Parents & enfants

La vie des parents n'est toujours pas revenue à la normale depuis le confinement

Temps de lecture : 6 min

Le 5 septembre, on a recommencé à hurler sur les enfants. On n'en peut plus, on va craquer, est-ce que quelqu'un comprend ça?

Je m'énerve beaucoup plus facilement qu'avant le confinement, comme si ma patience était une corde qu'on avait frottée et qui ne tient plus qu'à quelques filaments. | engin akyurt via Unsplash
Je m'énerve beaucoup plus facilement qu'avant le confinement, comme si ma patience était une corde qu'on avait frottée et qui ne tient plus qu'à quelques filaments. | engin akyurt via Unsplash

Je suis fatiguée. Vous me direz, c'est normal. On sait qu'on vit dans un monde fatigant. On sait aussi, parce qu'on a déjà écrit sur le sujet, que toutes les rentrées sont épuisantes quand on a des enfants. Nadia Daam le racontait déjà sur Slate il y a quelques années. Et puis, il y avait eu ce formidable article de Louise Tourret qui analysait comment les techniques managériales avaient infiltré nos maisons et nos rapports avec nos enfants, nous menant tout droit vers le burn out (avec dedans une interview de Sarah Chiche).

Comme tous les ans, il faut s'occuper des fournitures scolaires, passer une soirée entière à mettre le nom de l'enfant sur chacun de ses crayons de couleur et de ses vingt tubes de colle, faire le tri des vêtements trop petits, en racheter, effectuer les inscriptions aux activités/centre de loisirs (aller au pôle familles de la mairie = mourir un peu), essayer de faire un planning familial pas trop pourri, trouver des baby-sitters/modes de garde, passer des soirées à remplir des fiches de renseignements, à chercher une photo d'identité pas trop vieille, à gérer le stress des enfants, en consoler un parce qu'il est tombé sur la méchante maîtresse, l'autre parce que la meilleure amie n'est pas dans sa classe, ne pas tomber en dépression en découvrant que l'enfant a recommencé à confondre le pluriel des mots en S et la conjugaison des verbes en ENT (le fameux «ils manges», voire l'acrobatique «il manges des pommes»), enchaîner les réunions à l'école, et puis, au milieu de tout ça, bien travailler aussi. Tenter de trouver le temps de prendre des nouvelles des ami·es après les vacances. Et peut-être, un jour, d'ici à la fin de l'année, passer chez le coiffeur.

Ok, ça, c'est le tableau normal.

Mais cette année, c'est différent.

Cette année, c'est encore pire.

Peut-être que c'est seulement moi et les parents qui m'entourent, mais on est déjà au bout du rouleau. Le 5 septembre, on a recommencé à hurler sur les enfants en pensant bien fort que Maria Montessori n'avait qu'à bien aller se faire foutre parce que là, on n'en peut plus, on va craquer, est-ce que quelqu'un comprend ça?

Mais pourquoi? Un indice peut-être dans ce titre du New York Times:

«La pandémie est une crise de santé mentale pour les parents» | Capture d'écran via The New York Times

Je pense que oui, le confinement a eu un coût psychique lourd pour les parents, surtout pour les mères. Et qu'il n'a pas suffi de déconfiner pour que ce coût s'annule. D'abord, il nous a épuisées nerveusement et psychologiquement et, à titre personnel, je ne suis pas certaine d'avoir récupéré mon état mental d'avant. Je ne suis pas déprimée mais stressée, tendue, sur le fil. Je m'énerve beaucoup plus facilement, comme si ma patience était une corde qu'on avait frottée et qui ne tient plus qu'à quelques filaments.

Comme l'écrit Jessica Grose, la journaliste du NYT, «alors que nous entrons dans le septième mois de la pandémie, l'impact sur la santé mentale des parents reste important et ne montre aucun signe de diminution. Bien que la pandémie ait certainement affecté la santé mentale de tous les groupes démographiques, les recherches de l'American Psychological Association ont montré qu'en avril et en mai, les parents ayant des enfants à la maison de moins de 18 ans étaient nettement plus stressés que les non-parents.»

On fait des blagues mais tout le monde s'inquiète

En France, on a beaucoup parlé des parents au moment du confinement, puis on a eu tendance à faire comme si le sujet était clos. Tout cela n'avait été qu'une parenthèse de quelques semaines, la vie normale reprenait son cours avec, certes, quelques aménagements, mais il n'y avait plus de sujet. Mais en vérité, la vie n'est pas du tout revenue à la normale. Le NYT a raison de compter en mois de pandémie. Interrogé dans le même article, un professeur de psychiatrie explique que «nous devons traiter cela comme une crise de santé mentale qui n'a pour l'instant pas de fin en vue». Deux sous-groupes de parents semblent encore plus touchés par ce niveau extrême de stress: les femmes enceintes ou qui viennent d'accoucher et les parents qui ne s'en sortent pas financièrement.

Il n'y a pas que le confinement en soi qui nous a épuisées, cette crise de santé mentale est liée à l'accumulation de tout le reste, dans un contexte où chaque sujet d'angoisse est démultiplié. D'abord, les angoisses pour le travail. Pendant combien de temps en aura-t-on encore? Dans certains cas, on a soit un retard à rattraper, soit une pression pour en faire plus que d'habitude à cause des incertitudes économiques. Le résultat est le même: on est déjà bien plus submergé·e qu'un mois de septembre habituel. Et puis, le soir, au dîner, on évoque nos inquiétudes quant à la situation économique. C'est devenu la question rituelle aux ami·es non-fonctionnaires: et toi? Ça va au boulot? Vous tenez le coup? On fait des blagues mais tout le monde s'inquiète. On consulte plus souvent nos comptes en banque, on regarde combien on a sur le livret d'épargne, on essaie de se projeter dans les prochains mois mais on n'y parvient pas vraiment.

«Il y a la trouille que la classe ferme à cause d'un cas de Covid. On répète que ça ne va pas être possible, hein, on vous prévient: juste, on ne pourra pas.»

Contexte sanitaire oblige, on est privée de l'aide fournie d'habitude par les grands-parents, notamment pour garder les enfants, en semaine ou pendant les vacances. Non seulement on est privée d'aide, mais en plus, il y a notre inquiétude pour eux. Font-ils attention? Comment les protéger? Est-ce qu'ils ne dépriment pas trop? Il y a bien sûr la charge mentale des masques, du gel hydroalcoolique et du lavage des mains, moins pour nous qu'à cause de la peur permanente de contaminer une personne fragile.

Et puis, comme un point noir dans l'horizon, il y a la terrible angoisse du truc qui pourrait nous tomber sur le coin de la gueule à n'importe quel moment: la trouille que l'école appelle pour prévenir que la classe est fermée à cause d'un cas confirmé de Covid. (Fonctionne également avec la crèche ou l'assistante maternelle qui tombe malade.) On répète tous et toutes que ça ne va pas être possible, hein, on vous prévient: juste, on ne pourra pas –même si on sait qu'on n'aura pas le choix et qu'on devra trouver la force et l'ingéniosité de faire avec. Alors on gère chaque journée en la remplissant au maximum, comme si chaque journée «normale» était une journée de gagnée avant un éventuel auto-confinement. Et ça, je suppute que c'est également une source d'épuisement mental.

On danse au bord du gouffre

La charge mentale que les mères se coltinent est multipliée cette année. Il faut y ajouter une charge émotionnelle particulièrement accrue, parce que tout le monde est un peu à bout, inquiet, pas bien et que les femmes ont l'habitude de prendre sur leur dos les émotions de leurs proches. Il faut rassurer, même quand il est 21h, qu'on tombe de sommeil et que c'est le moment que choisit l'enfant pour craquer en étant incapable de comprendre lui-même ce qui lui arrive. Alors on s'assoit sur le bord du lit, ou on s'agrippe à l'échelle du lit superposé, on se cale tant bien que mal dans l'obscurité et on demande ce qui se passe, et l'enfant ne sait pas, alors on déroule l'interminable liste des possibilités: «C'est quelque chose qui s'est passé à l'école? Avec les amis? En classe? Dans la cour? À la maison? Tu es inquiet? En colère? Triste?» On essaie, un peu lâchement, de suggérer que ça irait sans doute mieux en dormant, que c'est peut-être juste un coup de fatigue.

On console, on rassure, on serre dans les bras. On passe la main sur le front, juste pour vérifier, au cas où.

On repasse par la cuisine, on jette un regard morne au bordel dans l'évier. On part se coucher. C'est enfin l'heure de pioncer. Alléluia.

On met une série à la con.

On éteint.

Et alors qu'on pensait sombrer dans un sommeil immédiat, elles arrivent, sournoises, elles sortent de sous le lit avec leurs griffes pointues. Les pensées de la nuit. Les pensées qui suintent une inquiétude sourde. La pandémie. La chaleur caniculaire en septembre. Les incendies partout. L'Amazonie. La Californie. Dans quel monde nos enfants sont-ils en train de grandir? Leur vie sera-t-elle une succession de désastres sanitaires et écologiques? Auront-ils la possibilité du bonheur au milieu d'un monde dont on a la sensation qu'il s'effondre par morceaux?

Au cœur de la nuit, en se retournant dans le lit, on a l'impression que ce que la vie avait de rassurant et de stable disparaitra définitivement avec nos parents. On ne voit plus la chaîne des générations, la continuité. On danse au bord du gouffre. Enfin non, parce qu'on n'a pas le temps de danser. On remplit des papiers administratifs au bord du gouffre. Ça, ce sont les pensées de la nuit, celles qu'on essaie de faire taire pour réussir à enfin trouver le sommeil avant de se redresser dans le lit en se tapant le front parce que merde, on a complètement oublié l'attestation de responsabilité civile pour l'école.

Ce texte est paru dans la newsletter hebdomadaire de Titiou Lecoq.

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