Société / Tech & internet

Dans les couples formés sur des applis, le malaise de l'anti-romantisme

Temps de lecture : 5 min

Si de plus en plus d'histoires d'amour commencent par un swipe à droite, les algorithmes ne matchent pas vraiment avec l'idéal fantasmé de la première rencontre.

Aujourd'hui, s'en remettre aux algorithmes est «le deuxième moyen le plus courant pour les couples hétérosexuels de se rencontrer». | Alexander Sinn via Unsplash
Aujourd'hui, s'en remettre aux algorithmes est «le deuxième moyen le plus courant pour les couples hétérosexuels de se rencontrer». | Alexander Sinn via Unsplash

«Et vous, vous êtes rencontrés comment?» Sourire gêné, regard fuyant et hésitation: faut-il être franc, maquiller la réalité ou changer de sujet? La vérité, c'est qu'il n'y a pas eu de bousculade au détour d'une rue, d'affaires éparpillées au sol à ramasser à deux, ni de café renversé sur une chemise blanche. Dans les couples Tinder, Meetic ou Adopteunmec, l'histoire a d'abord commencé par une notification sur un téléphone.

Alors quand il faut raconter les balbutiements de son couple à une personne avide de détails gorgés de romantisme, certain·es bottent en touche. «J'ai un peu honte parce que c'est la loose, c'est la simplicité», lâche Marie R., avec Camille depuis près de deux ans après avoir matché sur Tinder. Dans ces moments-là, elle préfère désacraliser le récit à suivre: «J'aime bien faire des blagues en disant qu'on s'est rencontrées dans un lieu insolite, ça détend l'atmosphère.» La Strasbourgeoise a beau avoir grandi avec les Skyblog, la Nintendo DS et MSN, l'amour à portée de swipe la fait moins rêver qu'une rencontre dans la «vraie vie».

Le fantasme du coup de foudre

Pourtant, aujourd'hui, Tinder c'est 57 millions d'utilisateurs et d'utilisatrices dans le monde qui se connectent en moyenne quatre fois par jour, pour un million de dates par semaine. Selon une étude du MIT réalisée en 2017 aux États-Unis, ces sites en ligne ou applis sont désormais «le deuxième moyen le plus courant pour les couples hétérosexuels de se rencontrer» après le réseau d'ami·es, et le premier pour les couples homosexuels.

Malgré ces chiffres implacables, confesser s'en être remis aux algorithmes plutôt qu'au naturel d'une rencontre IRL reste source de malaise. Marie A., 24 ans, ne cache pas sa gêne lorsqu'on lui demande comment elle a rencontré Hugo. «C'est comme si c'était naze et qu'il fallait un truc plus romantique alors qu'au final on s'en fout un peu, mais c'est l'effet que ça me fait.»

La création du profil, les swipes à gauche et à droite, les calculs des algorithmes, les échanges avec un·e parfait·e inconnu·e… Sans compter que certaines applis, plus connotées plan cul que plan couple, pourraient décrédibiliser le sérieux d'une relation amoureuse. Dans le temple du dating, on échange, on se rencontre autour d'un verre, ça marche ou pas, puis on recommence avec un·e autre.

La rationalisation de la rencontre amoureuse

Consciente de l'image de certains sites, Marie R. appréhende les réactions: «J'ai trop peur qu'on dise “elle l'a rencontrée sur Tinder, ça ne va pas tenir”.» Parce que, dans l'imaginaire collectif, l'amour nous tombe dessus sans crier gare. Et avec les applis... ce n'est pas tout à fait ça.

«On est vraiment marqué par l'idéal du coup de foudre qui doit nous emporter en dehors de toute raison. Alors que sur les applis comme dans la vraie vie, on fait des choix raisonnés», pose Cécile Guéret, psychopraticienne à distance et autrice de Aimer, c'est prendre le risque de la surprise. Sur les réseaux, cette rationalité dans la recherche amoureuse est directement matérialisée par les filtres de sélection cochés, les photos choisies pour agrémenter son profil ou les quelques mots censés résumer sa personnalité.

Au quotidien aussi nous avons des critères de sélection, marqués par des codes sociaux, culturels et générationnels. «J'entends souvent des gens dire “lui je ne le rencontre pas il fait trop de fautes d'orthographe”, mais IRL ça va être “ah il est en jogging, moi je veux un homme qui porte une chemise”», caricature la thérapeute.

Team jogging ou chemise, le dating en ligne propose depuis l'aube des années 2000 d'afficher ses préférences en quelques clics. Mais les sites de rencontre s'inscrivent dans une longue évolution de la formation du couple à travers le temps. Leurs ancêtres? Les agences matrimoniales, les petites annonces et les soirées organisées, qui dès le XIXe siècle proposent de forcer le destin.

«À partir de l'exode rural notamment, lorsque les jeunes gens se retrouvent séparés de leur famille et n'ont plus recours aux marieurs traditionnels, c'est-à-dire aux parents, ils sont obligés de s'en remettre à eux-mêmes sans y avoir été préparés» retrace Jean-Claude Bologne, philologue, historien et auteur de Histoire du couple.

Internet vient alors gommer toutes les frontières et multiplier les possibilités, à l'infini ou presque: «Tout ce qui était fait de façon artisanale va être soumis à des calculs qui échappent à l'humain», pose l'historien.

Raconter son couple aux autres

En faisant matcher deux profils selon des centres d'intérêt communs, cet intermédiaire déshumanisé semble écourter l'histoire de la rencontre: celle-ci n'était pas fortuite, mais rationnelle et voulue. Camille, qui compte à son actif trois relations issues d'applis de rencontre, n'assume pas toujours le rôle qu'a eu la petite flamme rose dans son iPhone. «Je ne l'ai jamais dit à mes parents, j'inventais à chaque fois une nouvelle histoire», avoue la jeune femme.

Il y a aussi Florence et Philippe, ensemble depuis huit ans après qu'un site leur a trouvé des affinités, et qui livrent leur différentes versions à leurs proches: elle ne cache pas le rôle des algorithmes, mais lui préfère parler de «copains en commun, un samedi matin au marché».

Car se présenter à deux, c'est aussi s'exposer aux jugements et attendre que famille et ami·es valident le couple. «Le regard extérieur est vécu comme très important en terme de reconnaissance du couple et parfois même d'approbation. Un regard désapprobateur peut être extrêmement déstabilisant, ça peut fissurer la confiance qu'on a dans son couple», prévient Cécile Guéret. La rencontre et le récit qu'on en fait posent les fondations du couple et pèsent dans l'image que le binôme va projeter.

«La rencontre est un socle important dans le storytelling du couple, c'est l'histoire qu'on se raconte du vivre-ensemble et l'histoire qu'on raconte aux autres», poursuit la psychopraticienne. C'est d'ailleurs en regardant vers l'arrière que des couples vont peu à peu sublimer leur rencontre et ancrer ce souvenir dans leur histoire. «Fragilisé par le divorce, le roman du couple se rédige moins dans l'avenir (faire des enfants) que dans le passé (la mémoire de la rencontre)» écrit Jean-Claude Bologne dans Histoire du coup de foudre.

«On a matché», le nouveau «il était une fois»

Au moment de rembobiner l'histoire on a donc tendance, inconsciemment, à laisser une petite place au destin, quand bien même une appli a mâché le travail. «Souvent, les couples vont mobiliser les codes du coup de foudre et de l'idéal romantique, explique Nathalie Nadaud Albertini, sociologue au Centre de recherches sur les médiations. Ce jour-là, il aurait pu se passer mille choses qui font que la rencontre n'aurait pas dû se faire, et finalement il y a eu ce texto et on est parti à l'arrache… Ce scénario, c'est aussi une façon de dire que c'est la bonne personne, site de rencontre ou pas.»

À Bruxelles, Marie A. et Hugo ont échangé pendant deux jours avant de se donner rendez-vous un soir. «C'était super gênant au début, mais c'est vite devenu plus sympa, on buvait alors on était plus à l'aise aussi. On s'est rendu compte qu'on avait beaucoup de trucs en commun et on a continué de parler toute la nuit.» Le lendemain, Hugo est parti au travail après une nuit blanche, puis a repris la route de l'appartement de Marie une fois son service terminé. «À partir de là, je crois qu'on ne s'est plus du tout quittés pendant un bon moment», résume-t-elle. Heureux locataires d'un F2 depuis quelques mois, les deux Bruxellois ne sont qu'un exemple parmi tant d'autres d'histoires qui commencent par «on a matché», trois mots qui finiront peut-être par remplacer le traditionnel «il était une fois».

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