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Allègre: pourquoi tant de haine?

Jean-Yves Nau, mis à jour le 06.04.2010 à 9 h 09

Quatre cents chercheurs en viennent à demander au gouvernement de condamner les écrits de l'ancien ministre.

Avertissement: mieux vaut de rien connaître à la climatologie - si la climatologie existe - pour  tenter de comprendre l'affaire Allègre. Car il existe, désormais, une affaire Allègre; une affaire éclairante à bien des égards. A commencer par ce qu'elle nous livre sur l'évolution régressive des rapports entre science et société. «Affaire Allègre»? Ce qui n'était  qu'une succession de tristes règlements de compte récurrents au sein d'une -toute petite- communauté scientifique vient brutalement de prendre une ampleur sans précédent. Quatre cents chercheurs en sont venus à demander à leurs autorités politiques de tutelle de dénoncer quelques-unes des affirmations de l'un des leurs parues dans un ouvrage à succès (120 000 exemplaires vendus en quelques semaines) et dénonçant «la fausse écologie»?

On peut le dire autrement, comme vient de le faire Marion Solletty sur Slate.fr: les pétitionnaires semblent n'avoir ici qu'une hâte : que l'on parvienne à «faire taire» un auteur qui fait la joie des médias.

C'est une véritable énigme pour sociologues affûtés. Comment des scientifiques peuvent ne voir d'autre solution que de demander à Valérie Pécresse, ministre de la Recherche, de censurer l'un de leurs pairs (qui par ailleurs fut ministre de la Recherche)? On imagine sans grand mal  l'embarras de Mme Pécresse, femme de bonne volonté qui ici n'en peut mais. Car que peut bien faire un ministre devant un tel abcès? Et qui, le moment venu aura autorité pour l'inciser?  Pour l'heure Mme Pécresse n'a ni le savoir ni le scalpel: elle se refuse fort prudemment à prendre parti. Elle vient de demander au président de l'Académie des sciences d'organiser un «débat» afin de «juger de l'intégrité scientifique des travaux des uns et des autres». On imagine sans grand mal non plus l'embarras du président de l'Académie des sciences. Va-t-il nommer un collège d'experts pour juger du cas Allègre, membre de cette illustre compagnie? Les choses étaient décidemment bien plus simple au temps de Galilée; souvenons-nous: quand le bûcher était là et que les dynamiques solaires et terrestres ne s'embarrassaient guère de question de températures.

Résumons: des scientifiques français en appellent au politique pour trancher une querelle scientifique et le politique renvoie la balle dans le cénacle scientifique. Que nous disent les signataires (physiciens de l'atmosphère, glaciologues, géochimistes, paléo-climatologues, océanographes etc.) à propos de l'un ou deux de leurs pairs: « [Leurs] accusations ou -affirmations péremptoires ne passent pas par le filtre standard des publications scientifiques. Ces documents, publiés sous couvert d'expertise scientifique, ne sont pas relus par les pairs et échappent de ce fait aux vertus du débat contradictoire.» Et encore: «Leurs auteurs oublient les principes de base de l'éthique scientifique, rompant le pacte moral qui lie chaque scientifique avec la société». La belle affaire qui échappe totalement au citoyen, quand bien même serait-il versé dans les choses scientifiques.

Affaire bien évidemment sans issue; affaire qui témoigne avant tout des nouveaux et profonds déséquilibres qui s'installent dans les rapports entre l'expertise scientifique et la décision politique dès lors que l'on est en situation de crise avérée ou d'incertitude majeure.

Au fil du temps et des crises sanitaires nous avons assisté depuis un quart de siècle à l'émergence d'une articulation de plus en plus structurée faisant publiquement la part entre  l'évaluation -scientifiquement collégiale - du risque et la gestion -politique et clairement assumée - de ce dernier. En France, après les affaires du sang et de l'hormone de croissance contaminés, ce phénomène a pris une dimension particulière conduisant notamment à la création d'amples et coûteuses «agences de sécurité sanitaire» englobant tour à tour le médicament, l'alimentation, l'environnement ... jusqu'aux questions de bioéthique; un phénomène qui fut bientôt suivi de la constitutionnalisation du principe de précaution. Mais nous restions ici, Union européenne ou pas, à l'échelon national.

Rien de tel, par définition, avec le «réchauffement de la planète», les émissions de gaz à effet de serre et l'acidification des océans. Une telle articulation  dissociant l'expertise de la décision  a certes bien été tentée. Côté expertise: le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC), une émanation de l'ONU créée en 1988 et qui a pour mission «d'évaluer, sans parti pris et de façon méthodique, claire et objective, les informations d'ordre scientifique, technique et socio-économique qui nous sont nécessaires pour mieux comprendre les fondements scientifiques des risques liés au changement climatique d'origine humaine, cerner plus précisément les conséquences possibles de ce changement et envisager d'éventuelles stratégies d'adaptation et d'atténuation».

Côté gestion du risque: non pas l'ONU mais l'ensemble des pays de la planète. A échéance régulière leurs  représentants ont entrepris d'élaborer (toujours dans la douleur) des protocoles -ou traités internationaux-  à visée préventive. Et les mêmes pays décident ensuite d'en ratifier ou pas les termes en fonction des impacts politiques industriels et économiques des mesures préconisées pour réduire les émissions des gaz à effet de serre. Ainsi le protocole de Kyoto signé en 1997 et ostensiblement snobé par les Etats-Unis. Ainsi la plus mauvaise des solutions obtenue au terme de la récente conférence de Copenhague comme le développe Emmanuel Guérin, coordinateur du programme Climat de l'Institut de développement durable et des relations internationales dans le dernier numéro de la revue Etudes.

Ainsi encore la stupéfiante volte-face française sur la «taxe carbone» dont le chef de l'Etat et gouvernement Fillon découvrent soudain qu'elle n'aurait de véritable sens qu'appliquée à l'échelon européen.

C'est dans ce contexte d'un impossible consensus politique que se développent depuis peu des critiques scientifiques -qui ne sont pas toutes injustifiées - quant à la qualité des travaux du GIEC; des critiques visant aussi la stratégie adoptée par quelques responsable de cette institution pour parvenir à mieux se faire entendre des décideurs politiques afin que des décisions concrètes soient prises en urgence. Ainsi l'émergence des «climatosceptiques» scientifiques qui se font fort de souligner la faiblesse des arguments de la théorie qui veut que le réchauffement climatique soit, pour l'essentiel, la conséquence du développement des activités humaines et de l'usage des énergies fossiles.

Ainsi  la découverte, via l'épisode du «Climategate», qu'il y a du roulis et tangage derrière la façade gentiment  affichée.  Tous les membres du GIEC sont loin de partager les mêmes analyses quant à la fiabilité, sinon de leurs mesures, du moins quant à celle des prévisions qu'elles permettent de faire sur ce que sera dans un siècle le climat de notre Terre. Corollaire: on observe de solides divergences quant à la stratégie à adopter pour exposer le fruit des -maigres- certitudes et des -sérieuses- incertitudes aux décideurs politiques gouvernementaux

En France  Claude Allègre n'est pas l'unique scientifique à tenter de faire entendre une voix à discordante. Le géophysicien Vincent Courtillot s'y essaie ainsi depuis quelque temps auprès de l'opinion, et ce avec autant de pédagogie que de modestie. Mais dans le concert médiatique et politique Claude Allègre est sans conteste le plus écouté sinon le mieux entendu. Spécialiste solitaire de la tectonique des plaques, il a très tôt saisi les failles grandissantes d'adversaires «climatologues» d'autant plus divisés qu'ils sont innombrables et au service d'une science trop jeune pour ne pas bégayer. Devant micros et caméras, tout joue pour l'ancien ministre de Lionel Jospin aujourd'hui en rupture avec le socialisme: sa faconde, sa roublardise, son aisance paradoxalement brouillonne, sa joie éclatante d'en découdre, une mauvaise foi de bon aloi, l'exercice en plénitude médiatique d'un pouvoir mandarinal que l'on croyait disparu.

La confraternité pouvant n'être rien d'autre qu'une haine vigilante ces traits de caractères suscitaient de longue date l'ire de ses pairs. L'ire grandit de manière exponentielle lorsque l'homme devint ministre. Elle explose aujourd'hui avec cette adresse à Valérie Pécresse, véritable supplique  pour demander la censure et ce au motif que le livre «L'imposture climatique» serait pavé de contrevérités. N'y aurait-il donc, en France et en 2010 aucun autre moyen de débattre dans l'espace citoyen? Dans quelles impasses infantilisantes et régressives sont ces pétitionnaires pour réclamer que la maîtresse gouvernementale mette dare-dare un bonnet d'âne aux mauvais élève de leur classe? On plaisante bien sûr. On plaisante mais le cœur n'y est pas.

Car au-delà du cas -assez croustillant- de Claude Allègre (et bien au-delà des incertitudes chiffrées de temps climatiques futurs que nous ne connaîtrons pas) cette affaire témoigne pour l'essentiel d'un fait majeur de notre temps. Un fait qui est tout sauf véritablement rassurant: l'essoufflement de la science à produire de la certitude au fur et à mesure que les questions qui lui sont posées dépassent de très loin sa puissance d'analyse: innocuité du vaccin contre l'hépatite B (en France) ou contre la rougeole (au Royaume-Uni), nocivité de l'exposition humaine aux champs électromagnétiques inhérents  à l'usage des téléphones portables, impact sanitaire des «nanomatériaux» etc... Impuissants à répondre les scientifiques sollicités sont impuissants à conseiller. Sauf à tricher.

Avec ce phénomène la raison semble progressivement perdre pied, ce qui alimente toutes les théories du complot. Et c'est aussi un phénomène contagieux qui, avec quelques autres, en vient à saper un concept en voie de disparition: celui de progrès.

Jean-Yves Nau

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Image de Une: Claude Allègre. REUTERS/Benoit Tessier

 

 


Jean-Yves Nau
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Journaliste
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