Égalités / Culture

Le public du rap français est prêt pour la vague #MeToo; l'industrie, non

Temps de lecture : 9 min

Avec les affaires Moha La Squale et Roméo Elvis, la lumière est désormais braquée sur une omerta palpable.

Sur les violences en coulisses, le milieu du rap français a du retard à l'échelle du reste de l'industrie musicale. | Adi Goldstein via Unsplash
Sur les violences en coulisses, le milieu du rap français a du retard à l'échelle du reste de l'industrie musicale. | Adi Goldstein via Unsplash

C'était impensable il y a encore un an, et pourtant: depuis quelques mois, plusieurs témoignages de victimes présumées de violences sexistes et sexuelles gravitant autour de rappeurs français ont surgi, d'abord sur les réseaux sociaux, puis dans les médias. Ces derniers jours, deux affaires en particulier ont fini par mettre en lumière une parole longtemps muselée.

Celle concernant Moha La Squale tout d'abord, contre qui trois jeunes femmes, rejointes le 11 septembre par une quatrième, ont porté plainte pour des faits de «violences», «séquestration» et «agression sexuelle», provoquant l'ouverture d'une enquête par le parquet de Paris.

Puis, en Belgique, celle concernant Roméo Elvis, qui aurait, selon le témoignage d'une fan donné à StreetPress, agressé sexuellement cette dernière dans une boutique de vêtements bruxelloise. Le premier n'a pour le moment pas réagi (même s'il a repoussé la sortie de son nouvel album initialement prévue pour le 18 septembre), le second a reconnu publiquement les faits.

Que s'est-il passé pour qu'un milieu comme celui du rap, pourtant très en retard sur ces sujets, devienne tout à coup réceptif (pour une partie en tout cas) à la parole des victimes?

En fait, l'année 2020 a déjà été marquée par une suite d'accusations et de témoignages qui n'ont pas obtenu l'écho escompté. Les rappeurs et autres musiciens (car le phénomène s'étend en fait à toute l'industrie musicale, on y reviendra) n'étaient peut-être pas assez connus, les faits sûrement pas assez graves aux yeux de certaines personnes, les preuves trop peu visibles... Ce qui est sûr, c'est que Tengo John (début avril), Jorrdee et Retro X (mi-juillet), ont été successivement pointés du doigt dans des témoignages qui vont du harcèlement à l'agression sexuelle, toujours de la part de jeunes femmes.

Le prix à payer pour être entendues

Avril, juillet... C'est comme si c'était hier. Pourtant, au milieu des soutiens, tout juste n'avait-on pas vu certaines personnalités de la musique, dont des journalistes, défendre les accusés sur les réseaux. Cette fois, il a fallu, dans le cas de Moha La Squale, que les victimes portent plainte pour des faits de grande violence pour qu'elles soient soutenues et relayées. Il a fallu, dans le cas de Roméo Elvis, que le concerné s'excuse publiquement et reconnaisse les faits. Sans ces paramètres rarissimes, il ne se passe pas grand-chose.

Mais il n'y a pas que ça. Ce mouvement, qui donne aujourd'hui lieu à un regain d'intérêt pour le hashtag #BalanceTonRappeur (lancé lors des affaires Retro X et Jorrdee), intervient bien entendu après une vague de libération de la parole dans d'autres secteurs, notamment du cinéma ou de la musique classique.

Adèle Haenel, Chloé Briot, les sœurs Camille et Julie Berthollet, Blanche Gardin, Alice Glass ou encore Jessicka Addams ont toutes, à leur manière, donné l'exemple, et contribuent à façonner une génération plus au fait de ces problématiques. Depuis plusieurs années, la représentation des femmes dans le paysage musical rap grandit, et des rappeuses ou chanteuses à succès telles Chilla, Shay ou Aya Nakamura, même si elles n'abordent pas toutes frontalement ces sujets, apportent elles aussi leur pierre à l'édifice.

«Ça fonctionne par vague»

Mais le rap, puisque c'est lui qui est mis en avant ces derniers jours, a aussi ses spécificités: «Dans d'autres musiques ou d'autres domaines, on a vu des victimes prendre la parole dans la presse, se souvient Lola Levent, journaliste musique et créatrice de la plateforme d.i.v.a.infos qui sensibilise sur ces questions. Or, le rap est un genre jeune, les femmes concernées sont donc souvent jeunes également, dotées d'une confiance en la puissance des réseaux sociaux qu'elles utilisent pour témoigner. Ça fonctionne par vague. Dès qu'une histoire apparaît dans les réseaux ou les médias, elle amène d'autres témoignages.»

La preuve, le 10 septembre, soit quatre jours après le début de l'affaire Moha La Squale: une autre femme appelée Franita sur Twitter raconte avoir fait une fellation au rappeur Jok'Air, rapport consenti, mais filmé par l'artiste à son insu. À la journaliste Anne-Sarah du média belge Check, Jok'Air a répondu dans un message: «J'ai pas à me justifier sur des buzz pas fondé sans preuve qui ont ni queue ni tête. Tout le monde peu dire tout et n'importe quoi sur internet. J'ai agressé personne. Violé personne. Etre dans cette thématique qui ne me concerne et ne me ressemble pas me casse déjà les couilles. J'ai rien à dire sur ce sujet et n'ai pas à me justifier sur des tweets.» (sic)

À raison, les absents ont toujours tort

On pourrait alors se dire qu'il y a là le début d'un grand changement dans l'industrie musicale, que les choses vont enfin bouger. Et pourtant... Silence des maisons de disques concernées. Silence de l'entourage des rappeurs visés. Silence de certains médias rap majeurs.

Par exemple, dans les jours qui ont suivi les accusations envers Moha La Squale et Roméo Elvis, le site Booska-P, poids lourd incontournable des sites d'infos de culture urbaine, n'a eu aucun mot pour ces affaires, préférant traiter des derniers transferts dans le foot, du nouvel iPhone, ou des chiffres de ventes de l'album de 6ix9ine. Curieux quand on constate que les agressions commises par des rappeurs américains célèbres sont quant à elles relayées sur le site. Celles et ceux qui ont embrassé le sujet, qu'ils soient médias, influenceurs ou journalistes, sont certes nombreux. Mais les absents étaient certainement les plus attendus au tournant. Raté.

Pour Lola Levent, qui avoue faire face à une «omerta», il y a un autre problème: beaucoup d'acteurs du milieu rap ont tendance à prendre position sur des affaires précises, et non sur la globalité du problème. «On fait du cas par cas. On dénonce des gens, des histoires, mais ni un système ni des problématiques structurelles. C'est d'ailleurs la même chose dans d'autres genres musicaux, c'est ce qui fait que les affaires concernant Patrick Bruel, ou les déclarations de Chloé Briot et des sœurs Berthollet dans la musique classique, vont vite être oubliées: on les considère comme des cas particuliers liés à des genres musicaux. Dans le rap, il y a tout de même eu un petit sursaut autour du cas Tengo John pendant le confinement. C'est un artiste proche de la journalosphère rap, très actif sur Twitter... On a vu un petit bouillonnement, mais ça reste des micro-événements sur Twitter et Instagram.»

Le retard du rap est bien là

Quand la parole se libère sur les réseaux sociaux, elle libère aussi parfois des vagues de harcèlement qui peuvent décourager les victimes. Plusieurs jeunes femmes ayant témoigné ont ensuite posté des captures d'écran de messages haineux reçus en nombre.

Parallèlement, les femmes qui entourent les rappeurs incriminés sont elles aussi exposées, comme Angèle, sœur de Roméo Elvis, à qui il fut reproché par des milliers de comptes de prôner des positions féministes tout en ayant un frère accusé. Cette injustice subie par la chanteuse a engendré de nombreux soutiens en réaction, et plusieurs tribunes et articles dans des médias en tout genre.

Capture d'écran via Facebook

Dans le rap, l'omniprésence et la puissance des réseaux sociaux est donc à double tranchant. Elle permet une viralité des témoignages, peut provoquer un retour de flamme parfois extrêmement violent, ou un fort intérêt du public rap, très jeune, pour ces questions.

Mais d'un autre côté, «ce public rap est composé d'aficionados très pointus, explique Lola Levent. À mesure que tu te renseignes sur une culture et que tu approfondis tes connaissances, que tu t'intéresses à tous ses aspects esthétiques, techniques, aux coulisses, ça ouvre des portes. La porte des coulisses du rap a été ouverte avec la création de contenus récents: comment fait-on un morceau de rap? Quelle vie mènent les rappeurs? Qu'est-ce qu'un séminaire? Où est l'artiste? Dans quel studio et avec qui? Toute cette espèce de télé-réalité amène le public rap à avoir un intérêt pour ce qu'il se passe en coulisses, et donc à entendre des problématiques très sérieuses. Je pense que le public rap est beaucoup plus prêt à réceptionner ces informations que l'industrie elle-même, qu'il se pose des questions sur ce que tout cela signifie par rapport au système en place. Certes, une partie des fans de rap sont souvent très jeunes, et pas toujours éveillés à certains questionnements, ça peut compliquer les choses. Mais il ne faut jamais prendre les auditeurs pour des imbéciles.» Cela n'empêche malheureusement rien: le retard de l'industrie rap est bien là.

Aucune musique n'est épargnée

Exit les raccourcis selon lesquels le rap serait un terrain propice aux agressions sexuelles et sexistes, en tout cas plus que les autres musiques. Si le genre a ses spécificités quant au mode de libération de la parole, aux processus employés par les victimes et à la nature des témoignages, il est aussi à englober dans un système plus large: celui de l'industrie musicale dans son ensemble.

On a vu le chanteur du groupe de rock Kasabian se faire évincer pour avoir agressé son ex-compagne Vikki Ager, le label anglais de punk hardcore Holy Roar être déserté par ses groupes et ses employé·es après que son patron Alex Fitzpatrick a été accusé de viol, ou le chanteur d'opéra Placido Domingo s'excuser publiquement après avoir longuement nié de nombreuses accusations de harcèlement sexuel. La liste est longue et s'allonge au fil des mois.

Aucune musique n'est épargnée. Aucune ne doit être protégée. Mais aucune ne doit pâtir des clichés qu'elle charrie pour être montrée du doigt de façon disproportionnée. «Puisque les paroles de nombreux rappeurs sont teintées de sexisme, un débat sur les rapports homme-femme s'est installé dans le rap depuis très longtemps, bien avant la plupart des autres musiques, ajoute Lola Levent. Pourtant, beaucoup font le raccourci entre ces paroles et les cas d'agressions sexuelles ou sexistes. Tout le monde sait que le rap est le suspect numéro un alors qu'il devrait être félicité d'avoir posé ces questions avant tout le monde. Ça se passe partout, il faut insister là-dessus. Mais le niveau de reconnaissance et de légitimité atteint par le rap doit justement permettre de pointer du doigt ce qui le parasite.»

Plomber l'ambiance

Tout de même, sur les violences en coulisses, le milieu du rap français a du retard à l'échelle du reste de l'industrie musicale. Il draine aujourd'hui des sommes d'argent de plus en plus importantes, ce qui entraîne des rapports de force et de pouvoir intenses, avec une domination d'hommes blancs très en place. «Le château fort est très solide, note Lola Levent. On est sur un genre musical qui, après une longue course à la reconnaissance, tient enfin son heure de gloire. C'est difficile de plomber l'ambiance au moment d'ouvrir le champagne. On sent venir le changement depuis un moment, mais force est de constater que rien n'a vraiment bougé pour le moment.»

Car les rappeurs visés par les nombreux témoignages ne sont pas des producteurs de cinéma, des patrons de label ou des réalisateurs de clips. Ils sont rappeurs. Cela sous-entend qu'ils ont une fanbase réactive et informée, partiale, et parfois virulente lorsqu'elle voit son idole vaciller. Mais également que les violences commises par des hommes moins exposés médiatiquement, qu'ils soient techniciens, employés de maisons de disques, journalistes ou producteurs, demeurent inaudibles.

Au milieu de ces difficultés et de cette actualité tumultueuse, un grande sororité se met en place via les réseaux, via le compte Twitter MusicTooFrance ou via d.i.v.a.infos. D'autres secteurs musicaux, plus en avance sur ces questions, peuvent aussi servir d'exemple, comme celui des musiques électroniques qui a à son actif de nombreuses structures et initiatives visant à lutter contre les agressions sexuelles, les violences, les inégalités et le manque de représentation des femmes, des LGBT+ ou des personnes racisées en son sein (même si tout n'y est pas parfait, loin, très loin de là).

Le milieu rap a quant à lui toutes les cartes en main pour passer un palier, briser un plafond de verre et faire son autocritique. Le public s'y met lentement, reste à savoir si ses acteurs les plus influents franchiront le pas. Pour l'instant, l'inaction et les silences restent terriblement pesants.

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