Société

Tinder n'est pas l'endroit où vous trouverez confiance en vous

Temps de lecture : 5 min

L'application distribue quelques likes entre de multiples échecs. Rejet, doute, estime de soi en berne, nombreuses sont les âmes à s'être perdues dans l'hypermarché de l'amour.

Quand le feu ne prend plus. | Pablo Martinez via Unsplash
Quand le feu ne prend plus. | Pablo Martinez via Unsplash

Paloma* se cache derrière sa bonne humeur. Sourire aux lèvres, elle se perd parfois dans la chronologie de ses dates Tinder qu'elle qualifie de «désastreux». Les prénoms des hommes se cognent plusieurs fois entre eux. Abîmée psychologiquement à la suite d'une rupture douloureuse, elle s'est inscrite sur l'application au début de l'été.

Elle devient vite accro, attirée par les icônes de couleurs –des techniques de gamification ou ludification qui poussent la personne à rester connectée. Une dizaine de garçons plus tard, sa conclusion est sans appel: «J'ai l'impression d'être la fille la plus laide de toute la Nouvelle-Aquitaine», lâche-t-elle en souriant tristement. Sa confiance en elle s'est évaporée aussi vite que les personnes qu'elle a rencontrées.

Son expérience Tinder pousse Paloma à se remettre en question. Si la jeune femme porte seule le poids de la culpabilité, la responsabilité est pourtant partagée. Oui, l'application entretient certains mécanismes encourageant un sentiment de frustration de par son opacité. «Les utilisateurs n'arrivent pas à comprendre le système de Tinder puisqu'il reste très invisible. La plateforme de rencontres n'explicite pas ses choix. Par exemple, on nous montre un partenaire idéal, mais qui fait ces recommandations?» interroge Jessica Pidoux, doctorante en humanités digitales à l'École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL).

«J'en venais à me demander si les chauves avaient un effet repoussoir immédiat.»
Damien, utilisateur de l'application

Environ une fois par semaine, Paloma se prend une claque. Un jour, c'est un homme qui drague la serveuse du bar. Un autre, elle s'étrangle lors d'un rendez-vous à la question: «Est-ce que tu es une femme fontaine?» Difficile de savoir si ces rendez-vous se seraient mieux passés en dehors de l'application, mais Jessica Pidoux note quelques différences entre une rencontre classique et un rendez-vous Tinder: «Le volume et la vitesse entrent en jeu.»

L'application nous confronte à tant de personnes différentes qu'il est impossible de toutes les comprendre. «Ce volume important est difficile à gérer. C'est une surcharge cognitive, explique la chercheuse, alors le ghosting permet d'économiser des ressources, mais souvent on n'apprend pas pourquoi on est refusé.»

Critères d'évaluation

Marie, la trentaine, n'a jamais vu l'homme avec qui elle avait ressenti «un feeling purement épistolaire».

Pendant plusieurs jours, elle écrit à une personne qu'elle ne rencontrera jamais. Elle pense avoir tissé une relation avec cet inconnu jusqu'à ce qu'il arrête de lui répondre. Marie s'effondre et les questions se bousculent: «Pourquoi condamne-t-il la relation de cette manière? Le rêve est-il déjà terminé?» Le terme est bien choisi, puisque Tinder a créé ici l'illusion d'une histoire d'amour. «On pense se protéger en retardant la rencontre mais ça laisse alors le temps de s'imaginer une relation. On est souvent déçu», estime Jessica Pidoux. Pourtant, l'histoire était bien réelle pour Marie, tout comme le sera sa souffrance.

Tout le monde n'a pas l'occasion d'atteindre l'étape de la relation épistolaire. «Tout ce temps perdu sur Tinder m'a fait beaucoup de mal, les likes étaient quasi inexistants», se souvient Damien. Le jeune homme se sent blessé «pas tant dans l'ego mais plutôt dans la confiance en soi». Pourtant, en amour, le jeune homme n'a jamais été malheureux. Mais jugé et noté sur son apparence physique, il commence à complexer: «J'en venais à me demander si les chauves avaient un effet repoussoir immédiat.» Lorsqu'on est sur l'application, on accepte d'être réduit·e à une série de critères sur lesquels on va être évalué·e.

«Un date Tinder, c'est une partie de poker. Quand tu ne connais pas la fille en face de toi, tu ne fais pas tapis.»
Arthur, utilisateur de l'application

«Les gens sont notés à travers des likes collectifs agrégés. En fait, l'évaluation vient des autres utilisateurs, un système encouragé évidemment par Tinder», observe Jessica Pidoux. En d'autres termes, si on a peu de likes, alors on nous présentera des gens dotés d'une faible cote de popularité. Lorsque les matchs sont rares, l'application n'offre aucune explication rationnelle et laisse ainsi place aux doutes.

Arthur s'est demandé ce qui clochait chez lui. S'il parvient à matcher de temps en temps, il est globalement très insatisfait de l'application. Il constate aussi le décalage qui existe souvent entre deux personnes et cette impression de ne jamais être soi-même: «Un date Tinder, c'est une partie de poker. Quand tu ne connais pas la fille en face de toi, tu ne fais pas tapis. Et parfois, on se retrouve frustrés tous les deux», avoue-t-il.

Lassé, Arthur ne prend plus le temps de répondre aux filles. «Le ghosting ou l'abandon d'une conversation est facilité par le design de l'application», poursuit Jessica Pidoux. À la fin, il se contente juste de quelques likes en guise de preuves d'amour gratuites. «Même si t'es pas Brad Pitt, tu te dis au moins que tu n'es pas trop laid», confie-t-il. Peu importe qui like et pourquoi: avec Tinder, c'est le nombre qui compte. «L'application promet une sorte de reconnaissance quantifiée, objectivée et chiffrée. Et c'est à travers ces chiffres qu'on veut lire le monde et choisir un partenaire», commente Jessica Pidoux.

Une nouvelle brutalité

L'importance donnée à ces likes virtuels reflète aussi, selon la psychanalyste Fabienne Kraemer, les besoins d'une nouvelle génération qui «ne sait plus gérer ses frustrations et veut tout rapidement». Selon l'autrice du livre 21 clés pour l'amour slow (paru en 2016), les déceptions connues à travers Tinder s'expliquent par la célérité des rencontres actuelles, une véritable barrière pour s'attacher à l'autre: «La relation à deux se passe avec un rythme physiologique. Évidemment, tout s'accélère autour de nous mais l'homme ne crée pas plus de neurones et son cœur ne bat pas plus vite! Il y a des tas de gens qui se plaisent au premier date Tinder et le lendemain, ils se lâchent car ils ne se sont pas attachés l'un à l'autre.»

Pour éviter quelques écueils, Fabienne Kraemer conseille à ses patient·es d'être honnêtes sur leurs intentions. Dans sa patientèle, elle rencontre beaucoup de jeunes femmes qui ne comprennent pas pourquoi l'histoire s'est arrêtée. Les récits sont souvent similaires: ghostées ou laissées sans réponse après un date qui s'est pourtant bien passé.

«Le numérique invite les gens à mal se comporter. D'ailleurs, il ne faut pas oublier que Tinder s'inspire au départ de Grindr, une application pour les gays et de consommations sexuelles. Cette application est un outil créé par les hommes et pour les hommes», reprend la psychanalyste qui estime que Tinder a révolutionné les rencontres en accentuant leur brutalité.

L'expérience peut être plus violente encore lorsqu'on est trans, comme Chloé, 25 ans. La jeune femme n'est pas opérée et lors de son passage sur l'application, elle reçoit des messages dégradants ou régressifs. «Une chose seulement les intéressait, c'était ce que j'avais dans ma culotte», dit-elle pour résumer son expérience Tinder. Régulièrement, on lui pose des questions très intimes voire blessantes. Chloé se sent parfois comme «une bête de foire» ou bien un simple trophée, selon les circonstances.

Souffrant du sentiment d'être devenue une expérience («Je n'étais ni une femme, ni une personne»), Chloé supprime l'application et trouve l'amour quelques mois plus tard. La flamme éteinte par Tinder s'est allumée ailleurs.

*Les prénoms ont été changés.

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