres.» Traditionnellement, les cimetières sont situés en lisière de ville. Et pour cause: «Ici, les esprits n'ont rien de positif, s'amuse Guo. On est très loin de l'image de Casper le gentil fantôme. L'intimité avec la mort est vraiment proscrite. Alors, la porter sous forme de diamant…»

La deuxième difficulté tient au diamant lui-même. Incinérer un corps pour le transformer en pierre précieuse pourrait empêcher l'esprit de la personne décédée de poursuivre son chemin. Et plus que ça: il empêcherait le défunt de se reposer auprès de sa famille, comme l'explique la professeure: «Le diamant représente un esprit unique. Mais dans les funérailles traditionnelles, il est normal d'être entouré de son clan, de sa famille. C'est crucial ici.»

Toutes les personnes qui vivent dans la cité-État ne respectent pas nécessairement ces traditions. Ce mélange de confucianisme, de taoïsme et de bouddhisme reste ancien, et la chrétienté ou l'islam, entre autres, y sont établis depuis bien longtemps. Ces croyances religieuses imprègnent cependant l'identité culturelle de Hong Kong, qui tient à la conserver: «Contrairement à la Chine continentale devenue séculaire après la révolution culturelle, Hong Kong a gardé toutes ses traditions ancestrales, conclut Guo. Respecter et continuer ces rituels funéraires, c'est aussi rendre hommage à leur identité.»

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