Monde

La paix demain en Afghanistan, mais à quel prix?

Temps de lecture : 6 min

[TRIBUNE] Droits des femmes et des minorités religieuses, liberté... la communauté internationale semble fermer les yeux sur tout ce qui pourrait être un obstacle à la résolution du conflit afghan.

Des membres de la délégation talibane lors de la session d'ouverture des négociations, à Doha, au Qatar, le 12 septembre. | Karim Jaafar / AFP
Des membres de la délégation talibane lors de la session d'ouverture des négociations, à Doha, au Qatar, le 12 septembre. | Karim Jaafar / AFP

Le hasard d'un calendrier bien programmé a fait débuter les négociations pour la paix en Afghanistan, le 12 septembre 2020, soit le lendemain de l'anniversaire des attentats à New York et Washington perpétrés avec le soutien des talibans en 2001 et le surlendemain de la 19e commémoration de l'assassinat d'Ahmed Shah Massoud, le 9 septembre 2001.

Calendrier idéal pour leurs initiateurs américains, choix cynique pour tous ceux qui pensent en Afghanistan, comme ailleurs, que ces négociations sont biaisées.

À travers les discours liminaires depuis la signature de l'accord initial entre les talibans et les États-Unis, le 29 février dernier, ouvrant des débats qui s'annoncent complexes, la communauté internationale se réjouit pourtant quasi unanimement de l'organisation de ces pourparlers de paix déployant un tapis rouge aux talibans, les remerciant d'avoir enfin accepté de venir à la table des négociations…

Entre autres personnalités, le secrétaire d'État américain, Mike Pompeo, le haut représentant de l'UE pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Josep Borrell, le secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, et le secrétaire général de l'OTAN, Jens Stoltenberg ont salué avec un troublant enthousiasme, ce moment qualifié d'historique.

Beaucoup d'Afghans s'interrogent devant cet assourdissant silence de Paris.

Dans des discours pour le moins emphatiques, tous ont annoncé un avenir meilleur pour le peuple afghan, la paix consolidée, le développement économique soutenu et la prospérité retrouvée. Nulle mise en garde, en revanche, contre la volonté affichée des talibans de transformer l'Afghanistan en émirat islamique dont la charia sera le fil rouge. Aucune mention, non plus, de l'exigence de garantie des droits fondamentaux pour tous les Afghans, à commencer par les femmes et les minorités religieuses, et en premier lieu, les Hazaras chiites.

Trop heureuse d'espérer se débarrasser d'un conflit qui aura déjà duré dix-neuf ans, la communauté internationale a décidé de fermer les yeux sur tout ce qui pourrait être un obstacle à sa résolution rapide. Il est indéniable que du point de vue du président Donald Trump, il y a la double urgence de la mi-octobre, date de clôture des candidatures au Prix Nobel 2020 et du 3 novembre prochain, date du scrutin présidentiel aux États-Unis!

Le président américain espère, en effet, que les négociations de paix afghanes de Doha, autant que l'accord Abraham, scellé entre Israël et les Émirats Arabes Unis (EAU), auquel s'ajoute désormais Bahreïn, suffiront à étayer sa candidature, formulé par un obscur parlementaire norvégien au Comité Nobel.

Même la France qui aurait pu, de par son histoire singulière avec l'Afghanistan, forte de presque un siècle de relations diplomatiques, apporter un bémol, n'a pas émis de réserve. Beaucoup d'Afghans s'interrogent devant cet assourdissant silence de Paris.

Paris n'a ainsi que mollement protesté contre la libération de Zia Ahmad et Abdullah Gulam Astagir, conséquence de la promesse par Kaboul de libérer 5.000 prisonniers talibans contre 1.000 membres des forces de sécurité afghane. Pourtant, ces deux derniers ont été reconnus coupables du meurtre de la travailleuse humanitaire française Bettina Goislard en 2003.

La plupart des Afghans se souviennent, pourtant, que quatre-vingt-dix militaires français ont donné leur vie pour la stabilisation en Afghanistan, à l'occasion de l'engagement français, fort du déploiement de 60.000 hommes et femmes, entre septembre 2001 et décembre 2014.

L'histoire sans mémoire a vocation à se répéter.

Un universitaire enseignant à Hérat s'alarme: «Vous avez toujours été à nos côtés, dès le début de l'invasion soviétique, pendant la période des talibans, et depuis toutes ces années… et maintenant vous nous abandonnez quand notre liberté est à nouveau menacée!» Mais que vaut ce cri face à l'euphorie générale?

L'histoire sans mémoire a vocation à se répéter. Allons-nous revivre le spectacle lamentable des accords de Munich du 30 septembre 1938 qui a vu la Tchécoslovaquie sacrifiée sur l'autel de la paix et qui a, en fait, donné un chèque en blanc à Hitler, prélude de la conquête de l'Europe par le IIIe Reich? La jeunesse afghane, les femmes, les minorités ethniques et religieuses…bref, la liberté seront-elles désormais les variables d'ajustement de ces accords, volontairement bâclés et biaisés, à l'aune de la conclusion à tout prix de ceux-ci?

Les talibans ne céderont sur rien

Le négociateur des talibans, Abdul Ghani Baradar, a été clair dans son discours introductif de la réunion qui a débuté, il y a quelques jours, à Doha, en restant particulièrement évasif sur les intentions de ce mouvement. Ce dernier indiquait ainsi que: «Le processus de négociations pour la paix présente quelques défis, mais nous devons faire preuve de courage si nous sommes confrontés à des difficultés pendant les discussions et avancer avec patience.» Cela veut bien dire, en réalité, qu'ils ne céderont rien et que ce sera aux autres de se plier à leur exigence si on veut la paix!

L'éviction des femmes des délégations en dit long sur le peu de considération qui sera fait de leurs droits au cours des négociations. Peu d'instances internationales ont relevé cette situation pourtant contraire à la résolution 1325, votée par le Conseil de sécurité des Nations unies, le 31 octobre 2000, imposant la participation des femmes à toute négociation de paix. Aucune femme, bien sûr, dans la délégation talibane. Trois seulement dans celle représentant le gouvernement et de facto le peuple afghan. Même si Habiba Sarabi, Fawzia Koofi et Sharifa Zumati sont des femmes exceptionnelles, comment espérer qu'elles auront un espace de parole et qu'elles seront, in fine, entendues?

Selon les bruits de couloirs émanant de plusieurs délégués présents à l'Hôtel Sheraton de Doha où ont eu lieu les pourparlers, dans les accords préliminaires tenus secrets, conclus le 29 février dernier, les talibans ont exigé, entre autres, en partage du pouvoir d'avoir le ministère de la Justice, de supprimer celui des Droits des femmes, d'intégrer 150.000 de leurs combattants dans l'armée nationale afghane (ANA) ainsi que des modifications substantielles de la Constitution de 2004 qui, en fait, suspendront la notion de démocratie. Ces annonces semblent avoir justifié des interrogations de la part de parlementaires américains, qui ont révélé plusieurs points restés secrets dans ces accords.

Mais le pire réside bel et bien dans le fait que ces exigences soient soutenues par les États-Unis qui, depuis l'accord de paix du 29 février, ont placé les talibans en position de force. Ces derniers semblent, du reste, se préparer à revenir en vainqueurs, à Kaboul, d'où ils avaient été chassés manu militari en 2001!

Pourtant, le peuple afghan n'est pas dupe. De nombreux militaires par exemple, commencent à élever la voix face aux annonces d'incapacité de l'Armée nationale afghanes (ANA) de résister à une offensive armée des talibans. Pour rappel, ces derniers n'ont jamais respecté leur parole dans les différents cessez-le feu qui avaient été négociés. L'ONU est ainsi venu rappeler, il y a quelques jours, que malgré l'accord entre les États-Unis et les talibans datant du 29 février dernier, 1.300 personnes sont mortes depuis le début de l'année.

Les Afghans se déclarent prêts à reprendre les armes s'il le faut.

Les Afghans demandent simplement que la communauté internationale continue à les soutenir matériellement dans leurs opérations mais qu'on les laisse diriger leurs interventions contre les groupes armés terroristes. La réalité sur le terrain reste claire: ce sont des Afghans qui combattent d'autres Afghans soutenus par un pays étranger et limitrophe; le départ effectif des troupes étrangères leur permettra de clarifier les choses et rendra à l'ANA son statut de force armée nationale, soutenue par la population.

De même, alors que des prétendus experts prédisent la mainmise des talibans sur le pays, dans leur grande majorité les Afghans se déclarent prêts à reprendre les armes s'il le faut et refusent de revenir aux années noires de ce terrible régime, qui régna par la terreur et imposa leur obscurantisme entre 1996 et 2001.

Que ferons-nous si ces pourparlers livrent, avec la tacite bénédiction de la communauté internationale, ce pauvre pays à des intégristes religieux barbares et rétrogrades? Accepterons-nous d'ouvrir nos frontières à toutes celles et tous ceux qui voudront fuir cette prison-État et que nous n'aurons pas su soutenir dans leur volonté de vivre libres?

Pour ne pas avoir à fermer les yeux demain sur de nouvelles barbaries, mieux vaudrait les ouvrir aujourd'hui et se montrer intraitable face aux menaces qui pèsent sur l'avenir de l'Afghanistan.

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