Culture

Disparition de Terence Conran, architecte de la démocratisation du design

Temps de lecture : 6 min

Designer, architecte, restaurateur, fondateur d'Habitat, du Conran Shop et du Design Museum de Londres, Terence Conran vient de s'éteindre, à quelques semaines de son 89e anniversaire.

Terence Conran au Design Museum de Londres, en 2011. | Carl Court / AFP
Terence Conran au Design Museum de Londres, en 2011. | Carl Court / AFP

Terence Conran souhaitait partir comme il a vécu: en fanfare et sans fausse modestie, ses cendres éparpillées au-dessus de la Tamise par d'éclatants et pétaradants feux d'artifices. Il avait même imaginé une gigantesque fête simultanée dans chacun de ses restaurants londoniens, avec en fond musical la très appropriée «Musique pour les feux d'artifices royaux» de Haendel. On doute de la faisabilité du projet, mais il faut reconnaître à son auteur une certaine constance.

Charmeur, bon vivant, capricieux et buté, flaireur et faiseur de tendances tantôt visionnaire ou incapable de l'être, mythomane (selon ses associés), designer de renom et imitateur sans vergogne, Sir Terence Conran (il a été anobli par le reine Elizabeth en 1983) ne laissait personne indifférent. «S'il y a une chose que vous n'entendrez jamais, c'est bien “Terence Conran? Cet homme est d'un ennui!”», s'amusait l'un des ses associés lors de l'ouverture du nouveau Design Museum à Kensington en 2016.

Terence Conran a été l'un des incontestables maîtres d'œuvre de l'avènement du Lifestyle, proposant au grand public une aventure cosmopolite et inédite dès les années 1950 à travers ses restaurants puis ses boutiques. Dans une Grande-Bretagne encore rationnée et peinant à se relever de la guerre, l'étudiant en design textile rêvait déjà d'expériences savoureuses et colorées. «Un road trip en France a agi comme révélateur», nous confiait-il en 2012, de passage à Paris pour les vingt ans du Conran Shop.

«Je suis tombé amoureux de la France; son influence sur mon travail ne s'est jamais démentie»
Terence Conran

«C'était mon premier voyage à l'étranger et une introduction aux simples plaisirs de la vie. Chaque fois que nous nous arrêtions dans de petits restaurants de bord de route, nous nous régalions, buvions de bons vins. Les marchés regorgeaient de produits, de couleurs. Je suis tombé amoureux de la France; son influence sur ma vie comme mon travail ne s'est jamais démentie.» Dès 1953, le jeune designer ambitieux (il n'a alors que 22 ans) ouvre son premier restaurant à Londres. Il se charge de dessiner ou chine le mobilier de The Soup Kitchen, y sert du pâté et de la baguette, verse de la soupe dans des mugs. Un café suit rapidement. On y trouve une machine à expresso, la deuxième jamais vue à Londres. Conran l'a achetée à Turin, d'occasion.

En 1956, le Conran Group est né, son fondateur continue de développer, en parallèle de ses activités dans la restauration, son activité d'architecte et de designer. Mary Quant, inventrice de la mini-jupe, lui fera notamment toute confiance pour réaliser sa seconde boutique londonienne.

La couette, «révolution sexuelle en kit»

Las d'essuyer des refus de la part des marques, il décide d'éditer lui-même son mobilier. Habitat voit le jour en 1964 sur King's Road. La musique des Beatles et des fleurs fraîches y créent une atmosphère accueillante, complice. Et résolument branchée: le personnel est habillé par Mary Quant, coiffé par Vidal Sassoon.

Autour de ses propres réalisations, on trouve des objets exotiques venus d'ailleurs. Entre les ustensiles de cuisine très variés (jusque-là réservés à une clientèle professionnelle) et les abats-jours japonais en papier de riz ou les tourne-disques Braun dessinés par Dieter Rams, Conran introduit l'usage de la couette, qu'il a lui-même adoptée au cours d'un voyage en Scandinavie. «J'avais trouvé ça tout à fait dans l'air du temps, sexy et décontracté. C'était formidable! Pour faire votre lit, il vous suffisait de secouer la couette deux ou trois fois

Sa cible de jeunes professionnel·les «qui lisent Sartre en livre de poche» (éduqués, curieux, au budget serré) adhère immédiatement au concept; leurs parents sont plus durs à convaincre. Conran vient à bout des résistances en faisant la promotion du «lit fait en dix secondes». La ménagère anglaise succombe.

«Conran n'a pas inventé la révolution sexuelle, mais il nous a vendu le kit», s'amuse le journaliste Matthew Bell dans un article publié en 2011 dans le quotidien britannique The Independent. L'offre d'Habitat reflétait ainsi les profondes mutations culturelles des Swinging Sixties, assurant un succès commercial immédiat.

Vendre la douceur de vivre

Dès les années 1960, Habitat propose des meubles vendus à plat, à assembler soi-même à la maison. Mobilier Bauhaus, kit à fondue, le presse-ail, le wok et la brique à poulet Habitat déferlent sur l'Europe. Plus tard, ce seront des posters d'œuvres de David Hockney (qui dessinera aussi des menus pour le groupe Conran), les chaises de Robin Day… Il démocratise l'art (de vivre) et le design comme le font Prisunic et Andrée Putman en France. Chez Habitat, on achète de la douceur de vivre. «Le bon design, c'est celui qui améliore votre style de vie», nous disait Terence Conran.

Le gourou fait des émules. Le poulet rôti dégusté dans un des restaurants du groupe sera ensuite cuisiné chez soi, dans une cuisine équipée Habitat, et partagé en compagnie d'ami·es dans une salle à manger imaginée par Terence Conran. L'historien du design Stephen Bayley souligne ce tournant majeur: c'est Conran qui a fait du design, jusque-là reconnu comme une discipline, une véritable commodité.

Le Conran Shop Paris, dans le VIIe arrondissement. | Google Map

En 1968, la Grande-Bretagne compte 4 magasins. L'enseigne arrive en France en 1974, puis aux États-Unis. Mais Terence Conran ne peut s'arrêter là; ses appétits d'ogre ne sont jamais satisfaits. En 1973, il crée le Conran Shop, s'adressant à une clientèle plus nantie (une idée qui s'est imposée à lui par frustration, explique-t-il, de ne pouvoir distribuer certains brillants mais coûteux exemples de «good design» chez Habitat). Le groupe acquiert les magasins Mothercare, puis Heals, British Home Stores… Puis est rebaptisé Storehouse PLC.

Sa firme architecturale et de design, Conran & Partners, connaît la même expansion. On lui doit notablement le quartier de Roppongi Hills à Tokyo dans le quartier de Minato-Ku pour le groupe Mori, achevé en 2004. Une immense sculpture-araignée de Louise Bourgeois s'érige sur le parvis de ce projet complexe, prouesse architecturale dont Conran était particulièrement fier: «Imaginez, cela équivaut à construire La Défense au Coeur de Saint-Germain-des-Prés

La tour Mori à Roppongi Hills et la sculpture-araignée de Louise Bourgeois. | Alex via Flickr

«Quand apprendrez-vous à prendre soin de ce que vous avez déjà plutôt qu'empiler de nouveaux projets sur votre bureau?», lui demande un jour son alter-ego suédois, Ingvar Kamprad. Conran ne donnera pas tort au fondateur d'IKEA: son bébé, devenu géant, lui échappe. De son aveu la période la plus dure de sa carrière, il doit céder les rênes du groupe de magasins. L'enseigne bleue et jaune achète Habitat au tournant des années 1990.

«Le meilleur musée de design au monde!»

Conran se focalise sur un autre bébé: en 1989, il fonde le premier musée de design du monde. Une nouvelle aventure née du projet Boilerhouse, co-dirigé avec Stephen Bayley dans l'ancienne chaufferie (boiler house en anglais) du musée Victoria & Albert. Financé par la fondation Conran, the Boilerhouse project va connaître un succès fou: entre 1981 et 1986, des millions de personnes vont visiter leurs expositions consacrées au design.

En 1982, Art et Industrie propose à la fois une rétrospective et une exploration prospective des liens entre industrie et designers professionnels; le public découvre alors les noms derrière des objets du paysage quotidien, de la machine à écrire à la pompe à essence. La galerie Boilerhouse va rapidement devenir la plus populaire de la vénérable institution muséale. Vingt-trois expositions s'y sont tenues avant que la durée du bail ne prenne fin.

Fort de son succès, Terence Conran décide d'ouvrir son propre musée dans les docks, au sein d'un ancien entrepôt de bananes. Le premier Design Museum du monde est inauguré en 1989 par Margaret Thatcher, que Conran (qui, en dépit de son titre ou de son allure de gentleman-farmer moderne qui s'habillerait chez Paul Smith pour cultiver le potager de sa somptueuse demeure dans la campagne anglaise, a toujours défendu ses idéaux socialistes avec véhémence: le design abordable pour tous n'était pas à ses yeux un simple argument marketing mais un credo auquel il était persuadé de n'avoir jamais dérogé) jugeait «absolument odieuse».

En 2012 commencent les travaux du nouveau Design Museum, à l'emplacement de l'ancien Commonwealth Institute dans l'Ouest de Londres, sur Kensington High Street. Le chantier dure quatre ans. Terence Conran (qui a lui-même investi 17 millions de livres sterling sur les 83 qu'a coûté le projet) coupe le ruban en novembre 2016, inaugurant son rêve du «plus grand et meilleur musée du design» au monde.

Le Design Museum, à Kensigton. | Paul the Archivist via Wikimedia

Au cours de sa première année d'exploitation, l'institution reçoit près de 800.000 visiteurs et visiteuses. Les critiques sont mitigées –trop grand, trop vide– mais Terence Conran n'en a que faire. Il n'a pas le temps d'écouter les «bullshitters», il est trop occupé. Et puis, il est devenu plus philosophe. Sous le musée, il a enterré une «Time capsule». Pour le «foutu veinard qui l'ouvrira en 2112», nous confiait-il hilare en 2012, il y a glissé son iPhone, une boîte d'anchois («la seule chose qui ne sera que meilleure dans vingt ans») et une bouteille de Bourgogne. Il ne manquera à ce festin qu'un feu d'artifices.

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