France

De l'insulte en politique

Thomas Legrand, mis à jour le 02.07.2010 à 18 h 33

Le livre de Thomas Boucher, Noms d'Oiseaux, L'insulte en politique de la restauration à nos jours, relativise les scandales du moment.

Il faut lire Noms d'oiseaux... L'insulte en politique de la restauration à nos jours de Thomas Bouchet. Ed Stock.  L'auteur est chercheur à l'université de Bourgogne et spécialiste de la violence politique et sociale. L'étude de l'insulte, ce vocabulaire de saillie, est à la fois réjouissante, atterrante et instructive. Elle permet aussi de relativiser quelques soit disant scandales d'aujourd'hui, si vous voyez ce que je veux dire. L'auteur reprend, au début de son livre, une liste d'insultes relevées dans les travées de l'Assemblée à la fin du XIXiéme siecle...voilà se qu'on s'y balançait... «Lâche, excrément, pied, allemand, gland de potence, baron de mes deux, Zola, gâteux, juif, moule à claque, olibrius, fœtus, déflaque, Dreyfus».

Au milieu de véritables insultes éternelles il a des  mots qui nous paraissent aujourd'hui neutre et qui pouvaient être perçues comme d'horribles anathèmes suivant les circonstances et les obsessions de l'époque. «Allemand, juif» bien sur mais aussi «ruraux»...Au lendemain de la défaite de Sedan les républicains des villes insultaient les élus de province, accusés de défaitisme et de vouloir rétablir la monarchie : ils les traitaient donc de «ruraux»...

Pendant la restauration et avant les lois liberticides de 1834 les insultes avaient pour toile de fonds la révolution et ses crimes. La révolution tient encore, jusqu'aujourd'hui une grande place dans les anathèmes parlementaires. On traite encore de Saint-Just les jusqu-au-boutistes. Plus tard Clemenceau, en affirmant que la «révolution était un bloc» inaugurait aussi toute une série d'insultes contre les monarchistes de la droite du parlement qui lui répondaient d'ailleurs coup pour coup.

Georges Clemenceau est l'un des plus cité dans le livre de Thomas Bouchet qui rappelle les tombereaux d'insultes que s'échangeait le futur tigre avec le monarchiste et nationaliste Paul Déroulède au moment de l'affaire de Panama qui, par comparaison fait passer le débat d'aujourd'hui pour une gentillette cours de récréation de maternelle. L'autre expert de l'insulte politique c'est bien sur Victor Hugo avec son célèbre «Napoléon le petit». Victor Hugo à la tribune en 1851, puis en exil quand Louis Napoléon Bonaparte, président de la république deviendra empereur, ne lâchera plus sa proie. Napoléon le petit, l'Embryon, Naboléon, Cesarion, Augustule, Pygmée, Avorton.

Il y a des constances dans l'insulte politique. A la lecture de Nom d'oiseaux, on s'aperçoit qu'au XIXème siècle et jusqu'à la seconde guerre mondiale on se traite allégrement de lâche, de traitre, de mauvais français. Il y a un soupçon permanant qui pèse sur un adversaire qui fait forcément le jeu de l'étranger. L'antisémitisme et le racisme sont très présents, le discours de Xavier Vallat en 1936 contre Léon Blum et, bien sûr, toute la période de l'affaire Dreyfus en sont l'illustration. Après la guerre il y a encore des traces d'antisémitisme dans les insultes à l'encontre de l'éphémère président du conseil Mendes France ou pendant le débat sur l'interruption volontaire de grossesse en 76 porté par Simone Veil... mais maintenant on se traite plutôt de raciste et d'antisémite. Ce sont ces termes qui sont devenus des insultes. L'histoire politique sert de référence pour l'insulte politique. La révolution mais aussi, l'affaire Dreyfus, la seconde guerre mondiale et plus particulièrement la collaboration; on se traite encore de «collabo», on invoque l'esprit de vichy ou de soumission, on dit facilement c'est un «Munich social» ou un «Munich écologique» pour qualifier un abandon ou une politique qui manque de caractère...

Noms d'oiseaux n'est pas un livre anecdotique, il ne s'agit pas d'un recueil des insultes que se sont échangé les hommes politiques, les journalistes ou les caricaturistes depuis la restauration. Si l'on y trouve beaucoup d'exemples savoureux, il s'agit aussi et surtout d'un essai historique et même de science politique tant l'étude des insultes à travers l'histoire parlementaire française reflètent les passions, les obsessions et les tabous de notre vie politique.

Thomas Legrand

LIRE EGALEMENT: Nous ne vivons pas dans la France de Vichy, Comparer Besson à Laval, le piège de l'outrance et Eric Zemmour, ne l'abattons pas, débattons.

Image de Une: Un combat de boxe où tous les coups ne sont pas permis Steve Marcus / Reuters

Thomas Legrand
Thomas Legrand (156 articles)
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte