Monde / Culture

L'histoire politique et culturelle de la Hongrie se trouve dans les statues de Budapest

Temps de lecture : 5 min

Des bottes de Staline à Columbo en passant par Bud Spencer et Bush père, la capitale hongroise regorge de bronzes parfois étonnants.

Memento Park rassemble les statues érigées à la gloire du communisme. | Oda Gerdes via Pixy
Memento Park rassemble les statues érigées à la gloire du communisme. | Oda Gerdes via Pixy

Si vous êtes déjà allé·e à Budapest, vous connaissez certainement ses ponts sur le Danube, les ruin pubs du «quartier de la fête», le tram 4-6 serpentant 24h sur 24 le grand boulevard intérieur, la Citadelle au sommet du Mont Gellért, la place des Héros, les thermes Széchenyi et le Bastion des Pêcheurs. Entre deux pintes au Szimpla Kert, un tour sur l'île Marguerite et une assiette de sztrapacska faisselle-lardons chez Stex, vous avez croisé à votre insu plusieurs personnalités sans dîner chez Gundel ou tomber sur l'un des nombreux tournages qu'abritait la capitale hongroise avant la pandémie mondiale.

Cigare et Paris Match

Le lieutenant Columbo alias Peter Falk, héros des soirées télé du «socialisme du goulash» finissant de János Kádár, trône depuis mars 2014 aux côtés de son fidèle toutou en bas du domicile de son sculpteur, tout près de Jázsai Mari Tér. Arrière-petit-fils d'un intellectuel magyar selon la légende urbaine et petit-fils de Hongrois d'après sa généalogie, le comédien-policier dont les racines ont justifié son bronze partage les origines d'Houdini, Robert Capa, Tony Curtis, Alanis Morissette, Mark Knopfler, Monica Seles, Calvin Klein, Joaquin Phoenix, Adrien Brody, Flea des Red Hot Chili Peppers et Drew Barrymore.

Cigare à la main et imperméable froissé, le limier cathodique domine son basset hound baptisé Fruzsi. Géza Fekete, son concepteur, s'est aussi distingué via un buste du boxeur László Papp, triple médaillé d'or aux JO visible non loin de Mom Park et celui du prince François II Rákoczi, leader de la guerre d'indépendance contre les Habsbourg (1703-1711), pour le lycée éponyme du IIe arrondissement. Peter Falk était le second acteur à passer entre les mains douées de Fekete après un portrait en relief sur plaque commémorative d'Imre Sinkovits (1928-2001), regrettée vedette du septième art hongrois.

Le lieutenant Columbo et son fidèle basset hound. | Mister No via Wikimedia Commons

Soutien des insurgés antisoviétiques de l'automne 1956 matés par les chars de Moscou, Sinkovits était engagé dans le mouvement que le photographe Jean-Pierre Pedrazzini immortalisa pour Paris Match. Durant l'été, «Pedra» avait parcouru 13.000 kilomètres en URSS et réalisé des clichés extraordinaires sur la vie derrière le Rideau de fer après le fameux Vingtième Congrès du Parti actant la déstalinisation. Témoin privilégié du soulèvement magyar, il fut fauché à 29 ans seulement par plusieurs cartouches le 30 octobre alors qu'il suivait l'assaut contre le siège de la police politique sur la place de la République.

Rapatrié vers la clinique de Neuilly-sur-Seine, Pedrazzini succomba à ses blessures le 7 novembre. Cinquante ans plus tard, un bronze du journaliste vit le jour sur les lieux où il s'est effondré à l'initiative du magazine, des ambassades française et suisse, d'une association de jeunesse et d'une fondation. La place de la République s'appelle Jean-Paul II depuis 2011. Le buste de «Pedra» n'a pas bougé. Lui qui avait couvert le couronnement d'Elisabeth II, photographié Chaplin et traversé le Maroc voulant s'affranchir de la colonisation hexagonale périt brutalement comme 2.700 opposants hongrois en 1956.

Marx et (Bud) Spencer

Dans le même arrondissement, Józsefváros, un Bud Spencer haut de 2m40 toise les passants sur l'esplanade Corvin Sétány. Le 11 novembre 2017, pendant que l'Europe se souvenait de la Grande Guerre, des centaines de badauds assistaient à l'inauguration en présence des héritiers du roi italien des comédies d'action et de l'édile pro-Orbán de l'époque, fan invétéré du colosse transalpin. Planifié à l'origine dans la petite ville de Kazincbarcika, le monument à 30.000 euros s'est retrouvé à Budapest, faute de compromis sur le coût et le choix de l'emplacement d'une telle statue en province.

Bien qu'il n'ait jamais tourné en Hongrie, l'acteur décédé en juin 2016 reste un dieu vivant aux yeux de tas de Magyar·es à l'enfance bercée par ses séries B mâtinées de gnons et d'humour potache. Le culte de l'expert des bourre-pifs, auquel la télévision nationale doit l'une des meilleures audiences de son histoire, se prolonge via un cercle Facebook aux 34.000 membres, des groupes de reprises ainsi qu'un festival annuel où l'on se gave de fayots aux oignons façon Charlie Firpo [nom de son personnage dans le film Pair et Impair, ndlr] sur fond de concours de poker et de rodéo-bike au bord du lac de Velence.

Au sud-ouest de Budapest, quarante-et-un monuments de la période communiste occupent l'espace du Memento Park, musée en plein air voulu par le conseil municipal de la localité hongroise en 1991. La création de l'architecte Ákos Eleöd ouverte au public deux ans plus tard réunit entre autres Karl Marx, Friedrich Engels, Lénine, un soldat de l'Armée rouge extrait du Mont Gellért et un mémorial de Béla Kun, dirigeant de l'éphémère République des Conseils de 1919. Mais aussi les bottes de Staline, restes de la statue du petit père des peuples déboulonnée le 23 octobre 1956 par les insurgés antisoviétiques.

Les bottes de Staline au Memento Park. | Yelkrokoyade via Wikimedia Commons

Attirant les ostalgiques et les touristes, ce drôle d'endroit vous propose de vous asseoir au volant d'une Trabant et de découvrir le manuel vidéo du parfait petit espion dans un bunker abritant une exposition photographique consacrée aux émeutes de 1956 et à la transition démocratique de 1989-1990. Le capitalisme n'est pas loin, puisqu'une boutique de souvenirs reproduisant l'atmosphère d'un magasin d'État d'ex-URSS vend médailles, casquettes, miniatures de Trabant, affiches, cartes postales, décorations et disques de marches révolutionnaires entrant dans la menue valise du voyageur Ryanair.

Jeu de piste

De l'autre côté de la ville, dans l'allée extérieure du château de Vajdahunyad accolé au Városliget, une statue d'un écrivain anonyme, visage sombre et dissimulé, rappelle le héros d'Assassin's Creed. Œuvre de Miklós Ligeti datant de 1903, la sculpture représente l'auteur de la Gesta Hungarorum, chronique de l'installation des Magyars au sein de la plaine de Pannonie dont la plume reste inconnue. Hypothèses sur le mystérieux P. signataire du manuscrit? Le moine bénédictin Gallus Anonymus, le chancelier du souverain Béla II, celui du roi Béla III ou encore un évêque de Bosnie nommé Péter Pósa.

Fin octobre, George Bush père, honoré pour sa contribution à la chute du Rideau de fer, rejoindra son précédesseur Ronald Reagan sur la place de la Liberté hébergeant l'ambassade américaine. Autour de cette aire ouverte, une stèle à la gloire des libérateurs soviétiques de 1945, un buste du dirigeant nationaliste de l'entre-deux-guerres Miklós Horthy et un mémorial controversé des victimes de l'occupation allemande omettant la collaboration avec Hitler se côtoient sur un périmètre restreint. Difficile de rater ce curieux mélange à cinq minutes de marche de l'Assemblée nationale et du Danube.

Le monument aux victimes de l'occupation allemande. | Szilas via Wikimedia Commons

Si l'envie vous prend d'aller voir un match du Ferencváros TC, principal club de foot de Budapest et champion en titre, vous tomberez nez à bec avec un immense aigle millésime 2014, agrippant un ballon entre ses pattes devant la Groupama Aréna, jardin des Zöld-Fehérek. Bien moins démesurées, une vingtaine de statuettes façonnées par Mihály Kolodko sont disseminées en plein centre de Budapest.

Ultime pépite: le bronze de Dr. Fool, berger danois d'un politicien de l'ère Horthy, veille depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale sur les environs d'un parc du VIIe arrondissement interdit aux chiens. Dans l'eurocapitale des escape games, aller de statue en statue est un jeu de piste tout aussi prenant.

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